Aux confins du monde, un designer imagine les vaisseaux de demain

22 juin 2026
8 mins de lecture

Julien Fregoni, grand reporter et chercheur, embarque à bord du BSAM Garonne pour la mission Ancor de contournement par le Grand Nord d’Est en Ouest. Pendant la traversée de l’Arctique, il consigne ses impressions et raconte cette aventure inédite pour un navire de l’OTAN depuis le réchauffement des relations diplomatiques avec la Russie. En prime, il nous fait découvrir un nouveau rôle dans la marine : designer embarqué. Un métier à la croisée du design et de l’ingénierie, magnifié par l’âpreté et la beauté des paysages du grand Nord.

Reportage en immersion au cœur des eaux de l’Arctique, en août 2028.

Aurore Boréale - Mission ANCOR

Dans son sac, Antoine Leroi n’a pas d’uniforme, mais un carnet Leuchtturm 1917 noir, format A5, à moitié rempli. Il embarque à Brest un mardi de juin avec le statut de « chercheur-praticien » ; une catégorie que la Marine Nationale utilise pour rassurer son personnel navigant.

Son rôle : observer, dessiner, penser.

Pendant soixante-sept jours, des tropiques jusqu’à l’Arctique. Je me joins à eux sur la partie Arctique, de Dutch Harbor à Tromsø.

Antoine a trente-deux ans, une formation de designer industriel, et cinq ans passés à concevoir des équipements médicaux avant que la DGA ne le repère. 

Il n’est pas militaire. Il ne commandera rien. Il est là pour imaginer.

L’itinéraire de la mission « Ancor » de contournement par le Grand Nord, en détail

Design embarqué

La Marine française envoie un designer là où d’autres enverraient un ingénieur, un consultant, un amiral à la retraite. Ce choix n’est pas anodin. Il dit quelque chose d’un système qui commence, lentement, à intégrer que ses problèmes sont systémiques plus que techniques.

Antoine décrit son rôle comme celui de « designer embarqué », assis dans la salle des cartes du Garonne, alors que nous naviguons en mer de Kara, début septembre. Dehors, il fait jour en permanence. Un patrouilleur russe suit le bâtiment depuis trois jours à distance prudente. Ni hostile, ni amical. Les relations se sont réchauffées depuis 2027, mais personne n’a dit que la méfiance a disparu.

« La Marine est très forte pour optimiser ce qui existe. Elle l’est moins pour imaginer ce qui n’existe pas encore et j’ai pour mission de l’aider.» 

Son travail n’est pas de dessiner des navires. C’est d’observer les hommes qui les habitent, les gestes qu’ils répètent, les frictions qu’ils absorbent sans le dire. Et de transformer ces observations en concepts. « Je suis un traducteur, me confie-t-il. Je traduis ce que les gens vivent en formes que les ingénieurs peuvent discuter. »

Le commandant de frégate Thierry Lavaux, qui dirige le Garonne depuis Brest résume la chose autrement : « Antoine voit des problèmes dont nous n’avions pas conscience. »

la supériorité informationnelle en milieu sous-marin est le principal enjeu des conflits navals futurs.

Un réseau de capteurs sous-marins

Antoine est prudent, il sait qu’il ne peut pas tout montrer. La première feuille est couverte d’ellipses et de vecteurs. Sur la deuxième, une esquisse ressemble à un réseau neuronal.

« Celui-là, je l’appelle l’AWACS des mers. » Antoine fait référence aux avions de surveillance aérienne, qui centralisent le renseignement en temps réel.

L’idée part d’un constat opérationnel documenté depuis les années 2010 : la supériorité informationnelle en milieu sous-marin est le principal enjeu des conflits navals futurs. Les câbles, les détroits stratégiques, la surveillance par satellites, les zones de patrouille des SNLE (sous marins nucléaires lanceurs d’engins) : tout se joue dans un espace que les capteurs de surface ne voient qu’imparfaitement.

