282 extraits pour nourrir votre vision et guider votre action !
Le véritable tournant de l’IA générative n’est ni l’automatisation, ni les gains de productivité, ni même l’accélération créative. C’est la possibilité de re-situer l’intelligence comme une propriété distribuée du vivant et de la planète, un flux partagé où l’humain n’est plus le sommet mais un noeud parmi d’autres. Et c’est peut-être là, dans cette redécouverte de notre place modeste mais reliée, que réside l’opportunité la plus précieuse que l’IA puisse nous offrir.
En formant nos sens à ne percevoir que l’alerte, la notification ou la mesure, nous perdons une partie de notre humanité : la capacité à ressentir sans objectif, à nous émerveiller sans profit.
Or, c’est précisément dans ces zones silencieuses que naissent l’empathie, la créativité, la conscience du vivant. Enseigner l’invisible, c’est donc un acte éthique et esthétique autan tque pédagogique : c’est transmettre aux générations futures un art de l’attention : celui qui ne s’enseigne pas par des écrans, mais par la présence.
Qu’il s’agisse d’analyser la food tech ou de guider un générateur d’images, la logique est la même : là où l’IA énumère, le spécialiste hiérarchise ; là où elle accumule, il relie ; là où elle exécute, il cadre. Sans cette profondeur, la réponse reste générique, incapable d’éclairer une stratégie ou de produire une oeuvre singulière. L’IA générative ne signe pas la fin des hard skills, elle les célèbre.
L’histoire nous montre que chaque technologie expressive a ouvert une telle révolution esthétique.
L’imprimerie a bouleversé l’écriture, en rendant le texte reproductible et diffusé à une échelle inédite.
La photographie a libéré la peinture de sa mission mimétique, l’invitant à explorer la lumière, l’abstraction, la subjectivité.
Le cinéma a inventé une grammaire des images en mouvement, transformant notre perception du temps et de la mémoire.
La radio et le disque ont redéfini la musique, en séparant la performance sonore de la présence du musicien.
À chaque fois, ce n’est pas seulement un outil qui apparaissait, mais une nouvelle sensibilité, un autre rapport au monde.
D’autre part, à nos groupes dirigeants, trop tôt spécialisés, nous ne donnons pas la culture générale élevée, faute de laquelle tout homme d’action ne sera jamais qu’un contremaître. Nous formons des chefs d’entreprise qui, bons techniciens, je veux le croire, sont sans connaissance réelle des problèmes humains ; des politiques qui ignorent le monde ; des administrateurs qui ont l’horreur du neuf. A aucun nous n’apprenons le sens critique, auquel seuls (car ici se rejoignent les deux conséquences à l’instant signalées) le spectacle et l’usage de la libre recherche pourraient dresser les cerveaux. Enfin, nous créons, volontairement, de petites sociétés fermées où se développe l’esprit de corps, qui ne favorise ni la largeur d’esprit ni l’esprit du citoyen.
Ne nous y trompons pas, la tâche sera rude. Elle n’ira pas sans déchirements. Il sera toujours difficile de persuader des maîtres que les méthodes qu’ils ont longuement et consciencieusement pratiquées n’étaient peut-être pas les meilleures ; à des hommes mûrs, que leurs enfants gagneront à être élevés autrement qu’eux-mêmes ne l’ont été ; aux anciens élèves de grandes Écoles, que ces établissements parés de tous les prestiges du souvenir et de la camaraderie doivent être supprimés. Là, comme ailleurs, cependant, l’avenir, n’en doutons pas, appartiendra aux hardis ; et pour tous les hommes qui ont charge de l’enseignement, le pire danger résiderait dans une molle complaisance envers les institutions dont ils se sont fait peu à peu une commode demeure.
Se former un idée claire des besoins sociaux et s’efforcer de la répandre, c’est introduire un grain de levain nouveau, dans la mentalité commune ; c’est se donner une chance de la modifier un peu et, par suite, d’incliner, en quelques mesure, le cours des événements, qui sont réglés, en dernière analyser, par la psychologie des hommes. Avant tout, nous étions requis, une fois de plus, par la tâche quotidienne. Il ne nous reste, pour la plupart, que le droit de dire que nous fûmes de bons ouvriers. Avons-nous toujours été d’assez bons citoyens ?
Je n’étale pas ces remords par délectation morose. L’expérience ne m’a point appris qu’un péché confessé fût, pour cela, moins lourd à porter. Je pense à ceux qui me liront : à mes fils, certainement, à d’autres, peut-être un jour, parmi les jeunes. Je leur demande de réfléchir aux fautes de leurs aînés. Peu importe qu’ils les jugent avec l’implacable sévérité des âmes encore fraîches, ou leur réservent un peu de cette indulgence amurés, dont les générations montantes accordent volontiers au vieil âge le dédaigneux bénéfice. L’essentiel est qu’ils les connaissent, pour les éviter.
