19 · Les funambules de l’infini

Infiniment petit ou infiniment grand · Société

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E19 · Les funambules de l'infini

Plus que futur

Infiniment petit ou infiniment grand · Société

Transcript

Rumeur assourdissante de la ville (foule, sirènes, véhicules volants en mouvement)

OSCAR (hurlant)

Eleanor ! Je déteste ton transloceur ! En prime, le bruit est insoutenable.

Le bruit diminue brusquement pour devenir un léger fond sonore urbain.

ELEANOR

Je baisse. C’est mieux comme ça ? Une mégapole de 50 millions de personnes, ce n’est jamais très calme.

OSCAR

Mais pourquoi tu as  choisi cette ville  ?

ELEANOR

Pour explorer l’infiniment grand et l’infiniment petit dans la société. Dans le grand théâtre de l’humanité, l’infiniment petit, c’est nous. Les individus.

OSCAR

Vu d’ici, j’ai surtout l’impression d’être un microbe coincé sous une botte géante.

ELEANOR

Tu es une voix parmi huit milliards. L’infiniment petit, c’est l’individu. L’infiniment grand, ce sont ces mégapoles tentaculaires et ces réseaux qui connectent la planète entière.

OSCAR

Et revoilà le rouge-gorge. On m’avait dit qu’il parcourait des milliers de kilomètres, mais je ne m’attendais pas à te voir au milieu de ce béton.

CLAUDE  (chantonne. On reconnaît ou pas la chanson)

Si j’étais un oiseau comme les autres, je me cacherais dans un nuage d’humains ! Mais je suis une CITA (créature intelligente transformable et adaptable). Je suis là pour vous présenter les catastrophes liées aux échelles démesurées !

OSCAR

Eh ben, Toujours aussi optimiste, .

CLAUDE

Rassurez-vous, à chaque catastrophe, il y a une alternative positive.

OSCAR

Regarde cette foule. Chaque individu semble tellement dilué dans la masse qu’il en devient transparent.

ELEANOR

C’est ce que les sociologues appellent la gigadilution.

CLAUDE

La gigadilution ! Ou l’effacement total de l’individu par l’hypercroissance démographique.

ELEANOR

C’est mathématique. Dans un village de cent cinquante personnes, ta voix compte. Dans une ville de deux cents millions d’habitants, tu deviens statistiquement invisible.

OSCAR

Politiquement impuissant, tu veux dire !

ELEANOR

Exactement. Tu vois la femme là-bas ? Oui, celle qui chantonne… Elle a lancé une pétition pour planter un arbre devant chez elle. Sauf qu’il lui faut un million de signatures pour que le grand conseil daigne l’étudier.

OSCAR

C’est absurde !

ELEANOR

L’infiniment grand de la ville a réduit l’infiniment petit de sa voix à néant.

CLAUDE

Si j’étais un oiseau optimiste, je vous parlerais de l’holorésonance ! L’amplification instantanée d’une action individuelle bénéfique.

La « machine » se met en mouvement

OSCAR

Oh, qu’est-ce qui se passe encore ? On bouge ?

ELEANOR

Oscar, arrête de te plaindre, on a à peine  fait trois mètres pas pour aller voir Mayanir. Cette biologiste a partagé sur le réseau mondial son système révolutionnaire de purification de l’eau par les algues. En trois jours, deux millions de volontaires ont commencé à cultiver cette algue dans le monde entier. L’infiniment petit d’une idée a embrasé l’infiniment grand pour nous sauver.

OSCAR

C’est beau sur le papier. Mais les dynamiques de foule infiniment grandes peuvent aussi transformer la confiance d’un village en une surveillance totalitaire mondiale.

ELEANOR

Ah, tu parles de la panoptose.

CLAUDE

panoptose,  surveillance totalitaire par la massification de la transparence.

ELEANOR

C’est le basculement. À cent personnes, le partage crée l’entraide. À partir d’un certain nombre, cela génère la paranoïa et le lynchage de masse. Attention, Oscar, on zoome à l’intérieur d’une boutique.

La « machine » se remet en mouvement

OSCAR

Holà ! On va où ?

ELEANOR

On va observer Linar. Il est minuit. Cette jeune femme achète une bouteille de vin. En quelques heures, des milliers de commentaires sur les réseaux vont l’accuser  d’alcoolisme. Sa note de confiance sociale va s’effondrer. Elle va perdre son emploi. La foule va la broyer, sans même chercher à comprendre.

CLAUDE

Voici donc le revers lumineux de la médaille. On le nomme la noofusion !

