RESINT

Et si la Cinquième Suisse contribuait à la résilience du pays ?
Hall d’entrée du Centre de compétences RESINT (Swiss RESilience INTernational Support) à Sion dans les Alpes suisses.

Nous sommes dans le hall d’entrée du Centre de compétences RESINT (Swiss RESilience INTernational Support) à Sion dans les Alpes suisses. Sur le mur, une carte montre les 780 volontaires de l’organisation répartis à travers le monde. Ces Suisses de l’étranger mettent leurs compétences, leurs réseaux et leur connaissance du terrain au service de la Suisse afin de renforcer les capacités de résilience du pays.

Cette image est une fiction. RESINT n’existe pas. Il s’agit d’une organisation fictive développée dans le cadre de Deftech, le programme de prospective technologique d’armasuisse Science et Technologie. Le projet explore une question : et si les technologies émergentes permettaient aux Suisses vivant à l’étranger de contribuer, depuis leur pays de résidence, aux efforts de défense et de résilience de la Suisse ?

Plutôt que de traiter cette question uniquement sous la forme d’un rapport ou d’un scénario prospectif, le projet matérialise un futur possible à travers le prototype d’une organisation fictive. Son site web resint.ch, avec une histoire, des volontaires, des missions, des formations, et une infrastructure numérique, présente l’organisation comme si elle fonctionnait déjà. L’objectif est de rendre la question suffisamment concrète pour pouvoir l’examiner, la discuter et en découvrir les conséquences.

La fiction a ensuite commencé à produire des effets bien réels. Une consultation menée auprès des Suisses de l’étranger a recueilli 1’209 réponses complètes, avec près de 80 % des répondants se déclarant intéressés par une initiative de résilience nationale inspirée de RESINT. Le projet a ensuite été utilisé dans une interpellation au Parlement suisse, amenant le Conseil fédéral à se positionner sur le potentiel de la Cinquième Suisse pour la résilience nationale.

Le scénario prospectif

Le point de départ de RESINT est un changement de perspective sur les Suisses vivant à l’étranger. Plus de 800’000 citoyens suisses résident hors du pays. Ils constituent ce que l’on appelle la Cinquième Suisse : une population répartie sur tous les continents, aux parcours, métiers, langues, compétences et réseaux extrêmement variés.

Cette dispersion est généralement envisagée sous l’angle des liens à maintenir entre la Suisse et ses ressortissants établis à l’étranger, notamment à travers l’action du Département des Affaires étrangères et de l’Organisation des Suisses de l’étranger (OSE). Mais elle peut aussi être considérée comme une ressource. Swissnex en offre un précédent intéressant dans le domaine de la science et de l’innovation. Ce réseau relie la Suisse aux principaux écosystèmes internationaux de recherche, d’éducation et d’innovation.

Au début des années 2000, la mobilité internationale des talents suisses était encore largement pensée en termes de brain drain. Avec le développement du réseau Swissnex, une autre lecture s’est progressivement imposée : un scientifique, un entrepreneur ou un spécialiste suisse installé à Boston, San Francisco, Singapour ou Shanghai n’est pas nécessairement perdu pour la Suisse. Sa présence dans un autre écosystème peut au contraire devenir une source de connaissances, de connexions et d’opportunités.

RESINT transpose cette logique à la question de la résilience. Les crises auxquelles la Suisse doit se préparer traversent de plus en plus facilement les frontières : cyberattaques, ruptures de chaînes d’approvisionnement, tensions géopolitiques, désinformation, dépendances technologiques ou conséquences du changement climatique. Dans le même temps, les technologies numériques permettent désormais de travailler, d’analyser des données, de partager des connaissances ou de coordonner certaines activités à distance.

C’est dans ce contexte qu’apparaît un possible angle mort stratégique. La Suisse dispose d’une importante population à l’étranger, de représentations diplomatiques et d’organisations qui entretiennent les liens avec cette diaspora, mais aucun réseau n’est spécifiquement conçu, par sa taille, ses compétences ou son infrastructure technologique, pour mobiliser cette population comme une capacité de résilience.