Ce n’est pas l’Ecole de Guerre seulement qui arme mal pour l’action. Non certes que, dans nos lycées, on puisse lui reprocher de négliger le monde contemporain. Il lui accorde, au contraire, un place sans cesse plus exclusive. Mais, justement, parce qu’il ne veut plus regarder que le présente, ou le très proche passé, il se rend incapable de les expliquer : tel un océanographe qui, refusant de lever les yeux vers les astres, sous prétexte qu’ils sont trop loin de la mer, ne saurait plus trouver la cause des marées. Le passé a beau ne pas commander le présent tout entier.
Sans lui, le présent demeure inintelligible. Pis encore peut-être : se privant, délibérément, d’un champ de vision et de comparaison assez large, notre pédagogie histoirque ne réussit plus à donner, aux esprits qu’elle prétend former, le sens du différent ni celui du changement.
A tort, beaucoup d’officiers s’imaginent que les plus braves soldats se recrutent parmi les violents, les aventureux ou les apaches. j’ai toujours observé, au contraire, que ces brutaux résistent mal à tout danger un peu soutenu. Faire preuve de courage, c’est, pour le soldat, proprement faire son métier. Un honnête garçon a-t-il, dans la vie courante, coutume de remplir exactement sa tâche quotidienne : à l’établi, aux champs, derrière un comptoir et, oserais-je l’ajouter, à la table de travail de l’intellectuel ? Il continuera, tout naturellement, sous la bombe ou la mitraille, à s’acquitter, avec la même si plicité, du devoir du moment. Surtout, si, au besoin inné de la besogne consciencieusement accomplie, s’ajoute l’instinct collectif.
C’est que, je crois, l’ordre statique du bureau est, à bien des égards, l’antithèse de l’ordre, actif et perpétuellement inventif, qu’exige le mouvement. L’un est affaire de routine et de dressage ; l’autre, d’imagination concrète, de souplesse dans l’intelligence et, peut-être surtout, de caractère. Ils ne s’excluent certes pas l’lun l’autres; masi le premier ne commande pas le second et, parfois, si l’on n’y fait attention, risque d’y mal préparer.
Or, l’homme qui redoute toujours de mourir, ne supporte jamais plus mal l’idée de sa fin que s’il s’y ajouter la menace d’un écharpement total de son être physique ; l’instinct de conservation n’a peut-être pas de forme plus illogique que celle-là ; mais aucune, non plus, qui soit plus profondément enracinée.
Le bon politique fait mûrir les conditions dont puisse récolter les fruits la communauté entière, de façon ambiante, sans plus les viser à a titre de résultats (notions de ben opposé à mo), et donc sans même qu’on songe à l’en louer. Ce qui impliquera de se défaire de la réactivité aux événements comme aux à-coups de l’actualité pour répondre aux modifications, à peine elles s’esquissent, de façon à en prévenir le danger, tant qu’il n’est qu’embryonnaire et facile à réduire ; ou bien à en favoriser le déploiement dans la durée, sur le long terme, quand il tourne au commun avantage.
C’est-à-dire, dans l’un et l’autre cas, d’intervenir discrètement en amont, au niveau des conditions, pour infléchir la situation dans le sens souhaité ; et non en aval, dans le spectaculaire de l’action et l’urgence de la réparation. Ainsi de ne pas promettre de succès ostensibles dans les cent jours, mais de faire en sorte que du potentiel revienne, que la situation se recompose, que les « indicateurs » commencent à s’inverser et que la confiance, d’elle-même, soit appelée à reparaître.
Peut-on faire des transformations silencieuses un concept qui soit stratégique, et même à vocation politique ? Retourner ainsi la transformation silencieuse en concept de la conduite impliquera de penser, non seulement de que peut être, sur un mode antagoniste, une pratique de l’érosion et de l’épuisement graduel de l’adversaire ; mais aussi, plus généralement et de façon positive, ce que peut être une gestion par induction.
Plutôt que de prétendre projeter immédiatement son action sur le cours des choses et de l’y imposer, « induire », c’est savoir engager discrètement un processus, de loin, mais tel qu’il soit porté de lui-même à se développer ; et que, s’infiltrant dans la situation, il parvienne, peu à peu et sans même qu’on s’en rende compte, à silencieusement la transformer. Ce qui reviendra à envisager, face aux pouvoirs de la modélisation, dont nous connaissons les effets détonants dans la science et qui ont assuré le succès technique de l’Occident moderne, quel serait l’art de la maturation.
Ne plus envisager, ne plus oser (la récession) est un symptôme typique des transformations silencieuses – dans sa capacité à manifester, symptôme fait entendre, suivant son étymologie, la dimension de ramification et de conjonction de l’enfoui ; indice, par contraste, la capacité à se détacher propre à ce qui se promeut en signe.
Ne plus oser (songer à) courir, se baigner dans la mer froide, est un symptôme de vieillissement-renoncement.
