Cela fait quelque temps déjà que je réfléchissais à la manière de parler de cette source de réflexions aussi surprenante que féconde que sont les encycliques. J’avoue m’y être penché plus sérieusement après que Bruno Giussani ait mentionné la lettre encyclique Laudato Sì dans son podcast consacré à La menace cognitive . La référence avait éveillé ma curiosité.
Comme souvent, je me suis promis d’aller jeter un œil au texte en question. Comme souvent également, je pensais n’en lire que quelques pages.
Je ne suis pas croyant. Pour moi, ce qui demeure un véritable mystère n’est pas la religion, mais plutôt ceux qui croient à la religion. Pourtant, indépendamment de toute question de foi, il existe dans les encycliques une richesse intellectuelle difficile à ignorer. On y trouve des réflexions sur les transformations de la société, sur les conséquences du progrès technique, sur les rapports entre économie et politique, sur la place de l’être humain dans un monde en mutation, bref, rien de bien différents des multiples facettes de nos travaux prospectifs.
Laissant de côté la tension personnelle relative à l’Eglise, j’ai donc essayé d’approcher cette source de réflexion sous un nouveau jour : et si les encycliques constituaient, d’une certaine manière, une source de réflexions prospectives ?
La question peut sembler étrange au premier abord. D’un côté, nous avons une discipline tournée vers l’exploration des futurs possibles. De l’autre, une institution vieille de près de deux mille ans que beaucoup associent davantage à la tradition qu’à l’anticipation. Pourtant, à mesure que je parcourais ces textes, le rapprochement me paraissait de moins en moins absurde.
Une institution qui a survécu à plus d’un futur
Lorsqu’on travaille en prospective, on parle souvent du temps long. Nous cherchons à dépasser les urgences immédiates, à regarder au-delà du prochain cycle économique, de la prochaine échéance électorale ou du prochain effet de mode technologique.
L’Église catholique pratique une forme de temps long qui donne le vertige.
Peu d’organisations peuvent affirmer avoir traversé la chute de l’Empire romain, les grandes découvertes, l’invention de l’imprimerie, la révolution industrielle, deux guerres mondiales et maintenant l’arrivée de l’intelligence artificielle. Cette longévité ne constitue évidemment pas une preuve de clairvoyance absolue. L’histoire nous rappelle régulièrement que personne n’est immunisé contre les erreurs d’appréciation, mais elle témoigne néanmoins d’une capacité remarquable à observer les mutations du monde et à s’y adapter progressivement sans perdre complètement son identité.
C’est cette capacité d’adaptation qui justifie ma curiosité.
Lorsqu’une organisation existe depuis vingt siècles, elle finit par développer une relation particulière au temps. Quand votre horizon stratégique est l’éternité, une crise ressemble parfois davantage à une météo capricieuse qu’à la fin du monde. Cette distance ne conduit pas à minimiser les événements, mais à les replacer dans une temporalité plus large où les transformations profondes comptent souvent davantage que les turbulences passagères.
Les encycliques s’inscrivent dans cette logique. Elles apparaissent généralement lorsque de grandes évolutions économiques, sociales, culturelles ou technologiques semblent modifier les conditions de vie des sociétés. Aucune d’elle ne prédit l’avenir, mais chacune cherche à comprendre les dynamiques à l’œuvre et à réfléchir à leurs implications possibles.
À bien y regarder, c’est également ce que tente de faire la prospective en essayant de mieux comprendre les forces qui le façonnent.
Regarder les conséquences plutôt que les événements
Ce qui m’a probablement le plus frappé dans la lecture de certains de ces textes (et il m’en reste encore beaucoup à parcourir !) est leur tendance à ne jamais s’arrêter au premier niveau d’analyse.
Notre époque adore les effets immédiats. Une innovation apparaît et elle se trouve immédiatement relayée sur les réseaux sociaux. Une technologie émerge et nous nous concentrons principalement sur ses performances.