Cet angle mort est formulé en 2022 par Quentin Ladetto, responsable de la prospective technologique chez armasuisse Science et Technologie, lors d’un exercice prospectif avec des étudiants MBA de l’emlyon business school. À partir de cette intuition, Deftech explore l’hypothèse d’une mobilisation structurée des compétences de la Cinquième Suisse au service du pays. RESINT matérialise ainsi le scénario d’une Suisse qui complète sa défense territoriale par un réseau de compétences mobilisées depuis l’étranger. Des Suisses établis hors du pays contribuent, légalement et en temps de paix, à renforcer la préparation et la résilience nationales.

Une organisation fictive comme artefact de design fiction

Affirmer que « les Suisses de l’étranger pourraient contribuer à la résilience nationale » reste relativement abstrait. Construire l’organisation qui rendrait cette idée possible oblige au contraire à prendre des décisions. Le site resint.ch a été conçu comme une présentation institutionnel obligeant à prendre des décisions. Qui sont les volontaires ? Pourquoi s’engagent-ils ? Quelles missions peuvent-ils remplir ? Comment sont-ils formés ? Comment communiquent-ils avec la Suisse ? À quelles informations ont-ils accès ? Qui coordonne leur action ?

Chaque réponse nécessaire pour rendre RESINT crédible génère ainsi de nouvelles questions. En ce sens, le design fiction n’est pas seulement utilisé pour illustrer un futur possible. Il devient une manière de l’interroger. Plus l’organisation gagne en consistance, plus les implications de l’hypothèse initiale deviennent visibles.

Des artefacts pour rendre l’organisation tangible

Parmi les 780 volontaires fictifs figure María Fernanda López Camors, mathématicienne suisse installée au Mexique et spécialiste des sciences du sol. Une vidéo la montre recevant son admission à RESINT puis découvrant son Individual Digital Package, ou Paquetage Numérique Individuel. Ce simple moment fait passer le scénario de l’échelle d’une organisation nationale à celle d’une expérience individuelle. Si María devient volontaire, que reçoit-elle ? Quels outils lui sont nécessaires ? Que doit-elle apprendre ? Et comment cet engagement peut-il s’intégrer à sa vie professionnelle au Mexique ?

Dans la fiction, ses connaissances lui permettent notamment d’analyser des données de terrain, de contribuer à la compréhension de chaînes d’approvisionnement et d’aider à anticiper des menaces environnementales. La création du personnage donne ainsi un visage à une notion qui, sans cela, resterait abstraite : celle d’une compétence située à l’étranger mais susceptible de devenir utile à la Suisse.

María Fernanda López Camors et son Individual Digital Package

Les missions fictives permettent ensuite de préciser ce que signifie cette contribution. L’une d’elles demande par exemple : « Comment cultiver en conditions extrêmes ? » Des Suisses vivant dans des régions déjà confrontées à de fortes chaleurs, au manque d’eau ou à des conditions agricoles difficiles peuvent disposer d’expériences, de pratiques ou de réseaux scientifiques utiles si la Suisse doit à son tour s’adapter à ces contraintes.

La dispersion géographique de la diaspora devient alors une forme d’intelligence distribuée. Être loin de la Suisse signifie être exposé plus tôt à certaines situations, disposer d’un accès privilégié à des connaissances locales et servir de relais vers d’autres écosystèmes.

Imaginer les volontaires et leurs missions fait ensuite apparaître une autre nécessité : comment maintenir la communication avec eux si une crise perturbe précisément les infrastructures conventionnelles ? Cette question conduit à imaginer RESNET, un réseau de communication résilient imaginé pour maintenir certains services numériques essentiels lorsque les réseaux habituels deviennent indisponibles ou vulnérables. Pour s’y connecter depuis l’étranger, les volontaires disposent d’un RESHUB, un point d’accès personnel sécurisé accompagné de son propre manuel d’utilisation.

RESHUB et son manuel d’utilisation : matérialiser l’accès des volontaires RESINT à un réseau de communication RESNET.

