La prospective est souvent présentée comme une affaire de méthode : identifier les tendances, détecter les signaux faibles, construire des scénarios, explorer les ruptures et en déduire des stratégies. Mais ces méthodes ne sont jamais appliquées dans le vide. Elles sont mises en œuvre par des cerveaux humains, dans des environnements eux-mêmes plus ou moins favorables à l’exploration, à la créativité, à la prise de distance et à la projection dans le temps.
C’est précisément à cette interface entre neurosciences, cognition et prospective que se situe l’approche d’aXesslab. L’enjeu n’est pas de remplacer les méthodes de prospective par les neurosciences, mais de mieux comprendre les conditions dans lesquelles elles peuvent produire leur plein potentiel.
La qualité d’un scénario dépend autant des informations disponibles et des outils utilisés que de l’état cognitif des personnes qui le construisent, de la dynamique du groupe et du contexte dans lequel elles travaillent.
Les neurosciences permettent aujourd’hui de mieux comprendre ce qui se joue lorsque nous imaginons un futur, évaluons ses conséquences ou tentons de nous préparer à une situation incertaine. Elles montrent surtout que penser le futur est une activité complexe, dynamique et vulnérable aux effets du stress, de la fatigue, des émotions et des biais cognitifs.
La prospective peut donc être envisagée comme une véritable capacité neurocognitive : celle de construire plusieurs représentations possibles de l’avenir, de les comparer, de les réviser et d’orienter l’action présente en fonction de conséquences qui ne sont pas encore advenues.
Le futur n’existe pas encore : le cerveau doit le construire
Lorsque nous nous projetons dans le futur, notre cerveau ne dispose évidemment d’aucune représentation directe de ce qui va arriver. Il doit construire une simulation à partir de ce qu’il connaît déjà. Cette simulation mobilise notamment la mémoire épisodique, l’imagerie mentale, les systèmes de valorisation et les fonctions exécutives.
L’hippocampe joue ici un rôle essentiel. Cette structure cérébrale ne sert pas uniquement à stocker ou retrouver des souvenirs : elle participe à la construction de scènes mentales cohérentes, en combinant des éléments issus d’expériences antérieures. Les recherches menées auprès de personnes présentant des lésions hippocampiques ont notamment montré que les difficultés à se souvenir d’événements passés peuvent s’accompagner de difficultés importantes à imaginer des événements futurs.
Demander à un groupe de « penser le futur » ne revient pas simplement à lui demander de réfléchir davantage. Il faut créer les conditions permettant au cerveau de produire des représentations suffisamment riches, flexibles et différenciées pour que plusieurs futurs puissent réellement être envisagés.
Le futur est donc, en partie, une recombinaison du passé. Nous ne l’inventons pas à partir de rien : nous sélectionnons, transformons et recombinons des fragments d’expériences, de connaissances et de représentations afin de produire des situations nouvelles.
Cette capacité mobilise fortement le réseau du mode par défaut, qui comprend notamment l’hippocampe, le cortex préfrontal médian, le cortex cingulaire postérieur et le précuneus. Longtemps associé à la rêverie diurne ou à l’activité mentale spontanée, ce réseau est aujourd’hui considéré comme essentiel à la construction de modèles internes concernant le soi, le passé, le futur et les autres.
Cette observation est particulièrement importante pour la prospective. Elle signifie que demander à un groupe de « penser le futur » ne revient pas simplement à lui demander de réfléchir davantage. Il faut créer les conditions permettant au cerveau de produire des représentations suffisamment riches, flexibles et différenciées pour que plusieurs futurs puissent réellement être envisagés.
Le futur est aussi une affaire de soi
Une projection future n’est pas seulement une image abstraite. Elle devient beaucoup plus influente lorsqu’elle est reliée à soi, à ses objectifs, à ses valeurs et à ses émotions.
Le cortex préfrontal médian contribue notamment à intégrer les représentations futures avec les informations pertinentes pour soi, les objectifs et la valeur subjective. Le cortex cingulaire postérieur et le précuneus participent quant à eux aux représentations autobiographiques et à la continuité du soi dans le temps.
Cette continuité est fondamentale pour la décision. Plus un futur est perçu comme éloigné, abstrait ou appartenant à « quelqu’un d’autre », plus il est facile de le dévaloriser et préférer le présent. À l’inverse, rendre le futur plus concret, personnel et sensoriellement représentable peut renforcer son poids dans la décision présente.
C’est l’un des fondements de la pensée future épisodique. Imaginer de manière détaillée une situation personnelle à venir peut contribuer à réduire certains biais de décision temporelle, notamment la tendance à privilégier excessivement les bénéfices immédiats.
