Q341 · De quoi parlent les prospectivistes ?

Une radiographie de l'Atelier des Futurs
16 août 2026
9 mins de lecture
Détail de la page d'accueil de l'atelierdesfuturs.org du 16 août 2026

Que se passe-t-il quand on retourne les instruments de l’analyse contre soi-même ? Ouvert le premier janvier 2020, l’Atelier des Futurs a publié plus de cinq cents textes, auxquels s’ajoutent quelques articles plus anciens hérités d’un blog hébergé par Le Temps.

Articles de méthode, entretiens, fictions d’anticipation, néologismes. Chacun décline une vision de la prospective. 

Mis bout à bout, ils composent une production éditoriale d’environ 1,2 million de mots écrite par une centaine d’auteurs. Nous avons voulu savoir ce que cette masse dit de nous, les prospectivistes, en la passant au crible d’algorithmes d’identification sémantique.

Identifier les patterns pour trouver les thèmes

Un mot sur la méthode qui conditionne la confiance qu’on accordera aux résultats. Nous avons collecté l’intégralité des textes du site, puis chargé deux familles d’algorithmes indépendantes d’y débusquer des régularités. 

Ces techniques de modélisation thématique n’ont aucun a priori quant au sens du texte et aux résultats. Elles repèrent des mots qui voyagent ensemble, bien plus souvent que le hasard ne l’autoriserait. 

Quand « veille », « signal faible » et « radar » cohabitent dans les mêmes textes, l’algorithme en fait un thème. L’analyste humain vient ensuite donner un nom à ce thème.

Un modèle statistique sait produire des regroupements séduisants et creux (ce qui d’ailleurs se voit souvent avec les IA génératives). Nous avons donc soumis nos thèmes au test d’intrusion : celui-ci glisse un mot étranger dans la liste des mots d’un thème et un juge indépendant vient démasquer l’intrus. 

Sur les essais du site, l’intrus a été repéré à tous les coups. Les quinze thèmes retenus sont donc cohérents et recouvrent des champs sémantiques réels et distincts.

Par honnêteté, précisons que les transcriptions d’entretiens ont résisté à l’exercice. Moins structuré, le langage oral se prête mal à ce genre d’analyse. Nous les avons gardées comme matériau qualitatif, sans prétention statistique.

Une carte du territoire

Voici la carte obtenue sur les 380 essais du site. Il est à noter que celle-ci décrit les thèmes tels qu’ils émergent et qu’ils ne correspondent pas à une volonté éditoriale du site et sont donc dénués d’intentionnalité, ce qui rend leur analyse d’autant plus intéressante.

L’Atelier des Futurs se révèle d’abord un lieu de méthode.

Le thème le plus volumineux concerne les dispositifs de prospective eux-mêmes, leur conception, leurs livrables et leur gouvernance.

Nous parlons beaucoup de la façon de faire de la prospective, un peu moins des futurs eux-mêmes. La carte s’organise ensuite en quatre grandes familles qui dialoguent, la stratégie et la décision, les méthodes et la veille, les technologies et leurs imaginaires, les récits du quotidien. Au centre du réseau trône la prospective stratégique. Elle relie les familles entre elles, ce qui colle assez bien à la vocation du site.

Figure 1. Les quinze thèmes des essais de l'Atelier des Futurs (380 textes, 2018-2026), identifiés par analyse statistique du vocabulaire. Plus une bulle est grande, plus le thème occupe de place dans le corpus. Un trait relie deux thèmes au vocabulaire proche et chaque couleur signale une grande famille thématique. Sous chaque thème figurent ses trois mots les plus caractéristiques.

Six ans de conversation

Les thèmes pèsent d’un poids variable selon les années, et leurs trajectoires racontent l’histoire du site et l’influence de l’actualité sur les réflexions.

Certains pics coïncident avec des moments éditoriaux identifiables.

La défense et le wargaming culminent en 2021, les dispositifs institutionnels en 2022, le design fiction en 2025. Sous ces sommets se dessinent des mouvements de fond plus intéressants.

Le thème de l’incertitude et des ruptures grimpe régulièrement en fin de période, tout comme les récits d’anticipation. Comme si la conversation collective glissait lentement de l’outillage vers ce qu’il doit servir, l’exploration d’avenirs possibles.

Figure 2. Place estimée de chaque thème dans les essais publiés chaque année, en pourcentage des textes. La bande bleutée indique la marge d'incertitude de l'estimation. L'année 2018 est écartée, faute d'un nombre suffisant de textes.