Cette réflexion technologique sur la diaspora débouche sur celle de la souveraineté numérique. Dans la fiction, le réseau doit pouvoir soutenir des fonctions administratives, financières et logistiques, tout en permettant aux volontaires RESINT de communiquer avec la Suisse. 

L’intérêt est de rendre cette question complexe manipulable et discutable. Comment authentifier un utilisateur ? Qui contrôle le réseau ? De quelles technologies dépend-il ? Comment maintenir une infrastructure suisse lorsqu’elle doit précisément être accessible depuis l’étranger ?

Ce que le prototype a fait apparaître

Les réactions provoquées par RESINT ont rapidement dépassé les technologies elles-mêmes. En donnant une forme concrète à l’organisation, le prototype a fait apparaître des questions juridiques, professionnelles, institutionnelles et politiques qui étaient beaucoup moins visibles dans le scénario initial.

Où se trouve la frontière avec le renseignement ?

Une première inquiétude concernait le risque qu’un réseau de citoyens situés à l’étranger soit perçu comme un réseau de renseignement, voire d’espionnage. Le scénario a ainsi mis en évidence une contrainte fondamentale : toute contribution devrait rester transparente, légale et compatible avec la législation du pays de résidence des participants.

Quelle est la forme d’engagement ?

Une autre question concernait le statut des volontaires et les éventuels conflits avec leur activité professionnelle. L’engagement peut-il être bénévole ? Occasionnel ? Rémunéré ? Comment articuler devoir civique, employeur et disponibilité ?

Qui serait responsable de RESINT ?

Le prototype révèle aussi un problème institutionnel. Une telle organisation se situerait à l’intersection de plusieurs domaines : défense, affaires étrangères, protection de la population, technologies numériques, logistique ou sécurité économique. Elle ne correspond donc parfaitement au mandat d’aucun acteur unique, mais s’établie dans une zone intermédiaire entre plusieurs institutions.

Une évolution possible du modèle de milice ?

Enfin, RESINT interroge plus largement la notion même d’engagement au service du pays. Dans un monde où certaines contributions peuvent être intellectuelles, numériques ou réalisées à distance, comment pourrait évoluer le modèle suisse de milice ?

Un futur qui circule

Une fiction prospective prend une autre dimension lorsqu’elle quitte le cercle restraint du mandataire et des concepteurs. Elle peut alors être discutée, critiquée, appropriée ou reformulée par d’autres acteurs et un plus large public. RESINT a suivi ce parcours : d’abord présenté comme une organisation fictive, le projet a ensuite été confronté aux Suisses de l’étranger, puis au débat politique, avant de poursuivre son existence dans d’autres explorations prospectives.

Questionnaire auprès des Suisses de l’étranger

Avec le soutien de l’Organisation des Suisses de l’étranger et du Département fédéral des affaires étrangères, l’hypothèse RESINT a été soumise à la population directement concernée. Une consultation auprès de Suisses vivant à l’étranger a recueilli 1’209 réponses complètes . Près de 80 % des répondants se sont déclarés intéressés par la possibilité de s’engager dans une initiative de résilience nationale de type RESINT, que cet engagement soit bénévole, lié à une forme de devoir ou rémunéré.

Un participant résume cette dimension ainsi : « Personnellement, ce projet me donne un sentiment de participation et d’utilité, me permettant de contribuer à la Suisse, même à distance. »

Ce résultat ne constitue évidemment pas une validation du projet ni une mesure de soutien à une organisation précise. Par contre, derrière la question de la résilience apparaît une question d’appartenance. Pour certains membres de la Cinquième Suisse, contribuer à une initiative de ce type pourrait constituer une nouvelle manière d’entretenir une relation active avec leur pays.

Interpellation au Parlement suisse

Le scénario a ensuite circulé jusque dans les institutions politiques. En décembre 2024, la conseillère nationale Isabelle Chappuis a déposé l’interpellation 24.4397 — « Activer la cinquième Suisse pour une résilience nationale innovante — projet RESINT.ch.