Pour la prospective stratégique, la conséquence est directe : un scénario n’a pas uniquement besoin d’être plausible. Il doit pouvoir être représenté. Il doit pouvoir être « habité » mentalement par ceux qui auront à prendre des décisions.
C’est pourquoi les dispositifs visuels ou immersifs peuvent jouer un rôle important. Ils ne remplacent pas l’analyse ; ils peuvent contribuer à rendre les futurs cognitivement accessibles à des personnes qui n’ont pas les mêmes capacités spontanées de visualisation ou de projection.
Chez aXesslab, nous produisons ces dispositifs sous forme de films courts d’enchaînement de séquences rapides réfléchies et montées pour maximiser la fluidité cognitive et l’immersion tout un proposant du contenu pertinent et varié pour que le cerveau puisse travailler.
Une projection future n’est pas seulement une image abstraite. Elle devient beaucoup plus influente lorsqu’elle est reliée à soi, à ses objectifs, à ses valeurs et à ses émotions.
Exemple de film court d’enchaînement de séquences rapides réfléchies et montées pour maximiser la fluidité cognitive et l’immersion. Réalisé pour la 1ère plate-forme d’anticipation des 27 et 28 août 2026.
Imaginer ne suffit pas : il faut pouvoir comparer
La pensée prospective implique de maintenir plusieurs hypothèses, de les comparer, d’identifier leurs conséquences et de modifier son raisonnement lorsque de nouvelles informations apparaissent.
Les régions préfrontales, et notamment le cortex préfrontal dorsolatéral, jouent un rôle majeur dans ces fonctions exécutives. Mémoire de travail, inhibition, flexibilité cognitive, hiérarchisation des objectifs et manipulation de représentations complexes sont autant de capacités nécessaires lorsque l’on doit raisonner sur plusieurs trajectoires possibles.
Ceci est particulièrement vrai lorsque les chaînes causales deviennent longues. La prospective doit alors maintenir plusieurs niveaux de raisonnement simultanément.
Cette capacité a une limite essentielle : elle est sensible à l’état dans lequel se trouve l’individu.
Un cerveau fatigué, saturé d’informations ou soumis à une forte pression décisionnelle ne traite pas l’avenir de la même manière qu’un cerveau disposant de ressources attentionnelles suffisantes. Lorsque la charge cognitive augmente, les raisonnements ont tendance à se simplifier. Les hypothèses les plus accessibles prennent davantage de place et les alternatives difficiles à maintenir mentalement risquent d’être abandonnées.
La qualité de la prospective dépend donc aussi de l’architecture du travail : durée des sessions, interruptions, rythme des réunions, temps de récupération, séquençage entre divergence et convergence, et niveau de pression exercé sur les participants.
Un cerveau fatigué, saturé d’informations ou soumis à une forte pression décisionnelle ne traite pas l’avenir de la même manière qu’un cerveau disposant de ressources attentionnelles suffisantes.
Le paradoxe du stress : utile pour survivre, défavorable pour explorer
Le stress illustre particulièrement bien l’importance des conditions contextuelles.
Face à une menace immédiate, le cerveau n’a pas intérêt à consacrer une grande quantité de ressources à l’exploration de futurs hypothétiques. Il doit identifier rapidement ce qui est dangereux et sélectionner une réponse adaptée. Le stress peut donc être extrêmement efficace dans certaines situations de crise. Cependant, le problème apparaît lorsque cet état devient chronique ou lorsqu’il est présent pendant une activité qui exige au contraire exploration, flexibilité et prise de recul.
Une forte activation des systèmes de stress peut perturber le fonctionnement des réseaux préfrontaux impliqués dans le contrôle exécutif et favoriser des réponses plus automatiques. La pensée devient alors plus focalisée, plus réactive et souvent plus sensible aux menaces immédiatement perceptibles.
Dans une session de prospective, cela peut se traduire par une réduction de l’espace des possibles. Les participants stressés privilégient les scénarios familiers, les risques les plus saillants ou les réponses immédiatement actionnables. Les futurs alternatifs, notamment ceux qui exigent une représentation complexe ou qui remettent en cause les cadres actuels, deviennent plus difficiles à maintenir.
Il ne s’agit donc pas de supprimer toute émotion ou tout stress. Une activation émotionnelle modérée peut au contraire augmenter la vigilance et signaler l’importance d’un enjeu. L’objectif est de créer un niveau d’activation compatible avec l’exploration.
Pour aXesslab, cette distinction est centrale : améliorer la prospective signifie aussi apprendre à préparer l’état cognitif dans lequel elle est réalisée.
Les participants stressés privilégient les scénarios familiers, les risques les plus saillants ou les réponses immédiatement actionnables.
Signaux faibles : être sensible sans devenir anxieux
La détection des signaux faibles constitue une autre illustration de cette tension entre sensibilité et contrôle.
