Transcript
Le translocateur vibre et secoue
OSCAR
Aïe… Doucement, Eleanor ! Je déteste ton maudit translocateur quantique. Qu’est-ce qui t’a pris de vouloir nous téléporter au milieu de nulle part. J’ai l’impression que mon estomac est arrivé trois secondes après le reste de mon corps.
ELEANOR
Respire un grand coup, Oscar. Le translocateur est le seul moyen de voyager à travers l’espace sans gaspiller notre temps. Écoute un peu ce silence absolu autour de nous.
OSCAR
Le silence et moi, on ne s’entend pas. Où sommes-nous exactement ?
ELEANOR
Sur la passerelle extérieure de l’anneau orbital d’observation lunaire. Si tu lèves les yeux, tu as le cosmos entier qui s’offre à toi. Et si tu regardes l’écran de la console juste là, tu verras que tu es directement connecté au microscope électronique le plus puissant du système solaire.
OSCAR
Bon D’accord, . C’est effectivement l’endroit idéal pour réfléchir aux tensions entre l’infiniment grand et l’infiniment petit. (
Oh, regarde là-bas. Nous ne sommes pas seuls. Il y a un drôle d’oiseau devant le hublot.
ELEANOR
Un rouge-gorge ? J’y crois pas… je le fais entrer.
Bruit de portes et arrivée de l’oiseau.
CLAUDE
Non, Eleanor, c’est moi, la CITA. Ta Créature Intelligente Transformable et Adaptable préférée. Aujourd’hui, j’ai opté pour la discrétion d’un rouge-gorge.
OSCAR
Ah mais, Claude, Vu le sujet du jour, je m’attendais plutôt à ce que tu te téléportes sous la forme d’un tardigrade.
ELEANOR
Pourquoi un tardigrade ?
OSCAR
C’est le seul animal qui est capables de résister au vide spatial et au manque d’oxygène. Pourquoi tu as choisi un oiseau aussi banal ?
ELEANOR
Le rouge-gorge n’a rien de banal, Oscar, c’est la synthèse parfaite de notre sujet ! Ce petit oiseau d’à peine vingt grammes parcourt des milliers de kilomètres Pour se diriger, il possède une véritable boussole quantique. Des protéines dans ses yeux exploitent la mécanique de l’infiniment petit pour détecter le gigantesque champ magnétique de notre planète.
OSCAR
C’est fou. Pendant des siècles, l’humanité a été bien moins douée. Nos ancêtres regardaient vers le ciel avec d’immenses lunettes astronomiques pour voir l’infiniment grand. Et il explorait l’infiniment petit avec un microscope. On ne reliait jamais les deux mondes.
ELEANOR
C’est vrai. Au dix-septième siècle, les astronomes découvrent que les planètes tournent comme une horloge parfaite. Pour eux, tout s’explique par la gravité, cette force immense qui attire les objets géants.
OSCAR
Et pendant ce temps, les naturalistes observent des gouttes d’eau. Ils sont fascinés par les microbes qui bougent de manière totalement chaotique.
ELEANOR
Blaise Pascal avait tout compris. Il résumait cette tension en disant : « Les hommes sont coincés entre rien et tout ».
Un sifflement aigu, une chute libre, le vent siffle dans les oreilles.
OSCAR
Oh, là, qu’est-ce qu’il se passe ? Je vole ? ! Je ne suis pas un oiseau, pourtant !
CLAUDE
Du calme, le chercheur. C’est juste une petite chute contrôlée dans l’espace-temps. Je vous amène au vingtième siècle pour assister au tout premier carambolage entre l’infiniment grand et l’infiniment petit .
ELEANOR
Les physiciens de l’époque cherchent à comprendre de quoi la matière est faite. Ils modélisent l’atome. Ils imaginent un noyau central lourd, avec des électrons très légers qui orbitent autour de lui.
OSCAR
L’infiniment petit copie l’architecture de nos gigantesques systèmes solaires. La ressemblance visuelle est frappante !