En décembre 2024, RESINT quitte le terrain de la fiction prospective pour devenir l’objet de l’interpellation 24.4397 au Parlement suisse.

L’interpellation demande au Conseil fédéral comment il évalue le potentiel des Suisses de l’étranger pour contribuer à la résilience nationale, notamment dans des domaines tels que la cyberprotection, l’approvisionnement ou la lutte contre la désinformation. Elle l’interroge également sur les moyens d’organiser un tel réseau, sur son cadre légal et sur les synergies possibles avec les dispositifs existants.

Le Conseil fédéral a ainsi été amené à se positionner officiellement sur une possibilité née d’un projet de design fiction. Il ne considère pas approprié de développer un programme séparé consacré à RESINT, estimant que le renforcement de la résilience relève déjà de l’ensemble des instruments de la politique de sécurité. Sa réponse est cohérente avec le paysage institutionnel actuel, dans lequel la résilience relève déjà de plusieurs instruments de la politique de sécurité

RESINT en révèle toutefois une possible limite future : les compétences et l’intérêt existent au-delà des frontières, mais aucun acteur n’a aujourd’hui pour mission explicite de les organiser et de les mobiliser comme une capacité distribuée de résilience.

La dispersion géographique de la diaspora devient alors une forme d’intelligence distribuée. Être loin de la Suisse signifie être exposé plus tôt à certaines situations, disposer d’un accès privilégié à des connaissances locales et servir de relais vers d’autres écosystèmes.

Imaginer les volontaires et leurs missions fait ensuite apparaître une autre nécessité : comment maintenir la communication avec eux si une crise perturbe précisément les infrastructures conventionnelles ? 

Cette question conduit à imaginer RESNET, un réseau de communication résilient imaginé pour maintenir certains services numériques essentiels lorsque les réseaux habituels deviennent indisponibles ou vulnérables. Pour s’y connecter depuis l’étranger, les volontaires disposent d’un RESHUB, un point d’accès personnel sécurisé accompagné de son propre manuel d’utilisation.

Roman d’anticipation H₂O 2047

Les problématiques abordées par RESINT rejoignent progressivement d’autres explorations de Deftech, notamment celles consacrées aux conséquences du changement climatique et à la protection des ressources naturelles.

C’est le cas de Blue Corps , qui imagine une organisation chargée de protéger l’eau devenue une ressource stratégique. Le lien avec RESINT est particulièrement visible dans des missions telles que « Comment cultiver en conditions extrêmes ? », où les connaissances de personnes installées dans des régions déjà confrontées à la sécheresse ou à la raréfaction de l’eau peuvent devenir utiles à la Suisse.

RESINT et Blue Corps se retrouvent ensuite dans H₂O 2047 – La guerre de l’eau , roman d’anticipation d’ Erwan Barillot . Dans cet univers, RESINT n’est plus seulement un site ou un prototype organisationnel : l’organisation intervient au cœur d’une crise hydrique majeure. Ses volontaires communiquent via RESNET, participent à l’analyse de la situation et deviennent une composante de Blue Corps.

Le roman permet ainsi de prolonger le prototype dans une autre forme de fiction.

Pour aller plus loin

Deux articles déjà publiés dans L’Atelier des Futurs approfondissent des dimensions complémentaires de RESINT. « Pourquoi simuler les futurs d’une organisation ? » , de Fabien Girardin, revient sur l’utilisation du design fiction pour prototyper non seulement des technologies ou des objets, mais une organisation entière. « Le design fiction pour combler un vide stratégique ? » , de Maxime Beutin, analyse le projet sous l’angle de la mobilisation des diasporas et de la capacité du design fiction à rendre visibles des espaces stratégiques situés entre plusieurs institutions.

Mandant :Quentin Ladetto, dispositif de prospective d’armasuisse Science et technologies
Projet :

RESINT est un projet de prospective et de design fiction de Girardin & Nova : 
Fabien Girardin, Nicolas Nova et Israel Viadest