Ou c’est à ce qu’on n’envisage plus (ne conçoit plus) de dire à l’autre, qu’on garde peu à peu pour soi sans même qu’on y prenne garde, et qui retourne au silence, que se mesure, comme sur un baromètre, la baisse ambiante d’un amour en train de se dénouer.
Or, que se rétracte en nous l’énergie vitale, ou la confiance en l’autre, il n’y a guère là à attendre de signe positif, en plein, saillant, intéressant : il n’y a pas là événement mais érodement.
Un tel retrait ne s’affiche pas, et c’est tout le situationnel qui globalement s’y trouve impliqué : une accumulation ou sécrétion négative s’est épaissie ainsi de jour en jour qui dresse un mur de plus en plus opaque, massif bien qu’invisible, qui nous sépare peu à peu des anciens possibles et les fait indéfiniment reculer, puis les fait oublier.
Ce qui vaut aussi sur le plan politique. N’est-ce pas ce rétrécissement des possibles (qui fait qu’on n’ose plus, n’envisage plus et même ne s’étonne plus de ne plus oser) que devraient se préoccuper les dirigeants […] plutôt que d’invoquer telle ou telle cause de malaise assignable ?
Un événement n’a pas d’être propre, c’est pourquoi il échappait à l’ontologie classique : c’est à la façon dont on le trie et dont on le traite, dont il parvient à coaguler autour de lui de la parole et du spectacle, que lui vient sa consistance, ou performance, d’événement.
S’il est un moment décisif, c’est à ce stade le plus « subtil », que scrutent le Sage et le stratège, nous dit-on jusqu’en son « tréfonds » : là où, la modification venant à poindre pour rouvrir la voie à venir, l’imprévisible se mêle opportunément à ce qui est encore l’indéfinition de la tendance, de sorte que, l’aléatoire fécondant ainsi le devenir, de nouveaux germes de possible apparaissent. Car, à peine amorcée, la tendance qui s’engage est portée d’elle-même à son déploiement ; et c’est elle qu’on verra finalement aboutir, en grand, au surgissement si merveilleux de l’ »événement ».
L’amour n’est-il pas la rencontre soudaine, imprévisible, qui par son événement bouleverse tout ? Car il faut bien qu’un autre, une autre, surgissant de son ailleurs, et apportant avec lui cet ailleurs, un jour vienne à nous croiser. Ou le « coup de foudre », si bien nommé, n’est-il pas cette effraction qui rompt soudain avec tout passé en ouvrant d’autres possibles, complètement inédits ? Comme pourrait-on tant soit peu le voir venir ?
Le tort du langage commun, nous disent donc également les physiciens, est d’attribuer au temps lui-même les caractères des phénomènes temporels qu’on y loge ; c’est à dire de confondre le « temps » avec ce qui s’y déroule. Car la physique ne reconnaît que ce cours du temps déshabillé de toute ce qui nous arrive, indépendant de tout ce qui s’y passe, et dont la structure garantit le même statut à tous les instants ; tandis que c’est seulement selon la flèche temporelle des phénomènes, constituant le devenir et dont ne s’occupe pas la physique, que s’entendent les « événements ».
Or ne sait-on pas, comme le reprend chez nous poétiquement Ronsard, que ce n’est pas temps, mais bien « nous » qui « passons » : qu’il n’y a, à plus ou moins large échelle, que des processus individuels de transformation ? Ou l’on ne voit pas un auteur chinois dir, comme nous le faisons si communément, à l’instar de Pascal : « le temps guérit les doucleurs et les querelles » (et de même Proust). Car nous savons bien, et Pascal tout autant, que c’est nous, individuellement, qui changeons et que « les douleurs et les querelles », comme les amours, sont portées d’elles-mêmes, c’est à dire par leur propension, à se renverser en indifférence, ou bien s’épuisent dans la durée.
Comme l’établit déjà Aristote, le temps est un « divisible », mais dont les divisions n’existent pas : on doit bien lui supposer une certaine réalité puisqu’on le divise (entre des temps différentes: passé/présent/futur), mais force est aussi de reconnaître qu’aucune de ces divisions n’existe effectivement, l’ »être » ne convenant à aucun des trois : le futur n’ »est » pas encore, le passé n’ »est » plus et le présent, n’ »étant » que le point de passage du futur dans le passé, n’a lui-même pas d’extension ni non plus, par conséquent, d’existence. La réalité du temps est donc fatalement « obscure », conclut Aristote ; et chaque grande philosophie, en Europe, n’a pu faire autrement que d’en redéployer la question en vue d’éclairer à sa façon cette obscurité fascinante. Or cette question ne constituerait-elle pas d’emblée un impasse – « aporie » au sens propre – contre laquelle la pensée européenne s’est battue, jusqu’au sublime assurément, mais san jamais s’en sauver ?