Les véritables transformations se produisent souvent ailleurs. Elles sont initialement beaucoup moins visibles et disons-le, moins spectaculaires à relayer. Roy Amara l’avait d’ailleurs très bien exprimé : « Nous avons tendance à surestimer l’effet d’une technologie à court terme et à sous-estimer son effet à long terme. »
Prenons l’exemple de l’intelligence artificielle qui est le thème de la dernière encyclique en date « Magnifica humanitas ». Le débat public oscille actuellement entre enthousiasme et inquiétude. Certains annoncent une révolution extraordinaire. D’autres prédisent une catastrophe imminente. Dans les deux cas, nous assistons à des débats polarisés visant la technologie et ceux qui la produisent et la mettent à disposition.
Mais que se passe-t-il au-delà de celle-ci ?
Comment évoluent les rapports de pouvoir lorsque certains acteurs disposent de capacités de traitement de l’information sans précédent ? Que devient le travail lorsque certaines tâches intellectuelles sont automatisées ? Comment évoluent les systèmes éducatifs ? Quels effets sur la démocratie ? Sur les médias ? Sur notre rapport à la connaissance ? Sur notre capacité à distinguer le vrai du faux ?
Les prospectivistes connaissent bien cette logique. Une tendance n’est intéressante que parce qu’elle produit des conséquences. Et ces conséquences engendrent elles-mêmes d’autres conséquences que nous nous amusons à anticiper en utilisant le canevas connu comme « la roue des futurs ».
C’est précisément ce jeu de piste intellectuel que j’ai retrouvé dans plusieurs encycliques. Les auteurs se demandent non seulement ce qui change, mais également ce que ces changements produisent dans les structures sociales, dans les comportements individuels et dans les équilibres collectifs.
Nous utilisons parfois la métaphore de la pierre jetée dans un étang. Ce qui compte n’est pas uniquement la pierre, mais les ondes ainsi que leur intensité qui se propagent ensuite dans toutes les directions.
La prospective consiste précisément à observer ces ondes et à tenter d’en comprendre les répercussions. À bien des égards, c’est aussi ce que cherchent à faire les encycliques lorsqu’elles analysent les mutations du monde contemporain.
Une étonnante leçon de pensée systémique
Une autre caractéristique m’a interpellé : les thèmes spécifiques sont traités en considérant le contexte dans lequel ils évoluent.
Nous avons développé une formidable capacité à compartimenter le monde. Les économistes parlent d’économie. Les ingénieurs parlent de technologie. Les écologues parlent d’environnement. Les enseignant parlent d’éducation. Les sociologues parlent de société.
C’est utile car la spécialisation permet d’améliorer la connaissance, mais elle produit également un risque : celui d’oublier que tous ces domaines sont profondément interconnectés.
La prospective s’efforce précisément de reconstruire ces liens.
Un changement technologique modifie les comportements sociaux. Les comportements sociaux influencent les modèles économiques. Les modèles économiques exercent une pression sur l’environnement. Les contraintes environnementales transforment les systèmes politiques. Et ainsi de suite.
Les encycliques semblent souvent adopter une démarche comparable. Elles passent naturellement d’une dimension à l’autre. Une réflexion sur l’économie débouche sur une réflexion sur la famille. Une analyse du progrès technique conduit à une interrogation sur la culture ou sur l’éducation. Une question environnementale devient également une question sociale.
Cette approche présente pourtant un avantage considérable : elle oblige à regarder les interdépendances.
Les grandes surprises émergent généralement à l’intersection de plusieurs phénomènes.
L’arrivée de l’automobile n’a pas seulement transformé les transports. Elle a modifié l’urbanisme, l’industrie, les loisirs, l’organisation du travail et même l’aménagement du territoire.
Internet n’a pas seulement changé les communications. Il a profondément bouleversé les médias, le commerce, la politique, les relations sociales et notre rapport à l’information.
