Discern.org – Dispositif citoyen de lutte informationnelle

30 juin 2026
5 mins de lecture
Deepfake largement diffusé par des médias russes

[Dossier] Tech Fringe – Inventeurs d’autres numériques

A l’heure des nouveaux impérialismes, le numérique est un vecteur de puissance voire d’asservissement économique et politique, surtout quand il est opéré par des entreprises plus puissantes que des États. Ce sujet étant largement discuté, déplaçons intentionnellement la focale. Partons à la rencontre de celles et ceux qui tentent de se réapproprier le numérique, aux marges de celui-ci. Un numérique qui n’est pas pour consommer ou se distraire. Un numérique qui est vecteur d’émancipation, un facteur de résilience personnelle et démocratique.


« Tu vois, ça c’est une opération d’ingérence menée par les Russes », me dit Oleksandr en montrant une publication qui apparaît sur son feed Instagram.

Oleksandr est informaticien dans l’armée ukrainienne, et s’il est sûr de lui, c’est parce qu’il utilise la plateforme Discern.org qu’ils ont développée avec son ami Vincent, basé à Paris. Ils se sont rencontrés tous les deux à Berlin, en 2025, lors d’une conférence underground autour du numérique alternatif.

« Le constat que l’on faisait à l’époque, nous dit Vincent avec qui nous échangeons en visio depuis l’Ukraine, c’est que l’espace informationnel était totalement saturé et conflictuel, notamment les réseaux sociaux, et que la modération était extrêmement difficile. Depuis l’invasion russe de 2022, l’espace cyber est rapidement devenu un espace de lutte comme un autre, avec des opérations d’ingérence numériques qui se multiplient et qui peuvent avoir des répercussions sociétales majeures. Avec Oleksandr, nous voulions trouver un moyen de continuer à utiliser ces outils, mais sans se retrouver à la merci de la propagande russe ou de toute autre opération d’ingérence étrangère. »

Conférence de Volodymyr Zelensky à la Banque Mondiale (2023) - Photo: World Bank / Simone D. McCourtie

L’envers du feed

Ils ont alors tous deux décidé de développer une plateforme qui permettrait aux utilisateurs de réseaux sociaux de mesurer leur taux d’exposition aux opérations d’ingérence numérique.

Téléphone en main, Oleksandr fait la démo de Discern : « Le principe est simple, tu partages les identifiants de ton compte pour donner accès à ton flux, et ensuite notre plateforme va venir analyser les contenus auxquels tu es exposé.

Au bout d’un certain temps, par recoupement avec d’autres utilisateurs, la plateforme est capable de te dire quels types de contenu peuvent être problématiques. Ça peut être un top 3 sur la journée, un top 10 sur la semaine.

On te donne aussi un chart des points de vigilance, sur les comptes auxquels tu es abonné et qui peuvent publier ou republier des contenus douteux. » 

 

On cherche à limiter l’emballement, la sur-réaction sur certaines informations grâce à cette plateforme qui vise à garantir la véracité de certains contenus.

 

Leur plateforme est simple d’accès, et prend ensuite la forme d’un add-on discret que l’on choisit d’activer sur ses différents réseaux.

Les tableaux de bord proposés sont très clairs et vont à l’essentiel, avec la volonté assumée de proposer un design épuré. « Sur le terrain, l’objectif c’est que ça permette aux opérateurs de garder la tête froide, complète Oleksandr.

On cherche à limiter l’emballement, la sur-réaction sur certaines informations grâce à cette plateforme qui vise à garantir la véracité de certains contenus. »

Illustration du principe de temporisation avant le partage sur les réseaux sociaux.

A l’assaut du faux

« La force de notre plateforme, c’est qu’elle repose sur l’intelligence collective. On a voulu développer un système de résilience citoyenne international, et donc permettre aux utilisateurs d’être acteurs de cette lutte.

En acceptant de partager ton feed, c’est un premier pas, mais tu peux aussi venir taguer des contenus qui te posent question, et venir ainsi faciliter le travail d’analyse de notre algorithme. L’idée c’est de pouvoir plus rapidement identifier des fake news ou des opérations d’ingérence en cours.

Dans un certain sens, on essaie de contourner la loi de Brandolini (NDRL : cette loi indique que la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter des fake news est beaucoup plus importante que celle qui a permis de le créer). C’est aussi pour ça qu’on a voulu prendre contact avec les institutions publiques en Ukraine et en Europe, pour essayer d’apporter de la valeur supplémentaire à des outils produits par les institutions comme Cybermalveillance.gouv en France par exemple. » Si les institutions ukrainiennes se sont rapidement emparées du sujet, côté français, allemand ou suisse, les pouvoirs publics restent frileux au vu du profil des deux fondateurs.

Car c’est là où le bas blesse. Nos deux interlocuteurs sulfureux ont aussi un côté obscur aux yeux des autorités.

Dans le passé, ils ont participé à des leaks de documents et d’informations confidentielles. Sans compter qu’ils ont un avis assez tranché sur la manière de réagir face aux menaces. « Identifier des opérations malveillantes est une première étape, assure Oleksandr, mais ensuite il faut savoir contre-attaquer. »

Tous deux membres d’une communauté de hackers, ils n’hésitent pas à lancer des attaques de déni de services contre des sites d’information qui participeraient à diffuser ce qu’ils estiment être des fake news.

Pour l’instant, les échanges avec les autorités des pays cités ci-dessus en sont à la prise de contact, car si leur plateforme possède des attraits évidents dans le cadre de la lutte informationnelle, elle se base aussi sur une philosophie du numérique qui n’est pas communément partagée.

Exemple d’une plateforme de vérification de l’exposition aux fausses informations
Exemple d’une plateforme de vérification de l’exposition aux fausses informations

La force de notre plateforme, c’est qu’elle repose sur l’intelligence collective. 


« Comme nous sommes aussi attachés à une vision alternative du numérique, on essaie de développer de nouvelles fonctionnalités, pour aller vers un numérique plus responsable. » Leur dernière innovation s’appelle Latence by design, où la plateforme vous propose de volontairement reporter vos réactions aux contenus.

Impossible de liker ou repartager dans la minute. Plutôt que de simplement vous bloquer, l’add-on vous envoie une question pour interroger votre esprit critique par rapport au contenu consulté. « C’est sûr qu’on va à l’encontre du fondement même de ces réseaux, explique Oleksandr, qui sont basés sur un principe de viralité.

Mais ça nous semble nécessaire de participer aussi à un effort d’éducation vis-à-vis de l’usage de ces outils, pour toutes les générations. »

Ce qui est sûr c’est que leur plateforme, mise entre les mains d’acteurs institutionnels, pourrait s’avérer être un outil décisif sur le nouveau champ de bataille numérique, qui prend une importance grandissante, celui de la lutte des récits.

Cette fiction fait partie du premier exemplaire de la revue Spectral.

Une fiction rendue possible grâce aux réflexions de Cléo Collomb, Quentin Ladetto, Luc Legay, Vincent Lassègue, Romain Laugenie, André de Saint-Affrique et Louis Pernotte

Réalisation des interfaces : Vincent Lassègue.

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