Q331 · Pourquoi les technologies ont besoin de la science-fiction ?

D’Aristote à Elon Musk
27 mai 2026
7 mins de lecture
Réalisation : Jacques Urbanska avec Dall_E · Source : sfff.fr

« La course aux armements à l’IA risque d’anéantir l’humanité », titrait Blick.ch le 17 février 2026 ;

Les Numériques, lui, un jour avant, titrait « On ne sait pas si les modèles sont conscients : le créateur de Claude l’admet, son IA lui échappe » alors que, toujours le 16 février 2026, Science et Vie publiait « Cet ex-ingénieur de Google et d’Amazon prévient… l’IA serait sur le point de remplacer la moitié des développeurs humains ». Vous voulez que je continue ?

Allez, je vous en mets encore quelques-uns : « Non, il n’y a pas que les humanoïdes chinois : propulsés par l’intelligence artificielle, les robots suisses entrent dans une nouvelle ère » (Le Temps, 12 février 2026), « SpaceX privilégie une base sur la Lune à un voyage d’êtres humains sur Mars » (RTS, 9 février 2026), « Qu’est-ce que Moltbook, ce réseau social d’agents IA qui fait tant parler ? » (ICT Journal, 4 février 2026), « Podcast – Face à l’IA générative, la fin de l’enseignement ex cathedra » (Le Temps, 2 février 2026) ou encore « Comment l’IA dévore la planète » (Le Monde, 12 janvier 2026).

Ces titres, et vous imaginez bien que des milliers d’autres auraient pu être cités, surtout si je m’étais penché sur les médias américains, peuvent faire sourire ; mais leur nombre, qui croît jour après jour, doit plutôt faire réfléchir.

Les IA nous échappent, l’humanité est au bord de la disparition, la robotique va conquérir nos foyers, la conquête de l’espace est pour demain : les géants de la tech’ sont-ils en train de faire un exercice de science-fiction appliquée ?

Pouvons-nous enfin dire, après y avoir cru à de maintes reprises sans que cela n’arrive, que le réel dépasse la fiction ? La prudence m’invite à répondre par la négative à ces questions. Mais une chose est sûre : jamais, du moins à ma connaissance, les discours sur les technologies n’ont été aussi proches des scénarios inventés par les auteurs et les autrices de science-fiction. Comment comprendre cela ?

Peut-on raisonnablement imaginer que tous les titres cités ci-dessus nous informent de la réalité de ce qui est en train d’apparaître ? Non, mais n’allons pas trop vite.

Ce qui devrait interpeller dans les articles que nous lisons sur les nouvelles technologies, c’est la radicalité de leurs positions : soit la technologie est louée, soit elle est l’illustration d’une fin imminente de l’humanité.

Les nuances ? Disparues. Les contextualisations ? Évaporées. Le gris ?

Il n’a aucune place entre le blanc et le noir.

Or une telle polarisation extrême – monde rêvé vs monde cauchemardé – me semble indiquer, à l’inverse de ce que l’on pourrait penser, que nous ne savons pas raconter l’impact de nos technologies sur notre existence et que, à défaut de récits nuancés, nous recourons aux récits à notre disposition, en l’occurrence : les polarisations extrêmes qui, depuis le mythe de Prométhée (traditionnellement associé à la question du progrès), oscillent entre la révolte libératrice et la punition divine ; ou les récits de science-fiction, dont la culture américaine est bien plus imprégnée que nous, puisque cette esthétique a été davantage diffusée sur le Nouveau continent.

Pour le dire autrement, quand je lis ces titres de journaux, je ne suis pas affolé – céder à la panique, du moins éphémère est sûrement une stratégie médiatique pour spectaculariser l’actualité en vue de gagner des lecteurs et des lectrices, indicateur ô combien essentiel aux groupes de presse –, mais je constate à quel point nous sommes en manque.

En manque de récits. En manque de sens.

Je m’explique.

Prométhée apportant le feu à l'humanité, 1817 de Friedrich Heinrich Fuger · Source : meisterdrucke.fr

Nous savons, au moins depuis Aristote (oui c’est moins sexy que Elon Musk) et jusqu’aux théoriciens contemporains, que les récits de fiction ont une fonction importante : ils servent à raconter la catastrophe – c’est-à-dire, étymologiquement, ce que nous n’attendions pas et qui bouleverse un ordre établi –, afin de raconter comment les personnages du récit s’y prennent pour rétablir l’équilibre et, ce faisant, afin de donner un sens à cette même catastrophe.

Autrement dit, si nous lisons tant d’histoires d’amour, de maladie, de souffrance ou de mort, c’est que, dans notre réalité à nous, nous vivons ces mêmes catastrophes et qu’il nous est fondamental de passer par le récit pour leur donner du sens.