A travers ce concept, Antoine propose de déployer un réseau de hubs sous-marins autonomes capables de capter les signaux acoustiques, magnétiques, thermiques, et de les agréger, les analyser, les transmettre. Un écosystème de capteurs en réseau, une forme de toile sur le fond des mers.

Esquisse de l'AWACS des mers et de ses composants
Esquisse de l'AWACS des mers et de ses composants
Schéma du système de pods de l'AWACS des mers, inspirés des Persistent Aquatic Living Sensors de la DARPA
Schéma du système de pods de l'AWACS des mers, inspirés des Persistent Aquatic Living Sensors de la DARPA

 La poupée gigogne navale

Pour travailler, Antoine me confie se positionner volontairement dans des espaces communs, lorsque c’est possible. Ainsi, il est visible de tous et il prête son oreille attentive aux marins.

Sa nouvelle esquisse est plus dense. Au centre, une forme massive, presque brutale. Un bâtiment de surface de grande taille, large, avec des deux coques, haut sur l’eau. Autour de lui, des formes plus petites, agiles, effilées. Et dans les flancs du grand bâtiment, des ouvertures.

« Je l’appelle le Pélicanier. Ou l’Étoile bleue de la République, selon l’humeur. (rires) »

Le principe est celui des poupées gigognes appliqué à la stratégie navale. Un vaisseau-mère volontairement visible, gros, construit pour la projection de puissance, résister à l’abrasion du milieu marin et à l’usure de la présence longue durée. 

Sa visibilité est une fonction, pas un défaut : il projette la puissance d’État, il est le signal politique. 

Sur le pont, la piste d’envol de drones de tous types, la tour de contrôle et les deux plots à poser pour les hélicoptères. Mais dans ses flancs, dans ses docks submersibles, il embarque ce qu’Antoine appelle « la deuxième couche » : des corvettes légères, des drones de surface, des drones sous-marins, des mines, des capacités de débarquement. 

La masse abrite des éléments petits, agiles, furtifs, capables d’agir là où le vaisseau-mère ne peut pas aller. Le visible protège l’invisible.

Sa visibilité est une fonction, pas un défaut : il projette la puissance d’État, il est le signal politique.

Paysage arctique de la mission ANCOR
Paysage arctique de la mission ANCOR

« Aujourd’hui, la donnée marine est soit localisée (bâtiment, bouée, etc.), soit satellitaire, donc en surface. Il n’existe pas d’infrastructure de renseignement sous-marine à différentes profondeurs, distribuée et persistante. »

Modestement, il me glisse qu’il s’est inspiré des Persistent Aquatic Living Sensors de la DARPA et que cela constitue encore un angle mort stratégique des marines européennes. Depuis le  sabotage de Nord Stream, l’OTAN travaille activement sur la surveillance des câbles sous-marins. Pour Antoine, ce concept est l’occasion d’un shift : capter pour anticiper, pas seulement protéger.

Ensemble, nous sortons contempler l’horizon et cette lumière arctique, si singulière. Quelques morceaux de banquise brillent au loin. Dehors, le patrouilleur russe est toujours là.

Il n’existe pas d’infrastructure de renseignement sous-marine à différentes profondeurs, distribuée et persistante.

 

Esquisse du Pélicanier, dirctement inspiré du principe des poupées gigognes.
Esquisse du Pélicanier, dirctement inspiré du principe des poupées gigognes.

 « L’idée vient de la biologie autant que de la stratégie. Le pélican est l’un des rares oiseaux à utiliser une poche pour transporter sa prise. Il agit en surface, mais tout l’intérêt est dans ce qu’il cache. »

La doctrine sous-jacente n’est pas nouvelle. « Les nouveaux porte-avions américains sont déjà dans cette dynamique. Mais le Pélicanier pousse la logique plus loin : chaque niveau est autonome. » Ce qui est nouveau, c’est aussi l’usage à l’échelle d’un bâtiment comme le porte-hélicoptère amphibie Mistral : entre le porte-avions et la frégate, il imagine un objet naval entre le navire-base et le bâtiment de projection, conçu pour opérer durablement dans des zones contestées sans dépendre d’une base à terre.

