Blue Corps

Et si la mission de sécurité de la Suisse devait évoluer avec la crise environnementale ?
Cette image montre un soldat suisse, membre de Blue Corps, agenouillé près d'un ruisseau alpin, plongeant un petit appareil dans l'eau. Il ne s'agit pas d'une simple patrouille de routine, mais de la ligne de front de la défense nationale suisse en 2035. Quelques minutes plus tard, c'est la composition de l'eau, et non les mouvements de l'ennemi, qui déterminera les protocoles de sécurité dans trois cantons.

Blue Corps est un projet de design fiction qui explore les liens entre crise environnementale, technologies et défense nationale en Suisse.

Plutôt que de produire uniquement un scénario ou un rapport, le projet matérialise un futur possible à travers le prototype d’une organisation fictive créée pour protéger l’eau comme une ressource stratégique. Son site web bluecorps.ch , ses métiers, sa carte d’opération, ses campagnes de mobilisation citoyenne et ses technologies donnent corps à ce futur possible. La sécurité du pays n’y dépend plus seulement de la protection de son territoire, de ses infrastructures et de ses espaces extra-atmosphérique, cognitif et numérique, mais aussi de celle de ses systèmes hydrologiques.

Les défis en matière de sécurité de l’eau qui nous ont amenés à imaginer Blue Corps ne sont pas des spéculations lointaines. Certains se déroulent aujourd’hui, avec des implications qu’il convient de comprendre et de discuter dès aujourd’hui.

Le scénario prospectif

Le point de départ du scénario se situe en 2032. Une sécheresse exceptionnelle, baptisée Jessica, frappe la Suisse. Les débits du Rhin et du Rhône chutent, la production hydroélectrique est sous pression, certaines activités industrielles et agricoles doivent réduire leur consommation, tandis que les tensions augmentent entre régions et entre différents usages de l’eau. La Suisse, souvent décrite comme le château d’eau de l’Europe, découvre que l’abondance hydrique ne constitue plus une certitude

Face aux conséquences économiques, sociales et politiques de la crise, la Confédération crée Blue Corps, une organisation hybride réunissant capacités militaires, expertise scientifique, technologies d’observation et participation civile.

Sa mission :

protéger l’eau comme un actif stratégique pour la stabilité, l’intégrité et la qualité de vie du pays.

Un nouveau théâtre d’opérations apparaît alors autour de trois activités principales :

  • anticiper et désamorcer les conflits liés à l’eau ;
  • négocier de nouvelles formes de répartition et de « péréquation hydrique » ;
  • assurer les besoins essentiels en eau de la population et des infrastructures critiques.

La question de défense change ainsi de nature. Le territoire à protéger n’est plus seulement géographique : il devient un système composé de rivières, nappes phréatiques, régimes pluviométriques, infrastructures, données et droits d’usage.

Une organisation fictive comme artefact de design fiction

L’artefact central de Blue Corps est le site bluecorps.ch conçu comme le site institutionnel de cette organisation future. Il présente sa mission, ses opérations en cours, ses campagnes publiques, ses postes à pourvoir et ses technologies comme si Blue Corps existait déjà.

Cette approche permet d’explorer non seulement ce que pourrait faire une technologie dans le futur, mais aussi ce qu’elle transformerait autour d’elle : les institutions, les métiers, les responsabilités, les modes de coopération et jusqu’à la définition même de la sécurité.

Parmi les fragments de ce futur :

Engagement citoyen

Des milliers de citoyens participent à une campagne nationale de mesure de la qualité de l’eau à l’aide du kit colorimétrique WT-012. Ce qui ressemble à un simple instrument de terrain soulève une question plus large : que se passe-t-il lorsque la population devient elle-même une infrastructure distribuée de détection et de renseignement environnemental ? La frontière entre observation scientifique, engagement citoyen et mission de sécurité devient alors plus poreuse.

Affiche de la campagne d'information participative pour la mesure en continu de la qualité de l'eau dans le bassin versant du Rhône.
Télécharger l'affiche ici.

De nouveaux métiers de la défense

Blue Corps fait émerger des professions qui associent des compétences aujourd’hui réparties entre plusieurs disciplines.

Le soldat des ressources naturelles combine discipline militaire, hydrologie, hydrochimie et science participative.

L’aquapuriste entretient des infrastructures permettant notamment de transformer l’humidité atmosphérique en eau potable.

Le prospaquiviste observe la demande, les coûts et les tensions locales afin d’anticiper les conflits d’usage.

L’aquafiliste travaille à des mécanismes de péréquation hydrique entre cantons, régions, secteurs agricoles, énergétiques ou industriels.

Ces métiers fictifs posent une question très concrète sur les compétences nécessaires si la protection des ressources naturelles devient une fonction de sécurité. 

Dans une salle de conférence de Thoune, un aquafiliste anime une séance avec des représentants de plusieurs cantons partageant le bassin de l'Aar. L'atmosphère est étonnamment animée. L'expertise de l'Aquafiliste comprend la médiation, la négociation, l'analyse de données et la modélisation - des compétences qui lui permettent de transformer les conflits potentiels liés à l'eau en opportunités de gestion collaborative.

Pour imaginer ce qui peut arriver, observez attentivement ce qui se passe déjà

Blue Corps est issu d’un travail de recherche, de prospective et de world-building mené dans le cadre du dispositif de prospective d’armasuisse Sciences et Technologies, Département Fédéral Suisse de la Défense, de la Protection Civile et des Sports (DDPS).

