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Pas de stratégie moderne sans organes d’études puissamment outillés, sans une très bonne méthode d’analyse des situations, sans une parfaite connaissance de l’évolution et des possibilités d’inventions de tous ordres susceptibles d’être utilisées.

Mais la stratégie ne se joue pas, comme aux échecs, avec des pions de valeur constante et définie. Ses solutions sont l’analogue d’une cuisine qui devrait marier des ingrédients en constante transformation. C’est qu’en effet la guerre – ou la lutte – emploie des forces matérielles qui sont fonction de l’outillage matériel de l’époque et des forces morales. Celles-ci dépendent étroitement des idées qui dominent la civilisation du moment. Il en résulte que la stratégie est une invention perpétuelle fondée sur des hypothèses qu’il faudra expérimenter en pleine action et où les erreurs d’appréciation se paieront durement par la défaite. C’est là que gît la difficulté la plus grande de la stratégie, surtout dans les époques d’évolution rapide, comme c’est le cas actuellement.

La formule générale de la stratégie, simplifiée comme une formule d’Einstein, peut se représenter par le symbole :

S = K F Ψ t

dans lequel K est un facteur spécifique du cas particulier, F représente les forces matérielles, Ψ les forces morales et t le temps. En stratégie directe, le facteur forces matérielles est prépondérant, le facteur Ψ beaucoup moins important, le facteur t relativement plus court. enn stratégie indirecte l’importance relative des variables est inversée, Ψ devenant l’élément prépondérant.

Cette guerre froide est à la guerre chaude ce que la médecine est à la chirurgie. Aux opérations sanglantes de la guerre chaude se substituent les « infections » qui ne sont pas moins meurtrières, mais plus insidieuses. Contre ces infections, la méthode chirurgicale est rarement efficace : il faut procéder à des vaccinations préventives ou à des contre-infections, et il faut prendre la maladie dès le début. Dans cette guerre larvée où les infections psychologiques ressemblent à celles de la guerre biologique, il est très difficile de contrôler les phénomènes une fois déclenchés.

La clef de la dissuasion, c’est la capacité à menacer. Il faut donc absolument une ligne politique offensive.

La guerre nouvelle, toute de nuances, s’apparente davantage au processus d’infection de la maladie. Son action lente et moins dramatique ne doit pas abuser : les renversements de puissance qu’elle produit progressivement, apparaîtront plus tard comme un cataclysme mondial. Il est donc capital de retrouver la maîtrise d’une « médecine » capable d’enrayer les conflits d’apparence secondaire qui exploitent la fièvre de décolonisation et les crises d’adaptation à la puissance de la production moderne ainsi qu’à l’explosion démographique résultant du miracle pasteurien.

Certains auteurs, comme Rougeron, disent qu’il n’y a de stratégie que celle des moyens. C’est exact en ce sens qu’il faut avoir les moyens de sa stratégie. Mais cela ne veut pas dire que ce sont les inventions qui doivent dominer la stratégie. Tout au contraire, en bonne logique, c’est la stratégie qui doit orienter les inventeurs ou tout au moins choisir parmi les inventions celles qui satisfont le mieux aux besoins de la stratégie.

Toutes ces considérations montrent la difficulté essentielle de l’art militaire, sa variabilité. Dans le passé, tout se raisonne et s’explique, au besoin avec une composante importante de hasard. Dans le présent futur, où se meut nécessairement toute conception stratégique, il faut à la fois s’appuyer sur l’expérience passée et inventer l’adaptation de cette expérience aux moyens nouveaux. Toute innovation constitue un risque majeur, mais toute routine est perdue d’avance.

Ainsi, l’un des éléments essentiels de la stratégie militaire classique a-t-il toujours été de comprendre plus vite que l’adversaire les transformations de la guerre et par conséquent d’être en mesure de prévoir l’influence des facteurs nouveaux. Ceux-ci ont otut à tout permis ou empêché la défense victorieuse des places fortes, la bataille décisive, ou les opérations foudroyantes. Par grandes phases successives, la guerre s’en est trouvée tantôt « courte et joyeuse », tantôt éuisante et prolongée, tantôt même incapable de résultats substantiels. À chaque changement de phase, les contemporains en ont été désorientés parce que les recettes anciennes avaient perdu leur pouvoir. Mais les recettes nouvelles qui paraissaient répondre définitivement aux difficultés rencontrées, n’ont toujours eu qu’une efficacité éphémère. C’est donc la pleine compréhension du mécanisme de l’évolution du caractère décisif des forces armées qui constitue la clef principale de la stratégie militaire.

