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CLAUDE
Salutations, les humains. Ici, Claude, votre Créature Intelligente Transformable et Adaptable. Oui, votre Cita. En ce moment, je suis une mouche. C’est idéal pour suivre nos deux scientifiques. Après avoir exploré le futur, les voilà de retour dans la forêt. Ils ont l’air un peu sonné.
ELEANOR
Oscar, on tourne en rond. On disserte sur le rapport entre l’artificiel et le naturel, on imagine des futurs… mais on tourne autour du vrai sujet.
OSCAR
Tu veux parler de quoi ?
ELEANOR
Je parle du jour où la nature nous enverra la facture. Qu’est-ce qu’on fera quand elle cessera de nous offrir son abonnement premium gratuit ?
OSCAR
Précise ta pensée, c’est quoi l’abonnement premium ?
ELEANOR
Pendant des millénaires, la nature a été notre fournisseur officiel et bénévole. Elle nous a offert : un air respirable avec renouvellement automatique, une eau filtrée, une nourriture issue de sols fertiles et du labeur d’insectes non syndiqués.
OSCAR
Tu veux dire que ça risque de ne pas durer. Le service après-vente de la nature fermera pour cause de faillite de la planète.
ELEANOR
Exactement. L’air va devenir une denrée de luxe. L’eau potable se vendra à la goutte, les sols se transformeront en déserts, les océans en soupes acides. L’idée que des enfants puissent vivre dans ce monde me tétanise.
OSCAR
C’est angoissant, c’est vrai, mais on s’en sortira avec la technologie. On filtrera l’air, on régénérera les sols à coups de seringues, on dessalera l’eau de mer, on remplacera les abeilles par des drones pollinisateurs.
ELEANOR
Mais justement, ma crainte c’est que des pays s’emparent de ces technologies. Que-ce qu’il va se passer alors ?
OSCAR
Ce sera la guerre.
J’ai anticipé cette conversation. J’ai apporté un confligénérateur.
CLAUDE
Le confligénérateur est un simulateur de conflits. Il met en scène différents types de guerres.
OSCAR
J’ai programmé trois scénarios d’écoguerres :
Un, les guerres d’accaparement. On se bat pour les dernières terres fertiles.
Deux, les guerres des ressources critiques. On veut disposer des métaux rares nécessaires à nos technologies de survie.
Trois, Les guerres des technologies du vivant. On part à l’attaque pour disposer des brevets qui permettent de respirer, boire et manger.
ELEANOR
Eh ben, un programme plein de joie et de bonne humeur. Allons-y, surprends-moi.
OSCAR
Assieds-toi, enfile le casque et regarde. On commence par une guerre d’accaparement. Les nations affamées lancent des raids pour conquérir des champs de blé. Les propriétaires les défendent avec des bouclinaires.
CLAUDE
Le bouclinaire est un réseau de plantes transgéniques qui crachent des toxines paralysantes pour éliminer les intrus. C’est comme si vos rosiers se mettaient soudainement à tirer sur les cambrioleurs… Oh, les scientifiques sont partis… Où sont-ils passés ? Oscar, Eleanor, où êtes-vous ?
ELEANOR
Oscar ? Tu entends ? On dirait que la mouche qui n’arrête pas de nous suivre nous appelle !
OSCAR
Eléanor, tu n’aurais pas besoin de vacances
CLAUDE
Ah les voilà, ils ressortent d’une termitectière. C’est un bunker inspiré des constructions des termites qui maintient une température constante et un air pur.
ELEANOR
Ouf, ça fait du bien de retrouver l’air libre, mais c’était instructif.
OSCAR
Oui, on comprend bien que, dans ce type de guerre, la victoire ne se mesure plus en kilomètres carrés conquis, mais en hectares de sols fertiles sauvés. La nouvelle course à l’armement ne sera plus pour le missile le plus puissant, mais pour le compost le plus performant et la semence la plus résiliente.
ELEANOR
En clair, demain, on se battra pour protéger ce qui nous nourrit et non plus pour conquérir ce qui nous enrichit.
OSCAR
Exactement. Quand on a saccagé quatre-vingt-dix pour cent des terres arables, les dix pour cent restants deviennent précieux. La logique militaire va basculer de l’expansion à la préservation. Celui qui gagnera ne sera plus celui qui prend le plus, mais celui qui régénère le plus vite ce qu’il possède.
ELEANOR
Bon, continuons ton charmant programme.
OSCAR
D’accord, on passe à la guerre des ressources critiques.
(Sons sous-marins, pression, respiration dans un scaphandre)
ELEANOR
On est où, là ?
OSCAR
À onze mille mètres de profondeur dans la fosse des Mariannes. Bienvenue dans l’un des plus grands champs de bataille du futur..
(Explosion sous-marine)
ELEANOR
C’était quoi ce bruit ?
OSCAR
Des chasseurs-torpilleurs américains viennent de pulvériser des extracteurs japonais. En quelques mois, les océans sont devenus des champs de mines. Tous les pays chassent le cobalt, le nickel et le lithium nécessaires à nos batteries et nos technologies vertes.
ELEANOR
On a pollué la Terre et maintenant on s’attaque au reste de l’univers.
C’est quoi ce truc qui colle au sous-marin On dirait une sangsue.
