Q335 · Pourquoi prototyper les récits d’avenir ?

17 juin 2026
7 mins de lecture
Radio France - Paul Ricoeur · Source : istockphoto.com

« Nous racontons des histoires parce que les vies humaines ont besoin et méritent d’être racontées», écrivait Paul Ricœur dans Temps et Récit.

Les organisations racontent, elles aussi, des histoires. Elles donnent un sens à leur passé, expliquent leurs transformations présentes et formulent des ambitions pour l’avenir.

Pourtant, un écart persiste souvent entre la vision stratégique et l’expérience concrète de celles et ceux qui devront la mettre en œuvre.

Une ambition à dix ou quinze ans qui peut sembler claire dans un plan stratégique peut demeurer abstraite pour les équipes. Que signifie concrètement devenir plus résilient, plus inclusif, plus régénératif ou plus coopératif ? Comment ces orientations transformeront-elles les métiers, les relations, les décisions et les situations de travail ? Que faudra-t-il préserver, abandonner ou apprendre ?

Le prototype narratif apporte une réponse à cet écart en donnant une première forme sensible à une vision afin de pouvoir l’examiner, la discuter et la transformer avant de chercher à la déployer.

 

Les organisations racontent, elles aussi, des histoires. Elles donnent un sens à leur passé, expliquent leurs transformations présentes et formulent des ambitions pour l’avenir.

Une histoire conçue pour être éprouvée

Un prototype narratif est une version courte, structurée et volontairement provisoire d’une histoire.

Il sert à tester une idée, une orientation ou une hypothèse de transformation.

Comme tout prototype, il vise moins l’achèvement que l’apprentissage. Sa valeur réside davantage dans ce qu’il permet de faire émerger : une intention robuste, une situation dont la crédibilité doit être éprouvée, la force d’une tension ou encore la capacité d’un collectif à se reconnaître dans le futur proposé.

Un prototype narratif comprend généralement une intention narrative (qu’elle soit émotion à susciter ou question à explorer), un univers fondé sur quelques règles essentielles, des personnages porteurs de désirs et de conflits, une situation de départ ainsi qu’un arc narratif minimal.

Suivant la structure du voyage du héros de Joseph Campbell, un déséquilibre apparaît au sein d’une situation initiale préalablement établie, une confrontation rend les choix visibles, puis une transformation ouvre de nouvelles possibilités.

Sa forme reste libre. Il peut s’agir d’un synopsis, d’un storyboard, d’une scène dialoguée, d’un objet sonore ou d’une courte expérience immersive. Le choix du format dépend de la question posée et surtout des personnes auxquelles le prototype s’adresse.

Le prototype narratif se distingue ainsi d’un discours institutionnel destiné à convaincre, comme d’un récit finalisé conçu pour être diffusé. Il reste ouvert, discutable et transformable. Il donne suffisamment de matière pour provoquer une réaction, tout en maintenant plusieurs chemins possibles.

Le voyage du héros · Source : plumes-creatives.fr/

Du scénario au point de vue vécu

Le prototype narratif entretient également une relation particulière avec le scénario prospectif.

Un scénario cherche généralement à décrire une évolution possible d’un système en articulant plusieurs hypothèses de manière cohérente. Il permet de comprendre comment des dynamiques économiques, sociales, technologiques, environnementales ou politiques pourraient se combiner au fil du temps.

Le prototype narratif opère un changement de point de vue et entre dans le futur à hauteur d’expérience.

  • Comment une décision stratégique se traduit-elle dans le quotidien d’une personne ? 
  • Que ressent-elle ?
  • Quels dilemmes rencontre-t-elle ?
  • Quelles règles considère-t-elle comme normales ?
  • Quelles nouvelles relations de pouvoir, de coopération ou de dépendance apparaissent ?

Le scénario dessine un monde possible quand le prototype narratif permet d’en ouvrir une porte et de l’observer “depuis l’intérieur”.

Les deux outils peuvent naturellement se compléter. Un prototype peut donner chair à un scénario déjà construit. Il peut aussi précéder la scénarisation et permettre de tester rapidement plusieurs hypothèses. Il peut enfin exister indépendamment d’un scénario complet, lorsqu’une organisation souhaite éprouver une vision, une transformation ou une situation future précise.

Rendre les tensions visibles

J’ai accompagné, et continue d’accompagner, plusieurs organisations publiques et privées avec cette méthodologie.

Les contextes varient : transformation d’une fonction, évolution d’une communauté professionnelle, avenir d’un service, projection d’une identité collective ou activation d’une vision de long terme.

Dans chacune de ces démarches, le prototype narratif a une fonction de “révélation”.

Les stratégies formulent souvent des ambitions capables de rassembler. Le récit, quant à lui, met à l’épreuve les tensions que ces formulations contiennent. Une organisation peut vouloir conjuguer performance et raison d’être, autonomie et cohérence, héritage et rupture, continuité et adaptation. Ces aspirations demeurent compatibles tant qu’elles restent formulées à un niveau général. Leur mise en situation oblige à explorer les arbitrages qu’elles impliquent.

Le prototype narratif rend également perceptible la dimension émotionnelle du changement. Une transformation produit de l’enthousiasme, de la fierté et de la curiosité. Elle peut aussi susciter de la fatigue, de la perte, de l’inconfort ou un sentiment de déclassement. Ces émotions constituent des informations stratégiques. Elles renseignent sur les attachements, les résistances, les attentes et les conditions de mobilisation d’un collectif.