ELEANOR

La noofusion, c’est l’émergence d’une intelligence supérieure par la connexion volontaire et temporaire de millions de cerveaux. L’intelligence collective devient bien supérieure à la simple somme de ses parties.

OSCAR

Et ça sert à quoi concrètement ?

Légers soubresauts de la « machine »

OSCAR

Oh, on se déplace encore, je suppose ?

ELEANOR

Oui. Regarde ce chantier virtuel. Deux cent mille architectes se sont connectés simultanément. Chacun apporte une minuscule intuition sur un matériau ou une courbe. En trois heures à peine, cette intelligence collective a dessiné une ville flottante parfaite.

OSCAR

Fascinant. Mais si tout est ultra-centralisé à ce point, la gestion risque d’être incroyablement rigide.

ELEANOR

En plein dans le mille, Tu viens de mettre  le doigt sur la macrosclérose. La paralysie totale par hypercentralisation. Un algorithme géant qui maximise le rendement global de la planète au détriment du reste.

OSCAR

J’imagine bien la scène. Une IA gère l’agriculture mondiale. Le rendement est parfait. Soudain, une mutation fongique détruit les cultures d’une petite vallée andine. L’IA refuse de modifier les semences locales, car cela ferait chuter le rendement mondial de 0,000 1 pour cent. Résultat : la vallée meurt de faim, dans la plus grande indifférence statistique.

ELEANOR

Claude, une solution miracle  ?

CLAUDE

Un instant, j’avale un ver de terre virtuel… Voilà ! Il y a la polycéphalie ! La gouvernance émergente par des milliers de décisions autonomes !

ELEANOR

Je vois. Cinquante mille communes votent leurs propres lois agricoles, chacune de leur côté. Et La politique mondiale émerge de ces choix minuscules mis bout à bout, sans jamais rien imposer d’en haut.

OSCAR

D’accord, c’est bien joli , mais la majorité finira toujours par écraser la minorité. Imagine  que les mille habitants d’une petite île demandent une digue. La majorité mondiale s’y opposera par simple indifférence ou flemme, et l’île sera  engloutie. C’est mathématique.

CLAUDE

Eh bien les chercheurs… pas de défaitisme ! On peut très bien créer un métacocon ou une infrastructure mondiale qui traque les vulnérabilités

ELEANOR

Pourquoi pas après tout  ?. Dès qu’un dialecte ou un écosystème fragile menace de disparaître, le système le protège.

OSCAR

On peut toujours rêver. Tout cela ressemble à une gigantesque loterie algorithmique. Mais tu sais ce qui me terrifie vraiment, Eleanor ?

ELEANOR

Dis-moi.

OSCAR

En créant un câble direct entre le citoyen et la planète entière, on fait s’évaporer tout ce qui se trouve au milieu. On aura des citoyens capables de vibrer à l’unisson pour sauver une galaxie lointaine, mais plus personne ne voudra gérer la cantine scolaire de son propre quartier.

ELEANOR

C’est vrai. Et si on s’habitue à régler des crises mondiales en trois heures grâce à la noofusion, on ne supportera plus la lenteur, les débats et les compromis de la démocratie classique.

OSCAR

La politique sera reléguée au rang de simple thermostat. Les chefs d’État se contenteront de tourner les molettes d’un algorithme pour éviter la surchauffe globale. Le plus grand défi de demain, ce sera de sauver la zone grise.

ELEANOR

Qu’est-ce que tu appelles la zone grise ?

OSCAR

C’est l’échelle médiane. Celle qui est chaotique, lente, merveilleusement humaine. L’échelle où les gens se croisent, se disputent, négocient et trouvent des accords, même bancals. Pour survivre à l’infiniment grand, il faudra chérir nos désordres locaux.  Tous ces progrès me fatiguent, moi je rentre à notre époque. Tu viens ?

ELEANOR

C’est parti.

CLAUDE

Et voilà chers auditeurs, les chercheurs  sont partis sans même vous saluer ! Heureusement que je suis là pour vous poser les questions qui vont prolonger votre vertige futuriste. Prenez une plume d’oie :

  • Question un : Faut-il instaurer une limite de taille stricte aux réseaux sociaux, aux entreprises ou aux métropoles pour éviter qu’ils n’atteignent le fameux seuil critique où ils détruisent l’individu ?
  • Question deux : Sommes-nous prêts à accepter une société économiquement moins performante et beaucoup plus chaotique, juste pour garantir que chaque individu continue de compter ?
  • Question trois : Comment éduquer les futurs ingénieurs et politiciens à comprendre que multiplier parfois une solution par un million modifie l’essence même de notre vivre-ensemble ?

À vous de réfléchir, les humains !

Le livre

Plus que futur

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