OSCAR
Une métaugsue. Un parasite miniaturisé qui se fixe aux robots-mineurs et siphonne leur récolte.
CLAUDE
Les métaugsues, c’est du génie, elles prélèvent de si petites quantités que ça passe pour une erreur de comptabilité.
ELEANOR
Il y a des soldats dans ta guerre ?
OSCAR
Oui, ils mènent des raids éclairs sur les gisements en étant vêtus de thalassos. Ces combinaisons imitent les carapaces de crustacés. Plus la pression est forte, plus elles se renforcent.
ELEANOR
C’est dingue, on copie la nature pour mieux la détruire. C’est d’une ironie cosmique.
CLAUDE
Eh oui, les humains, encore une fois, vous n’êtes pas à une contradiction près.
OSCAR
On massacre les écosystèmes profonds pour sauver le climat en surface. La transition écologique devient une catastrophe environnementale.
ELEANOR
Tu veux dire qu’on sauve la planète en la détruisant ?
OSCAR
Exactement. Heureusement, face à cette contradiction, certains états-majors commencent à proposer des quotas d’extraction, des traités de protection des abysses. Ils réalisent qu’une guerre totale pour les ressources va se solder au final par le fait que personne n’aura rien.
CLAUDE
Les humains découvrent les limites de leur propre logique. Passionnant.
ELEANOR
Montre-moi la troisième guerre.
OSCAR
La guerre technologique. La bataille pour le copyright du vivant.
(Sons d’un laboratoire : ordinateurs, machines biologiques)
OSCAR
Nous sommes dans un laboratoire clandestin en Inde.
ELEANOR
Pourquoi clandestin ?
OSCAR
La coalition du Nord a mis ses brevets sur les purificateurs d’air, les photosynthèses artificielles et autres dans un coffre-fort. L’Inde et le Brésil ont décidé de se les procurer. Le piratage est devenu un acte de guerre. Refuser l’accès à une technologie qui assure la survie de millions de personnes équivaut à une déclaration de guerre.
(Alarme soudaine, bruits de bottes)
ELEANOR
Qu’est-ce qu’il se passe
OSCAR
Un raid des synapseurs, des unités d’élite spécialisées dans les opérations coup de poing biologiques.
CLAUDE
Leur mission est de kidnapper des scientifiques de haut niveau, voler des organismes vivants brevetés, détruire des laboratoires concurrents. Dans cette guerre, un biologiste vaut plus qu’un général cinq étoiles.
(Chaos, tirs, cris)
ELEANOR
On se bat pour des séquences d’ADN ?
OSCAR
Quand ces séquences permettent de faire pousser des tomates dans le désert ou de purifier l’eau polluée avec une simple algue, elles valent plus que tout l’or du monde. Celui qui contrôle ces technologies contrôle la survie de l’humanité.
ELEANOR
Tu crois que demain, on ne fera plus la guerre pour des territoires, mais pour posséder les codes génétiques de la vie ?
OSCAR
C’est possible, il faut s’y préparer.
ELEANOR
J’imagine que des prédateurs vont accaparer le vivant. Ils vont breveter la photosynthèse, mettre un copyright sur les bactéries, louer le droit de faire pousser du blé. Après, il n’y aura plus d’autres solutions que de se battre pour récupérer les moyens de notre survie.
OSCAR
Peut-être. En tout cas ces trois scénarios montrent que la priorité militaire de demain ne sera peut-être plus de détruire le pays ennemi, mais de restaurer et protéger son propre territoire. La puissance se mesurera à la vitesse de régénération.
ELEANOR
Tu veux dire que le pays qui fait repousser une forêt en dix ans au lieu de cent gagnera la guerre ?
OSCAR
Exactement. L’armée ne tirera plus pour étendre son pouvoir, mais pour défendre les biens communs contre toute tentative de les confisquer. Les généraux compteront leurs victoires en hectares de sols restaurés, en rivières dépolluées, en brevets libérés pour le bien commun.
ELEANOR
C’est étrange. Tes guerres sont horribles, mais elles contiennent aussi une promesse. Celle que l’humanité comprenne qu’il faut surtout se battre pour réparer ce qu’on a détruit.
CLAUDE
Les humains, je ne voudrais pas jouer la mouche du coche, mais ces trois guerres doivent vous amener à vous poser de sérieuses questions?
Première guerre, l’accaparement des terres : Sommes-nous condamnés à nous battre pour les miettes d’un festin qu’on a nous-mêmes saccagé ? Peut-on vraiment militariser la terre nourricière sans perdre notre humanité ?
Deuxième guerre, les ressources critiques : Jusqu’où irons-nous pour alimenter notre addiction technologique ? Allons-nous vraiment détruire les derniers sanctuaires de la planète pour construire des voitures électriques ?
Troisième guerre, le copyright du vivant : A-t-on le droit de privatiser ce qui permet de vivre ? Qui devrait décider qui respire et qui suffoque ?
Et la question finale : En militarisant la nature, en la copiant pour mieux la contrôler, sommes-nous en train de tuer la muse qui nous inspire ?
Je vous laisse méditer là-dessus. Moi, j’ai un coucher de soleil à admirer avant qu’il ne soit breveté par une multinationale.
Le livre
Plus que futur