On comprend alors que la fiction, outre sa fonction d’évasion, nous offre les outils pour que, à notre tour, nous apprenions à raconter autrement les catastrophes qui viennent nous perturber.

Par exemple, nous ne racontons pas n’importe comment une déception amoureuse, car nous la racontons en recourant à des modèles narratifs, c’est-à-dire des manières d’organiser le récit que nous avons repris, entre autres, des récits qui nous entourent ; et si nous faisons cela, c’est parce que cette déception amoureuse, si elle ne fait pas sens, restera un vide insupportable dans notre existence.

Or, et pour revenir à notre sujet, l’apparition de nouvelles technologies peut être comprise comme une « catastrophe », un coup de théâtre qui ouvre une béance du sens, car, soyons honnêtes, nous ne savons pas vraiment comment leur donner du sens : qui, parmi vous, (se) raconte son rapport aux réseaux sociaux ? Qui, parmi vous, (se) raconte pourquoi il demande des conseils à ChatGPT ? Pas grand monde, j’imagine. 

Pourtant, et c’est particulièrement perceptible avec l’arrivée de l’IA, il nous faut combler le vide de sens, il nous faut pouvoir nous représenter comment cette technologie va changer (ou pas…) notre vie individuelle et collective.

Nous comprenons ainsi que si nous n’arrivons pas à fabriquer nos propres récits des technologies – ce qui suppose, outre l’introspection, une certaine connaissance du sujet –, alors même que nous avons besoin de tels récits pour leur donner du sens, nous allons puiser dans les récits… déjà existants. Et c’est là où tout prend son sens. Il existe en effet, et depuis fort longtemps, un imaginaire du développement technologique et cet imaginaire, à défaut d’autres récits, est à notre disposition : c’est celui qui oppose le progrès comme processus civilisateur – dont l’origine est à trouver dans le Prométhée enchaîné d’Eschyle, faisant du Titan l’artisan de l’émancipation humaine – au progrès comme anéantissement – dont l’origine, cette fois-ci, provient de la Théogonie d’Hésiode dans laquelle Zeus, furax suite à la ruse de Prométhée, envoie Pandore et sa jarre à l’humanité, une jarre contenant tous les maux qui s’abattront sur les êtres humains. 

Mais, et c’est « nouveau », il existe d’autres récits, moins polarisés cette fois-ci, pour donner du sens aux progrès ; ces récits, ceux de la science-fiction, sont certes moins mythiques, mais davantage diffusés, en particulier sur le territoire américain.

Il est alors peu étonnant qu’en carence de sens, mais dans la nécessité d’en trouver un, nous « plaquions » sur les catastrophes technologiques contemporaines les imaginaires à notre disposition, même si ceux-ci sont fictionnels : nous préférons considérer l’IA comme le fossoyeur de l’humanité – un scénario qui a fait ses preuves depuis la pièce R.U.R. (1920) de Karel Čapek où les robots, en fait les métaphores du prolétariat, anéantissent les humains – que de ne pas savoir qu’en dire ; nous préférons imaginer que l’IA devienne consciente d’elle-même – en oubliant que l’IA des romans cyberpunk est en général la métaphore de notre honte du corps qui nous fait nous plonger dans les rêves lumineux du cyberspace – que de ne pas savoir qu’en dire…

Réalisation : Jacques Urbanska avec Dall_E · Source : sfff.fr

Ai-je donc peur de tous ces titres qui annoncent la fin imminente de notre monde ? Non. Mais je constate que nous appliquons les scénarios préformatés à notre disposition pour donner du sens à ce qui, en fait, n’en a pas (encore).

Au moment de conclure, je ne peux résister à mentionner trois problèmes à cette façon de donner du sens :

Le premier, c’est que si les récepteurs et réceptrices (nous, donc) recourons à des scénarios science-fictionnels pour donner un sens à ce qui arrive, les producteurs et productrices font de même et contribuent, par là même, à « fictionnaliser » le monde.

Le second, c’est que s’appuyer sur de tels récits stéréotypés nous empêche de construire des récits qui, bien que moins sensationnalistes, nous permettraient d’établir un rapport plus éclairé aux technologies et de mettre en évidence les véritables problématiques qu’elles soulèvent (par exemple, si nous passons tant de temps sur nos smartphones et nos IA, n’est-ce pas parce que nous sommes, en fait, terriblement seuls ?).

Le troisième, bien identifié par la littérature, c’est qu’à force de « fictionnaliser » les technologies, nous nous retrouvons dans la position de Don Quichotte : nous prenons les moulins pour des géants. Et c’est qui est inquiétant, c’est que l’histoire de Don Quichotte nous rappelle que de confondre réalité et fiction a un nom : la folie.

Neuromancer, couverture brésilienne.
Oeuvre de Josan Gonzalez “Deathburger” · Source sabukaru.onlineSource sabukaru.online

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