Ce que nos fictions disent de l’avenir

Reste la question la plus stimulante. Quand les auteurs du site cessent de parler méthode et se mettent à imaginer l’avenir pour de bon, que racontent-ils ? Le corpus compte trente-six récits d’anticipation au sens strict, des fictions pour l’essentiel, auxquelles s’ajoutent quelques articles qui enchâssent une vignette narrative. Nous les avons tous relus avec une grille commune, puis situés par rapport aux quatre futurs génériques de Jim Dator (Dator, 2009). Ce chercheur de l’université d’Hawaï a montré que nos images de l’avenir, aussi variées soient-elles, se ramènent presque toujours à quatre grandes familles. La croissance qui continue, l’effondrement, la société de la discipline et la transformation radicale.

Cette lecture fait émerger cinq archétypes propres au corpus, cinq manières récurrentes de raconter demain.

La dictature du Bien décrit une société qui érige une bonne intention, la santé, le climat ou la perfection, en norme totale. Sa mécanique narrative vaut le détour, la contrainte d’État renversée par la révolte revient par le marché, plus discrète et plus efficace. Des camps de rééducation alimentaire aux bébés génétiquement programmés, l’exclusion y frappe toujours les mêmes, ceux qui refusent de se conformer.

La panne révélatrice raconte la défaillance d’un système technique, GPS, conteneurs ou assistants intelligents, comme une expérience pédagogique qui met notre dépendance à nu et déclenche la cure. Privée de ses machines, la société y réapprend des gestes oubliés, lire une carte, converser, cuisiner, et découvre parfois qu’elle respire mieux. Certains récits vont jusqu’à faire de la panne un acte militant, un sabotage philosophique destiné à réveiller les esprits.

La guerre de la vérité fait de l’espace informationnel le champ de bataille du siècle. Un mème y déclenche une invasion militaire, un faux document y jette dix mille manifestants dans la rue, une cascade de deepfakes y ruine la confiance jusqu’au krach. La riposte imaginée reste presque toujours citoyenne et sobre, boîtiers hors réseau, vérification collective, éducation du regard.

L’esprit dévoré par ses outils met en scène la grande hantise du corpus, l’atrophie de nos facultés à force de délégation aux machines. On y croise une humanité qui ne sait plus cuisiner ni s’orienter sans assistant, des joueurs dépossédés de leur libre arbitre, une intelligence artificielle jugée à La Haye pour appauvrissement cognitif massif. Le verdict reste suspendu, car la même technologie émancipe les plus fragiles au moment où elle endort les autres.

La renaissance par le lien, enfin, offre le seul horizon franchement positif de l’ensemble. Il se passe de technologie et repose sur la relation retrouvée, sur une sobriété qui répare, presque toujours au sortir d’une crise traversée ensemble. Fleurs cultivées sans poison, cuisines métissées des réfugiés climatiques, gouvernance partagée entre femmes et hommes, chaque récit y fait renaître la société par le bas.

Figure 3. Les trente-six récits d'anticipation du corpus, placés sur les quatre futurs génériques de Jim Dator et regroupés en cinq archétypes (zones colorées). Les cadrans distinguent la croissance continue, où demain prolonge aujourd'hui, l'effondrement, où le système décline, la discipline, où la société s'organise autour d'une contrainte érigée en priorité, et la transformation, où une bascule radicale fait émerger un autre mode de vie. Les zones traversent les cadrans, les losanges gris signalent des récits hybrides et la position fine à l'intérieur d'un cadran est éditoriale, elle regroupe les récits d'un même archétype.

Sur trente-six récits, un seul verse dans l’utopie et célèbre le mutualisme et la technologie n’y figure pas.

La répartition entre les quatre cadrans confirme un déséquilibre réel : treize récits relèvent de la discipline, neuf de l’effondrement, neuf de la transformation et cinq seulement de la croissance continue. Encore ce dernier cadran se lit-il avec précaution. Quatre de ses cinq récits se tiennent aux frontières, attirés par l’effondrement pour les uns, par la discipline pour les autres, et le présent prolongé y sert de décor à une mise en garde sur nos fragilités informationnelles, climatiques ou financières. Une croissance inquiète, en somme, convoquée pour alerter plutôt que pour célébrer.

La structure qui domine ces récits, la crise médiatrice, procède en deux temps, un choc qui révèle, puis une recomposition. L’apocalypse pure et le progrès triomphant font figure d’exceptions. Les fictions du corpus se méfient des solutions purement techniques, chaque innovation y engendre le problème suivant. Le dénouement passe par la régulation et par le lien social, par des gens qui se mobilisent.