Un signal faible est, par définition, peu saillant, ambigu ou encore mal intégré dans les modèles dominants. Le détecter suppose donc de pouvoir consacrer de l’attention à des informations qui ne semblent pas immédiatement importantes.
Le réseau de saillance, impliquant notamment des régions comme l’insula et le cortex cingulaire antérieur, contribue à détecter les informations pertinentes ou les écarts par rapport aux attentes. Les systèmes attentionnels et préfrontaux permettent ensuite d’interpréter ces informations dans leur contexte.
Les systèmes émotionnels interviennent également. L’amygdale est notamment sensible à certains indices de menace, y compris lorsque ceux-ci sont ambigus. Cette sensibilité peut être utile pour repérer rapidement des changements potentiellement dangereux.
Mais une sensibilité accrue n’est pas synonyme de meilleure détection. Elle peut aussi augmenter le nombre de faux positifs : voir des signaux partout, surinterpréter des anomalies et confondre bruit et émergence réelle.
La prospective des signaux faibles exige donc un équilibre entre ouverture et discipline. Il faut être suffisamment sensible pour remarquer l’inattendu, mais réguler son niveau d’anxiété pour ne pas transformer chaque anomalie en tendance.
Tendances fortes : le risque de confondre stabilité et vérité
Le cerveau fonctionne également en permanence par anticipation. Les modèles de codage prédictif décrivent la perception comme une interaction entre les modèles internes du cerveau et les informations qui arrivent de l’environnement. Lorsque certaines régularités se répètent, elles deviennent progressivement plus faciles à anticiper.
Cette capacité est extrêmement efficace. Elle permet de réduire l’effort nécessaire pour interpréter un environnement stable.
Mais elle constitue également un risque pour la prospective.
Une tendance devenue familière peut progressivement être traitée comme une évidence. Plus elle est intégrée aux modèles mentaux d’un groupe, plus il devient difficile d’imaginer sa remise en cause. Lorsque des informations contradictoires apparaissent, elles peuvent être minimisées plutôt que réellement intégrées.
Le cortex cingulaire antérieur intervient notamment dans la détection des écarts entre attentes et informations nouvelles.
Pour les prospectivistes, ce mécanisme fournit une intuition essentielle : une tendance forte ne doit jamais devenir une certitude cognitive.
La bonne prospective ne consiste donc pas seulement à identifier les tendances dominantes. Elle consiste également à maintenir une capacité organisée à détecter ce qui pourrait les fragiliser.
une tendance forte ne doit jamais devenir une certitude cognitive.
Pourquoi le présent est un attracteur si collant
L’un des obstacles majeurs à la pensée à long terme est la dévalorisation temporelle (delay discounting), c’est-à-dire un biais cognitif de tendance à accorder moins de valeur à une récompense lorsqu’elle sera obtenue plus tard.
Ainsi, à valeur objective comparable, une récompense immédiate est généralement préférée à une récompense différée. Cette préférence peut être adaptative : dans un environnement incertain, une récompense présente possède une valeur particulière. Mais elle devient problématique lorsqu’elle conduit à négliger systématiquement des conséquences importantes mais éloignées.
Le changement climatique, les investissements de long terme, la prévoyance, la prévention ou la transformation organisationnelle illustrent ce problème. Les coûts sont souvent immédiats, tout comme les récompenses immédiates auxquelles il faudrait renoncer, tandis que les bénéfices, certes nécessaires, restent abstraits et différés dans le temps.
La pensée future épisodique offre ici un levier intéressant. En rendant les conséquences futures plus concrètes et plus personnelles, elle peut modifier leur valeur subjective et contribuer à réduire ces biais temporels.
En rendant les conséquences futures plus concrètes et plus personnelles, elle peut modifier leur valeur subjective et contribuer à réduire ces biais temporels.
La prospective stratégique peut ainsi avoir intérêt à ne pas présenter uniquement des données ou des courbes, mais à faire exister cognitivement les conséquences de différentes trajectoires.
C’est notamment l’intérêt des supports visuels développés par aXesslab : donner une continuité perceptive à des futurs qui, sans cela, resteraient abstraits. L’objectif n’est pas de faire croire qu’un scénario est réel, mais de faciliter sa représentation mentale et son exploration.
Les conditions de la prospective sont donc aussi importantes que ses méthodes
Cette lecture neuroscientifique conduit à déplacer légèrement le regard.
La question n’est plus seulement « Quelle méthode de prospective devons-nous utiliser ? ».
Elle devient « Dans quel état cognitif, émotionnel et organisationnel cette méthode est-elle utilisée ? ».