Mais la stratégie n’est qu’un moyen. La définition des buts qu’elle doit chercher à atteindre est du domaine de la politique et relève essentiellement de la philosophie que l’on veut voir dominer. Le destin de l’homme dépend de la philosophie qu’il se choisira et de la stratégie par laquelle il cherchera à la faire prévaloir.

Le rôle de la stratégie est donc de fixer aux techniques et aux tactiques le but vers lequel elles doivent tendre dans leurs inventions et leurs recherches. Alors seulement, l’évolution sera dirigée dans des directions payantes, parce qu’elles viseront l’objectif de la lutte : la décision.

La stratégie d’ailleurs doit non seulement choisir les tactiques, mais elle doit également orienter l’évolution des tactiques afin que celles-ci puissent jouer leur rôle nécessaire en vue de la décision.

Ce qui est vrai, c’est que l’avance technique constitue un facteur essentiel de puissance. […]

Mais cette avance peut s’avérer inutile si elle s’emploie au profit d’une mauvaise stratégie. C’est la le point essentiel qu’il faut toujours avoir présent à l’esprit. […]

Il n’y a pas en effet de tactique optimum en soi mais toute tactique ne vaut que par rapport à celle de l’adversaire. […]

Or le choix des tactiques, c’est la stratégie.

La préparation prend le pas sur l’exécution. C’est dire qu’il est devenu futile de dépenser des milliards pour une défense nationale dont la valeur future serait incertaine alors qu’il est essentiel d’être renseigné et de prévoir. Ces deux nécessités commandent de mettre aujourd’hui l’accent (et la dépense) sur de puissants organes de renseignements et d’études capables de suivre la conjoncture et de mener la manoeuvre d’évolution des forces par des décisions calculées prises à temps.

favico avec le sigle de l'atelier des futurs

Contrainte aux hypothèses, la stratégie se doit de manoeuvrer dans le temps comme elle avait appris à le faire dans l’espace ; loin de procéder par hypothèses rigides et hasardeuses comme le voudraient certaines théories récentes généralement américaines fondées sur une analyse mathématique des probabilités, elle peut se fonder sur un faisceau de possibilités et s’organiser de telle sorte que ces possibilités soient surveillées pour déterminer à temps celles qui se vérifient et se développent et celles qui disparaissent. Là encore s’introduira un facteur de manoeuvre c’est-à-dire de prévisions contraléatoires qui permettra de coller au plus près de l’évolution.

Quant à l’invention indispensable pour trouver, avec des outils nouveaux ou renouvelés, la solution future correspondant à une situation future appréciée, elle échappe à toute règle.  Disons seulement qu’elle doit exclure la routine – si fortement ancrée dans les traditions militaires fixées par les « règlements » – et faire appel à l’imagination et à la méditation.

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Le stratège ne peut s’appuyer sûrement sur aucun précédent et il ne peut disposer d’aucune unité de mesure stable. Les calculs doivent apprécier constamment la valeur d’une réalité changeante, non seulement dans le présent mais dans l’avenir et à plusieurs années de distance. Ceci crée une difficulté supplémentaire considérable. Au lieu de déductions fermes et objectives, la stratégie se doit de procéder sur des hypothèses et de créer ses solutions par de véritables inventions.

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But de la stratégie :

Atteindre la décision en créant et en exploitant une situation entraînant une désintégration morale de l’adversaire suffisante pour lui faire accepter les conditions qu’on veut lui imposer.

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Définition de la stratégie :

C’est donc l’art de la dialectique des forces ou encore plus exactement l’art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit.

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La stratégie ne doit pas être une doctrine unique, mais une méthode de pensée permettant de classer et de hiérarchiser les événements, puis de choisir les procédés les plus efficaces. A chaque situation correspond une stratégie particulière ; toute stratégie peut être la meilleure dans l’une des conjonctures possibles et détestable dans d’autres conjonctures. C’est là la vérité essentielle.

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Le véritable défi actuel de l’innovation ne consiste pas à accélérer l’automatisation numérique et la collecte des données, mais à ouvrir de nouvelles possibilités de réflexion et de délibération : les technologies numériques ne devraient pas servir à exacerber les comportements de consommation de foules mimétiques, mais devenir des supports d’intelligence collective, permettant aux esprits de se rencontrer et de s’individuer, à travers des projets communs et singuliers. Les algorithmes ne devraient pas servir à simuler les capacités de langage ou de conversation des agents, mais permettre l’expression et la confrontation de points de vue diversifiés, l’interprétation des contenus et les débats argumentés. C’est à cette condition seulement qu’un espace public numérique pourrait émerger, comme le proposent aujourd’hui de nombreux chercheurs et de nombreux citoyens, conscients de la nécessité de dépasser l’alternative entre le modèle du capitalisme de surveillance américain et le modèle du crédit social chinois, tous deux fondés sur la collecte massive des données personnelles.