La démarche a commencé par l’identification de signaux faibles, transformations et frictions déjà observables dans le présent.

Elle a combiné plusieurs types de matériaux :

  • recherches documentaires et travaux prospectifs ;
  • entretiens avec des membres du programme et des experts externes ;
  • évolutions climatiques et hydrologiques ;
  • simulations de la Suisse dans un climat transformé ;
  • évolution des glaciers et des ressources alpines ;
  • tensions émergentes entre agriculture, énergie, industrie et consommation humaine ;
  • questions de qualité et de confiance dans l’eau ;
  • dépendances transfrontalières ;
  • observations anthropologiques, territoriales et culturelles des transformations des Alpes.
Le livre Fragments d'une montagne, de Nicolas Nova sur les mutations des territoires alpins a notamment nourri cette manière d’observer simultanément les infrastructures, les usages et les pratiques.

Ces éléments qualitatifs et quantitatifs ont ensuite été croisés pour identifier des chaînes d’impacts et construire un monde suffisamment cohérent pour que l’on puisse commencer à lui poser des questions.

La démarche de design fiction a alors consisté à matérialiser ce monde plutôt qu’à seulement le raconter.

Une organisation, des fonctions, des activités, des métiers, une identité visuelle, une campagne publique, des technologies, des cartes et un site web ont progressivement constitué un ensemble de preuves provenant d’un futur potentiel.

Switzerland 2075, une expérience immersive d'un paysage transformé par le changement climatique, réalisée par la NZZ avec MapTiler, et utilisée comme matériau de prospective pour Blue Corps. 

Ce que la fiction permet de voir

Blue Corps ne cherche pas à promouvoir qu’une telle organisation doit voir le jour. Le prototype rend tangibles des enjeux environnementaux, technologiques et militaires souvent perçus comme abstraits, complexes et éloignés des préoccupations immédiates. En les matérialisant dans un futur plausible, Blue Corps permet d’en explorer concrètement les interactions et les conséquences.

Le projet a notamment fait émerger plusieurs pistes de réflexion.

La crise environnementale peut devenir une question de stabilité nationale

Lorsque l’accès à une ressource essentielle devient incertain, les conséquences dépassent rapidement le domaine environnemental pour affecter l’économie, les infrastructures, les relations entre territoires et la confiance dans les institutions.

La sécurité écologique traverse les frontières institutionnelles

Les compétences nécessaires sont distribuées entre armée, administrations, scientifiques, collectivités, entreprises et population. Une crise systémique peut donc nécessiter de nouvelles formes organisationnelles plutôt qu’une simple extension des institutions existantes.

L’eau peut devenir une monnaie de stabilité

La gestion de l’eau ne consiste plus seulement à disposer d’un volume suffisant. Elle implique de répartir une ressource variable entre territoires et usages concurrents tout en maintenant un sentiment d’équité.

Les technologies transforment également les rôles

Capteurs, satellites, drones, systèmes de modélisation, intelligence artificielle ou réseaux participatifs ne sont intéressants que lorsqu’on examine les nouvelles pratiques, responsabilités et institutions qu’ils rendent possibles.

Les indicateurs de succès changent eux aussi

Dans ce nouveau théâtre d’opérations, le succès pourrait moins se mesurer en termes de contrôle territorial qu’en réduction des conflits, équité de la répartition, résilience des infrastructures et participation de la population.

Quand le futur circule

Une bonne design fiction ne se contente pas de rendre un futur tangible, elle est aussi faite pour circuler, être appropriée et provoquer de nouvelles conversations, interprétations et actions. Ce fut le cas pour ce projet.

Aquaflux

Lors de la création de Blue Corps, AQUAFLUX était imaginé comme un événement fictif : un rendez-vous réunissant communautés de la défense, spécialistes de l’eau et du climat, scientifiques, technologues et acteurs de l’innovation autour des conséquences de la crise hydrique. L’événement devait simplement constituer un fragment supplémentaire du monde de Blue Corps. Puis l’idée a quitté la fiction.

En novembre 2025, Aquaflux est devenu un véritable Deftech-Day consacrée à l’eau, la technologie et la défense, associant présentations, scénarios, réflexion collective et démonstrations autour des enjeux de sécurité hydrique.

H₂O 2047 — La guerre de l’eau

Le monde imaginé autour de Blue Corps a ensuite trouvé une autre forme narrative dans H₂O 2047 – La guerre de l’eau, roman d’anticipation d’Erwan Barillot publié par EPFL Press. En 2047, l’eau y est devenue une ressource stratégique rare.

Lorsque la crise s’intensifie, son personnage principal rejoint Blue Corps, désormais projeté à l’échelle internationale.

Le roman prolonge ainsi certaines des questions ouvertes par le projet : jusqu’où une société peut-elle répondre techniquement à une pénurie ? Qui décide de la répartition d’une ressource vitale ? Comment préserver la coopération lorsque les intérêts divergent ?

Mandant :Quentin Ladetto, dispositif de prospective d’armasuisse Science et technologies
Projet :

Blue Corps est un projet de prospective et de design fiction de Girardin & Nova : 
Fabien Girardin, Nicolas Nova, Nicolás Bronzina, Israel Viadest