Cette question est loin d’être secondaire car une même méthode peut produire des résultats très différents si elle est mobilisée après plusieurs heures de réunions, sous pression hiérarchique, avec un groupe déjà convaincu d’une hypothèse, par des individus stressés, anxieux ou fatigués, ou dans un environnement physique et mental préparé pour favoriser l’exploration.
Préparer les cerveaux avant de préparer les futurs
Cette approche conduit à une conception plus large de l’intervention prospective.
- Avant une session, il est possible de travailler sur les conditions de disponibilité cognitive : réduction des interruptions, gestion du rythme, préparation attentionnelle, temps de transition et calibration du niveau d’activation.
- Pendant la session, on peut alterner les formats cognitifs : visualisation, production individuelle, confrontation collective, analyse critique, simulation et décision.
- Après la session, il est possible de revenir sur les biais apparus : scénarios abandonnés trop rapidement, hypothèses influencées par une autorité, tendances surpondérées, futurs difficiles à imaginer ou conséquences lointaines insuffisamment prises en compte.
Cette logique permet également d’envisager l’entraînement des prospectivistes.
La pensée future épisodique, la flexibilité cognitive, la capacité à générer plusieurs hypothèses ou encore la capacité à maintenir une représentation complexe peuvent être travaillées.
Il ne s’agit pas de « programmer » le cerveau pour produire de meilleurs futurs, mais d’entraîner certaines des capacités qui rendent leur exploration possible.
Une prospective augmentée
Cette approche ouvre également la voie à l’expérimentation de dispositifs plus avancés : visualisation immersive, interfaces narratives, biofeedback, entraînement cognitif ou, dans des situations qu’aXesslab peut encadré, stimulation cérébrale non invasive.
La tDCS, par exemple, fait l’objet de nombreuses recherches sur la modulation de certaines fonctions cognitives, notamment préfrontales. Chez aXesslab, son intérêt relève d’une démarche expérimentale, évaluée avec des protocoles rigoureux et dans le respect des exigences éthiques et scientifiques.
aXesslab design également des protocoles intégrant sommeil, activité physique et micronutrition cérébrale pour influencer les fonctions cognitives.
Notre enjeu n’est pas de multiplier les technologies ou les interventions, mais d’identifier celles qui peuvent réellement améliorer les conditions de production de la pensée prospective.
De la prospective individuelle à l’intelligence collective
Le véritable enjeu apparaît finalement à l’échelle collective.
Une équipe ne possède pas un cerveau unique. Elle constitue une intelligence collective distribuée, dans laquelle chaque individu apporte ses expériences, ses modèles mentaux, ses sensibilités et ses biais.
Les dynamiques sociales peuvent alors amplifier les mécanismes cognitifs individuels. Le conformisme réduit la diversité des hypothèses. L’autorité peut accélérer une convergence de manière prématurée. Une première idée formulée avec assurance peut devenir le cadre autour duquel toutes les suivantes sont construites.
À l’inverse, une équipe peut volontairement distribuer les fonctions cognitives : certains participants explorent les futurs atypiques, d’autres recherchent les signaux contradictoires, d’autres testent la robustesse des hypothèses, tandis que d’autres encore évaluent les conséquences stratégiques.
Le conformisme réduit la diversité des hypothèses. L’autorité peut accélérer une convergence de manière prématurée.
Cette organisation permet de créer collectivement ce que le cerveau individuel tente lui-même de réaliser : générer, sélectionner, comparer, inhiber, réviser.
C’est dans cette perspective que les ateliers de prospective d’aXesslab associent données, signaux faibles, tendances fortes, scénarios, supports visuels et travail sur les états cognitifs. Dans ce cadre, les films et séquences visuelles peuvent notamment soutenir la représentation mentale lorsque les capacités de visualisation sont hétérogènes entre participants. Ils offrent une continuité perceptive qui facilite l’accès collectif à un futur autrement difficile à imaginer.
Faire de la prospective une capacité entraînable
Les neurosciences ne permettent pas de prédire l’avenir. Elles permettent en revanche de mieux comprendre pourquoi certains futurs sont faciles à imaginer, pourquoi d’autres sont spontanément rejetés, pourquoi le stress réduit notre horizon temporel ou pourquoi une récompense immédiate peut l’emporter sur un bénéfice futur pourtant supérieur.
Elles montrent surtout que la prospective n’est pas une capacité fixe. Elle dépend de l’état de l’individu, de son environnement, de ses interactions avec les autres et des méthodes utilisées. Elle peut donc être entraînée, soutenue et protégée.
C’est précisément là que se situe l’expertise d’aXesslab : non seulement dans la conception de dispositifs permettant d’explorer les futurs, mais dans l’ingénierie des conditions cognitives et contextuelles qui rendent cette exploration possible.
Notre conviction est simple : pour mieux penser les futurs, il faut aussi mieux comprendre comment le cerveau les construit.
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