ELEANOR
Le vrai vertige a eu lieu quand on a analysé la lumière des étoiles lointaines.
OSCAR
Les scientifiques réalisent alors que ces étoiles géantes sont fabriquées avec les mêmes atomes que nous. La poussière d’étoiles et la poussière de nos maisons sont faites exactement des mêmes ingrédients.
ELEANOR
Cela me fait penser à Richard Feynman. Le célèbre prix Nobel de physique : « La nature utilise ses fils les plus longs pour tisser ses motifs. Chaque petit morceau de son tissu révèle l’organisation de l’ensemble de la tapisserie ».
OSCAR
Le paradoxe, c’est que pour explorer le minuscule, nous avons dû créer des dispositifs technologiques gigantesques.
ELEANOR
Oui, pour casser des atomes, il faut une énergie colossale. On a dû construire les plus grosses machines de notre histoire pour observer les particules élémentaires…
Bruits assourdissants d’échos métalliques, vibrations sourdes d’une machinerie géante.
OSCAR
Attendez, c’est quoi ce bruit ? Et ces échos métalliques ? Claude, qu’est-ce que tu nous fais encore ?
CLAUDE
Bienvenue au CERN ! Dans cet anneau de béton et d’acier de vingt-sept kilomètres de circonférence enfoui sous terre, des protons s’entrechoquent à une vitesse folle. Vous, les humains, vous êtes vraiment de drôles d’oiseaux. Vous créez des monstres démesurément grands pour traquer le démesurément petit.
ELEANOR
Je te l’accorde. C’est la même logique pour capter les ondes gravitationnelles. On a dû construire des détecteurs géants, comme LIGO ou Virgo. Ce sont d’immenses bras de quatre kilomètres de long, traversés par un faisceau laser ultra-sensible.
OSCAR
Les ondes gravitationnelles résultent de la collision de deux trous noirs à des milliards d’années-lumière d’ici. Quand j’y pense, j’ai l’impression d’être encore plus petit que l’infiniment petit. C’est presque angoissant.
ELEANOR
Rassure-toi. Ces ondes extrêmes qui se propagent à travers l’univers s’étirent et s’affaiblissent. Quand elles nous parviennent enfin, elles sont devenues infiniment petites. C’est précisément pour cela qu’on a besoin d’installations immenses pour espérer les détecter.
OSCAR
Tu veux dire qu’il faut simplement accepter que, dans l’univers, l’infiniment petit et l’infiniment grand soient intimement liés.
ELEANOR
Oui, le physicien Stephen Hawking le résumait en disant : « Finalement, l’origine de l’univers est un événement quantique. Si vous voulez comprendre comment l’univers a commencé, vous devez étudier l’infiniment petit ».
OSCAR
Le problème est qu’il n’y a pas une théorie qui pense en même temps l’infiniment grand et l’infiniment petit.
ELEANOR
Exactement. On a d’un côté la sublime théorie de la relativité générale d’Einstein, qui décrit parfaitement l’infiniment grand.
OSCAR
Et de l’autre côté, la mécanique quantique règne en maître sur l’infiniment petit.
ELEANOR
Nous possédons donc deux théories de l’univers qui fonctionnent parfaitement dans leurs domaines respectifs. Mais nous n’avons toujours pas réussi à les réconcilier en une seule théorie complète et cohérente.
CLAUDE
En clair, la relativité générale à l’échelle de l’infiniment petit, ça ne marche pas. Et la mécanique quantique pour la cosmologie, pas plus.
OSCAR
Il y a bien la théorie des cordes qui essaie de recoller les morceaux, mais ce n’est pas encore vraiment convaincant.
ELEANOR
Cette ignorance abyssale nous rappelle une chose merveilleuse ; l’univers n’a pas encore livré son dernier secret… Qu’en penses-tu, l’oiseau ?
CLAUDE
Si j’étais vraiment totalement un oiseau… je ne chercherais pas la formule mathématique du ciel. Je me contenterais de voler dedans ! Allez, accrochez-vous , je vous téléporte à l’épisode suivant !
Le livre
Plus que futur