De la même manière, l’intelligence artificielle n’est plus seulement une question technique. Elle est également une question économique, éducative, politique, culturelle et géopolitique.
Pourtant, ce n’est pas la pensée systémique qui me paraît la contribution la plus intéressante.
Ce qui me semble le plus précieux réside dans une question que les encycliques posent constamment et que nous oublions parfois au milieu de nos analyses : à quoi tout cela sert-il ?
Lorsque nous parlons d’innovation, de compétitivité, de croissance ou de performance, nous supposons souvent que ces objectifs vont de soi. Nous cherchons à comprendre comment accélérer certaines transformations. Plus rarement nous nous demandons pourquoi nous souhaitons réellement les accélérer.
Les encycliques ramènent inlassablement la discussion vers l’être humain.
Encore une fois, il n’est pas nécessaire d’adhérer à leur fondement religieux pour reconnaître l’intérêt de cette démarche. Derrière chaque réflexion apparaît la même interrogation : qu’est-ce que cette évolution change pour les personnes ? Comment influence-t-elle leur capacité à vivre ensemble ? Renforce-t-elle leur autonomie ou leur dépendance ? Favorise-t-elle la dignité humaine ou l’affaiblit-elle ?
Ces questions peuvent sembler abstraites mais les réponses que nous apportons sont extraordinairement concrètes dans nos vies de tous les jours.
Nous disposons aujourd’hui de technologies capables de réaliser des choses qui relevaient de la science-fiction il y a quelques décennies. Pourtant, nous continuons à nous interroger sur des sujets fondamentalement humains : le sentiment d’isolement, la confiance, la cohésion sociale, le sens du travail, la qualité du débat public ou encore la capacité des sociétés à construire des projets collectifs.
Les progrès techniques résolvent certes de nombreux problèmes, mais ils en génèrent également de nouveaux en plus de ne pas répondre automatiquement à toutes les questions.
C’est probablement là que les encycliques rejoignent le plus la prospective. Elles nous rappellent que l’avenir n’est pas seulement une affaire de technologies ou de tendances, mais également une affaire de valeurs, de choix collectifs et de visions du monde.
Une source de réflexion inattendue
Les encycliques ne constituent pas un manuel d’anticipation stratégique. Elles offrent cependant le regard d’une institution qui, depuis des siècles, observe les transformations du monde, s’interroge sur leurs conséquences humaines, sociales et culturelles . Cela est précieux. À ce titre, elles représentent une source de réflexion particulièrement intéressante pour celles et ceux qui cherchent à penser et construire des futurs désirables, que vous fassiez ou non partie des 1.4 milliards de membre de l’Église catholique.
Elles nous invitent à prendre de la distance lorsque tout semble s’accélérer. Elles nous poussent à considérer les conséquences indirectes plutôt que les seuls effets immédiats. Elles nous rappellent que les systèmes sont interconnectés. Et chose que nous faisons également dans le dispositif de prospective au service du DDPS, elles replacent obstinément l’être humain au centre de la discussion.
Quand les débats sont presque toujours polarisés entre optimistes technologiques et prophètes de l’effondrement, cette posture a quelque chose de rafraîchissant. Elle ne consiste ni à célébrer le changement pour lui-même, ni à le craindre systématiquement. Elle cherche plutôt à comprendre ce qu’il produit et ce que nous souhaitons en faire. Une posture qui m’apparaît comme positive, réaliste et très pragmatique dans un monde ou le sensationnalisme cherche à accaparer notre attention en permanence.
Profitons donc de ces réflexions comme base solide et structurée pour nos réalités individuelles.
Pour ma part, je ne suis toujours pas devenu croyant, mais je suis déjà devenu lecteur.
Je ne sais pas où le chemin mènera, mais c’est un changement que je n’avais pas vu venir !
Et vous, qu’en pensez-vous ?
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