Aperçu du C.R.I (Compte Rendu Instantané)

Sur les traces d’un réserviste amoureux

24 juin 2026
7 mins de lecture

Rencontre avec l’œuvre d’un helvético-lituanien qui nous ouvre les portes de la société lituanienne à travers des expériences peu communes : l’immersion dans la réserve et la préparation civile à une potentielle agression russe.

Frank Meier n’est pas écrivain. Pourtant, la lecture de son récit captive. Ingénieur, réserviste, suisse de naissance et lituanien d’adoption, il a mis six ans à achever ce livre que l’on pourrait qualifier d’autofiction, savamment documenté, richement illustré, et qui fait écho à l’actualité.

Entre deux mondes suit Jonas, un double fictif de Meier, rajeuni, arrivé à Vilnius par amour. Au fil des pages, nous suivons son immersion dans la société lituanienne, ses découvertes, son appréhension de la menace russe à travers le regard d’un helvético-lituanien en devenir. 

Meier ne cherche pas à raconter une histoire de guerre. Il raconte l’avant : les exercices des réservistes, les scénarios de résistance, les villes du Sud et de l’Est qui continuent à vivre normalement… tout en se préparant à une terrible bascule. Il connaît sur le bout des doigts ce nœud géopolitique européen et croise sur sa route des Russes, des Polonais, des Lettons, des Scandinaves et des Biélorusses. Parce qu’il y vit depuis plus d’une décennie, il porte ainsi un regard vif et quasi anthropologique sur une nation qui a opté pour une stratégie de défense totale : diffuse dans les institutions et tous les pans de la société.

Avec ce livre, Meier a le sens du timing ! A l’heure où des patrouilles civiles se multiplient près de la frontière biélorusse, où les attaques informationnelles se renforcent, Meier pourrait jouer l’oiseau de mauvais augure. Et pourtant, il ne tire pas de conclusions sur l’issue de cette situation tendue et préfère laisser ses personnages témoigner.

Nous vous en offrons, avec son autorisation, deux extraits significatifs.

Entraînement en Lituanie
Entraînement en Lituanie - Crédits : 7th Army Training Command

Poser le pied sur la pipe de Staline – [extrait du chapitre]

Pour la dernière semaine de réserve de l’année, j’ai choisi « l’appendice de Dieveniškės », une enclave lituanienne dans le territoire biélorusse. Les guides touristiques locaux se plaisent à colporter une légende improbable : la pipe de Staline était sur la carte lors du tracé de la frontière et personne n’a osé la déplacer. […]

Ce soir-là, Darius, un compagnon local, m’a expliqué le fonctionnement de ce « réseau ». Il y a le cadre officiel : l’Union des tireurs (ou LSS). Fondée en 1919, elle a retrouvé des couleurs à mesure que la menace russe s’est manifestée, depuis 2014. Cette organisation est qualifiée d’autodéfense bénévole, et ses actions trouvent un large écho dans la société, tant sur le plan sécuritaire que culturel.
Et puis il y a ce qui est en dessous, moins visible. Des gens qui se connaissent, qui habitent le même territoire, qui savent où sont les dépôts de munitions et qui ont les bons contacts. Ce n’est pas une milice, plutôt un tissu de résistance, comme il dit.

Darius est menuisier, il est né ici. Il me dessine quelques points sur une carte grossièrement imprimée : des points de ralliement, des fermes, des chemins de traverse. Puis il chiffonne la carte, la jette au feu, se tourne vers moi et met son doigt sur sa bouche en faisant « chuuut ». A-t-il pris un risque en me montrant ces points d’intérêts ? C’était un risque calculé, je ne connais pas ces zones boisées autour de Dieveniškės. Malgré sa mise en scène, j’ai vécu cet instant comme une sincère marque de confiance.

Carte réseau Union des tireurs
Carte du réseau de consolidation d'informations de l'union des tireurs

En Suisse, j’avais fait mon service. J’avais appris le maniement des armes, les secours, le commandement, puis j’étais rentré chez moi. Ici, le service ne finit pas vraiment, il continue à basse intensité, mélangé au reste de la vie sociale.
Au fil des discussions avec Darius, je comprends que le réseau tient par la confiance, et qu’ici, à quelques kilomètres de la frontière biélorusse, cette confiance se construit lentement, plus encore qu’ailleurs. De plus, il n’y a pas, ou très peu, de traces écrites. Comme des contes, les planques, les codes, les astuces se transmettent à l’oral.

La force de ce tissu est de fonctionner de façon autonome et décentralisée, grâce à des protocoles rodés. L’hétérogénéité de ses membres (menuisier, médecin, restaurateur, tenancier de bar, etc.) et leurs compétences militaires sont des atouts majeurs de sa résilience. Leur dernier fait d’armes ? La détection d’un agent biélorusse, employé de maintenance auprès de l’usine de métallurgie d’une ville voisine.

Comment on intègre ce tissu de résistance ? On entre par quelqu’un. On attend. On frappe de nouveau à la porte. Deux semaines auparavant, un homme s’était présenté à un rassemblement sans que personne ne sache vraiment qui l’avait amené. Rien de grave. Par des gestes, des regards, les membres sont passés en mode « furtifs ». Ils sont redevenus les civils qu’ils sont habituellement. Jusqu’à ce que l’origine du nouveau venu ait été « double checked », une gêne était palpable.