L’objectif consiste donc à rechercher une certaine justesse, une résonance avec les personnes ciblées plutôt que l’adhésion immédiate.

Un bon prototype peut (et devrait ?) déranger, à condition que cet inconfort ouvre une discussion féconde. Il peut faire apparaître des désaccords, à condition que ceux-ci permettent de préciser les choix disponibles. Il peut également rester inachevé, puisque son rôle consiste précisément à appeler des contributions.

 

Un bon prototype doit déranger, à condition que cet inconfort ouvre une discussion féconde.

Une méthode en plusieurs étapes

La conception d’un prototype narratif commence bien avant l’écriture.

La première étape consiste à préciser l’intention stratégique. Quelle transformation cherchons-nous à explorer ? À quel horizon ? Avec quel collectif ? Dans quelle perspective : décider, mobiliser, apprendre, alerter ou expérimenter ?

Vient ensuite la constitution de la matière narrative. Elle associe les enseignements de la veille prospective, les évolutions du contexte, les signaux émergents, les aspirations exprimées, l’histoire de l’organisation et les situations vécues par ses membres.

Cette matière permet d’ancrer le récit dans une réalité reconnaissable tout en ouvrant des alternatives au chemin préalablement identifié.

Le choix du point de vue joue ensuite un rôle décisif. Une même transformation produit des histoires différentes selon qu’elle est observée par un dirigeant, un agent, un client, un habitant, un partenaire ou une personne nouvellement arrivée. Changer de personnage permet souvent de révéler ce que la vision dominante laisse hors champ.

 

Changer de personnage permet souvent de révéler ce que la vision dominante laisse hors champ.

 

Une première forme peut alors être produite et mise en discussion. Les participants évaluent sa crédibilité, la clarté de son intention, la justesse de ses tensions, la force de son incarnation et sa capacité à susciter une projection. Ils identifient ce qui résonne, ce qui manque, ce qui paraît souhaitable ou préoccupant.

Le récit devient ainsi un espace de co-construction. Chaque réaction enrichit la compréhension du futur envisagé et des conditions nécessaires pour le rendre habitable.

 

Chaque réaction enrichit la compréhension du futur envisagé et des conditions nécessaires pour le rendre habitable.

 

Des mondes abstraits aux futurs vécus

La démarche menée par L’ObSoCo, puis rendue visible par Guénaëlle Gault dans Nos futurs possibles. Imaginaires en tensions, désirs en recompositions, publié en octobre 2025, illustre avec force ce passage de l’abstraction à l’expérience.

À partir d’une étude conduite auprès de 4 000 Français, L’ObSoCo fait apparaître trois visions du monde en tension : une société techno-libérale orientée vers l’optimisation, une société identitaire-sécuritaire valorisant l’ordre et l’enracinement, et une société éco-solidaire fondée sur la sobriété et la reliance.

Ces modèles auraient pu rester des constructions analytiques. Ils sont transformés en trois sociétés fictionnelles : Eden Capital, La Citadelle et Ligara. Le lecteur peut alors en découvrir les institutions, les territoires, les modes de vie et les rituels quotidiens.

Cette « ethnographie fictionnelle » permet d’éprouver les conséquences de chaque logique lorsqu’elle se déploie jusqu’au bout. Elle rend visibles les promesses, les contradictions et les renoncements associés à ces mondes.

Elle révèle également que nos aspirations résistent aux catégories trop simples. Nous pouvons désirer simultanément davantage d’autonomie et de protection, d’innovation et de mémoire, de liberté et d’appartenance.

Le récit devient ici un laboratoire de nos contradictions. Il aide à explorer la pluralité des désirs plutôt qu’à la réduire artificiellement à une vision consensuelle.

 

Le récit devient ici un laboratoire de nos contradictions.

Transformer une vision en trajectoire

La puissance du prototype narratif repose finalement sur sa capacité à faire retour vers le présent.

Une fois le futur rendu tangible, de nouvelles questions deviennent accessibles.

  • Quelles compétences faudrait-il développer pour habiter cette situation ? 
  • Quelles décisions actuelles la rendent probable ?
  • Quels risques appelle-t-elle ?
  • Quels principes souhaitons-nous préserver ?
  • Quelles premières expérimentations pouvons-nous engager ?

Le prototype narratif constitue ainsi un objet intermédiaire entre la stratégie et l’action. Il ne remplace ni l’analyse, ni la décision, ni la construction d’une feuille de route mais joue un rôle essentiel dans la préparation de leur articulation.

 

Le prototype narratif constitue ainsi un objet intermédiaire entre la stratégie et l’action.

 

Il permet de tester une vision avant de la figer, d’explorer ses conséquences avant d’engager des ressources importantes et de mobiliser un collectif autour de questions concrètes. Le travail narratif peut alors déboucher sur des orientations stratégiques, des principes d’action, des expérimentations, des priorités de transformation ou des trajectoires.

Prototyper un récit d’avenir revient donc à lui donner un corps provisoire. Un corps suffisamment consistant pour être observé, questionné et ressenti. Un corps encore assez souple pour être transformé collectivement.

C’est ainsi qu’une vision stratégique commence véritablement à agir : en permettant à chaque contributeur et contributrice de l’éprouver et de s’y ménager une place bien spécifique.

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