Le commandant Lavaux, à qui j’en parle ce soir-là au carré des officiers, cache mal son scepticisme. « Le problème, c’est le coût. Et la cible que ça représente… Mais Antoine est là pour nous faire penser en dehors de la boîte. »

Bouée du Garonne

 Le navire qui se nourrit de la mer

Nous naviguons en mer de Barents, à deux jours de mer de Tromsø. Je retrouve Antoine dans le carré des officiers après le déjeuner. Une petite enceinte diffuse une musique électronique à la fois lancinante et éthérée. « J’écoute Sila, de l’artiste Molécule. Il capte les sons de ses explorations et il en produit des morceaux. Celui-ci a été composé au Groenland. Son approche m’inspire et c’est devenu la bande son de cette mission arctique. »

Il m’explique que le déjeuner était animé : le Garonne a un roulement défaillant sur le treuil arrière et le navire est à cours de pièces. Il faudra absolument réparer avant de ravitailler à Tromsø. Pendant les discussions, il s’est mis en retrait, et à sorti son carnet. « Ces histoires m’inspirent ! » lance-t-il, euphorique.

Antoine commence la mise en couleur de l’esquisse. Le bâtiment ressemble moins à un navire qu’à une usine flottante. Des bras articulés sur le flanc, des cuves, une chaîne de fabrication, des modules empilables : « Jules Verne II. Ou Navilab. »

Le Navilab est un navire capable de capter la matière en mer (polymères récupérés, minerais en suspension, biomasse) et de la transformer à bord. Fabrication additive métallique pour les pièces mécaniques, bioraffinerie pour produire des carburants de substitution et recyclage en boucle fermée : un écosystème industriel embarqué, conçu pour prolonger l’autonomie d’un groupe naval indéfiniment, ou presque.

Esquisse du Navilab, capable de capter directement la matière en pleine mer, et ainsi prolonger l’autonomie du groupe naval
Esquisse du Navilab, capable de capter directement la matière en pleine mer, et ainsi prolonger l’autonomie du groupe naval

 « L’ISS fabrique déjà des pièces en impression 3D depuis 2014. Les technologies existent. Ce qui manque, c’est l’intégration systémique. Ce n’est plus de la science-fiction.»

L’enjeu dépasse la maintenance. Un groupe naval équipé d’un Navilab pourrait théoriquement opérer sans ravitailleur pendant des mois. C’est une révolution logistique, qui est le maillon le plus fragile de toute projection de force en haute mer.

« Cette mission, j’en tire une conviction : le problème n’est pas tant la mer que la dépendance à une base, à une pièce, à une route. Les meilleurs systèmes sont ceux qui savent se passer de ce qu’ils n’ont pas. » A bâbord, les côtes du Finnmark, la pointe septentrionale de l’Europe continentale, se dessine déjà.

Audace à l’horizon ?

Après Tromsø, Antoine entre dans une phase de redescente, de synthèse. Il doit trier, affiner, préparer la matière captée avant présentation, pendant les quelques jours qu’il lui reste avant son retour à Brest.

Si je suis admiratif du travail d’Antoine, une question me taraude : qu’est-ce que la Marine va faire de tout ça ?

La DGA a des procédures, des appels d’offres, des niveaux de maturité technologique, des comités des capacités. Le travail d’Antoine va entrer dans un processus dont il ne dira mot.

« Je ne suis pas là pour livrer un cahier des charges. Je suis là pour montrer qu’il existe d’autres directions que celles que nous connaissons déjà. Après, c’est à eux de décider s’ils veulent les prendre. »

Il s’exprime sans amertume. Mais la question reste posée. La Marine a eu l’audace d’envoyer un designer en Arctique. La suite, c’est une autre histoire.

Julien Fregoni, grand reporter et chercheur associé à l’Institut français de géopolitique. Les aquarelles et esquisses ont été réalisées par Antoine Leroi.

Cette fiction fait partie du premier exemplaire de la revue Spectral  :

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