Les zones blanches du discours

Une cartographie basée sur les textes disponibles ne peut que décrire ce qui a été écrit et par construction sera silencieuse sur ce qui n’y est pas présent. Les vides qu’elle révèle, si peu d’utopies, aucun futur de la continuité, livrent peut-être en creux les enseignements les plus précieux. Une prudence supplémentaire s’impose, car les fictions et les néologismes du site sont des exercices dirigés, commandés autour de thèmes choisis, si bien que les archétypes décrivent autant une ligne éditoriale qu’un imaginaire spontané.

Ces résultats gagnent à être replacés dans la littérature sur les images du futur. Le sociologue néerlandais Fred Polak soutenait dès les années cinquante que les sociétés sont tirées en avant par leurs représentations de l’avenir et que l’appauvrissement de ces représentations annonce l’essoufflement des cultures qui les portent (Polak, 1973, éd. orig. 1955). La quasi-absence d’utopies dans notre corpus, comme la rareté des futurs de simple continuité, prend alors valeur de symptôme plutôt que d’anecdote statistique.

Le critique Fredric Jameson jugeait plus aisé d’imaginer la fin du monde que la fin du système économique actuel (Jameson, 2003). Nos auteurs déjouent en partie ce diagnostic, puisqu’ils écartent aussi bien l’apocalypse terminale que la reproduction de l’existant, et logent l’essentiel de leur imagination dans l’entre-deux de la crise surmontée.

Cette configuration évoque ce que Sheila Jasanoff et Sang-Hyun Kim nomment des imaginaires sociotechniques, ces visions collectivement entretenues qui orientent les choix scientifiques et politiques du présent (Jasanoff et Kim, 2015). Un corpus dominé par la discipline, la panne et la vigilance informationnelle prépare ses lecteurs à la robustesse davantage qu’au désir.

L’historien Reinhart Koselleck décrivait la modernité comme un écart grandissant entre l’expérience accumulée et l’horizon d’attente (Koselleck, 1979). Au vu de nos données, cet horizon demeure largement ouvert mais s’est chargé d’orages, et la seule éclaircie du corpus, le mutualisme, relève du lien avant de relever de la technique. 

Documenter ces pleins et ces vides constitue l’apport principal de l’exercice, qui invite la communauté des prospectivistes à consacrer à ses désirs le soin qu’elle met déjà à cartographier ses peurs.

Cet exercice de cartographie est par construction provisoire. Il ne reflète que le corpus à un instant t. Le site s’apprête à accueillir plusieurs strates nouvelles, l’ouvrage Les coulisses du futur et ses pages d’accompagnement, le projet Plus que futur avec son podcast et ses néologismes, ainsi que le cours Futurs Durables d’emlyon business school attendu pour la rentrée. Chacune de ces strates modifiera les équilibres mesurés, ce qui plaide pour rejouer périodiquement l’exercice plutôt que pour le considérer comme un bilan définitif.

La littérature académique offre par ailleurs quelques repères pour orienter les écritures à venir. Les travaux menés autour de l’UNESCO sur la littératie des futurs distinguent plusieurs usages de l’anticipation, se préparer, explorer, désirer, et estiment que la maturité d’un dispositif se mesure à sa capacité à les mobiliser tous (Miller, 2018). Notre corpus remplit abondamment la première de ces fonctions et pourrait investir davantage les deux autres. Le courant des futurs expérientiels suggère de son côté de prolonger les récits au-delà du texte, vers des expériences incarnées dont le podcast constitue une première étape (Candy et Dunagan, 2017). Enfin, les réflexions sur le pluriversel invitent à élargir l’horizon géographique et culturel d’un corpus aujourd’hui très centré sur l’espace helvético-européen (Escobar, 2018). Les zones blanches identifiées plus haut, au premier rang desquelles les futurs de la continuité et l’utopie exigeante, constitueraient un point de départ naturel.

Note de méthode. Corpus de 501 textes collectés via l’API du site (textes datés de 2018 à 2026, site ouvert en janvier 2020), hors citations et documents tiers de la rubrique Savoirs, préparation linguistique en français, double modélisation thématique validée par tests d’intrusion et analyse de stabilité, lecture intégrale des 36 récits d’anticipation. La démarche complète, les scripts et les données dérivées figurent dans la note méthodologique de l’étude, disponible à la demande.

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