Bien que vigilant, Darius n’en avait pas fait une affaire de l’arrivée d’un potentiel intrus. Il se doute que certains pans du tissu sont « mités ». « Si on ferme tout, nous ne sommes plus un réseau. Et notre force repose aussi sur nos capacités d’initiative. »

Frontière Lituanie - Biélorussie
Frontière Lituanie - Biélorussie - Crédits : Latvijas armija
Maisons autour de Dieveniskes
Maisons autour de Dieveniskes - Crédits : Juliux

Crédits : ekultura.lt

Apprendre du conflit ukrainien – [extrait du chapitre]

Bohdan, l’ancien officier ukrainien, me tend le boîtier. Je l’inspecte. Petit, noir, aux finitions sommaires, certainement imprimé en 3D. Sur la face avant, huit boutons de couleur : rouge, bleu, vert, jaune, orange, blanc, gris, noir et deux diodes au milieu. Au dos, un système d’attaches et sur le côté une prise USB-C. Ça ressemble comme deux gouttes d’eau à une manette de jeu vidéo, sans doute à cause de la réutilisation de composants existants. Il paraît que certains se sont même bricolés un gant doté de boutons. J’ai immédiatement pensé, avec malice, au Power Glove de Nintendo, que j’avais utilisé plus jeune dans un bar de rétro gaming.

Bohdan nous explique que ce dispositif expérimental s’appelle le C.R.I., pour Compte Rendu Instantané. L’ironie, c’est que ce « cri » a pour vocation à être silencieux. Chaque bouton envoie un message unique, préformaté. Il est transmis en basse fréquence au poste de commandement ; comme une impulsion. Et cette impulsion est interceptable et non cryptée. « Pas grave » lâche Bohdan, avec un air détaché. « Il faut que l’ennemi comprenne la signification de ce signal ».

C’est normalement interdit, mais j’ai discrètement collé un mémo sur mon poignet gauche pour l’exercice à venir. Rouge : contact ennemi. Bleu : visuel ennemi. Vert : mouvement suspect. Orange : à l’abri. Pour les autres je me mélange encore les pinceaux. Je les répète à voix basse pour mieux les mémoriser.

Bohdan rabâche : « Vous devez connaître les couleurs pour la mission. Dites-vous que cette télécommande allume et éteint des lumières au poste de commandement. Et ces lumières, c’est du renseignement en temps réel ! » Pour l’intégrer, on doit pratiquer. Malgré cet effort initial, cognitivement, on reste plus focalisé sur la mission qu’avec les équipements de communication moderne… 

Aperçu du C.R.I (Compte Rendu Instantané)

Deuxième jour du stage, dans la forêt.
Mikael est à quatre mètres derrière moi. J’entends un froissement entre les bouleaux, sur la gauche… Je tends l’oreille : trop régulier pour être du vent. Je sors le boîtier. Mouvement suspect : bouton vert. J’appuie. La diode rouge s’allume, pause, puis deux clignotements brefs. Le message a été transmis. Quelque part, à plusieurs kilomètres, un opérateur vient de recevoir une information géolocalisée, horodatée, sans qu’un seul mot ait été émis, sans qu’aucune fréquence vocale n’ait été entendue. La diode s’était allumée moins d’une seconde et l’impulsion était déjà ailleurs, dans la chaîne de commandement, déjà traitée, probablement.

Mikael a levé le menton. On a attendu les ordres, sans bouger.

– Tu as hésité, m’a-t-il dit plus tard, au bivouac.

– J’ai vérifié le mémo.

Il a souri, sans répondre.

Ce qui frappe avec ce terminal, c’est la puissance du message par rapport à la parcimonie du geste. On s’imagine la guerre électronique comme quelque chose de saturé, de strident, de perpétuellement en mouvement : des flux, des écrans, des voix superposées. Avec le CRI, c’est l’inverse. Le silence devient une façon d’être, une discipline fondamentale. Moins on émet, moins on existe pour l’adversaire, moins on offre de surface à ses capteurs. Le terminal ne cherche pas à enrichir la communication. Il cherche à la réduire à son seuil minimal d’utilité.

La grille de signification évolue. Elle n’est pas gravée sur le boîtier : elle vit ailleurs, en mémoire, au centre de commandement. Un terminal capturé ne dit rien. Un bouton rouge reste un bouton rouge.

Avec un outil de captation aussi discret, les dizaines de soldats dispersés sur le terrain deviennent, chacun, le nœud d’un réseau qui voit sans jamais parler, qui accumule des données sans jamais se révéler. Un maillage dense qui se tapit dans le silence.

A proximité de la frontière - Crédits : Radom1967

Cette fiction fait partie du premier exemplaire de la revue Spectral.

Une fiction rendue possible grâce aux réflexions d’Heidi Ghernati, Charles Aymard, Julien Sipra, Rémy S. et d’Emmanuel G.

Créations visuelles d’Antoine Petiteaux.

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