Le futur, c’est quoi ? — c’est le titre de l’exposition du Musée d’ethnographie de Genève (MEG) visible jusqu’au 10 janvier 2027. Pensée pour des publics de huit à quatre-vingt-huit ans, construite avec des artistes, des activistes, des chercheurs, et des adolescents genevois, elle propose une multiplicité de perspectives culturelles sur le futur.
Sa visite ne fut pas ordinaire pour moi. En effet, Nicolas Nova, mon associé pendant des années et membre de l’Atelier des futurs, en était co-commissaire. Il nous a subitement quittés le 31 décembre 2024, alors que l’exposition entrait en phase de réalisation. Le résultat est un cadeau qu’il nous a laissé. C’est un bel hommage à la richesse et à l’éclectisme de son travail.
Je suis ressorti de l’exposition avec trois invitations à questionner ma manière de penser les futurs : les artefacts de prospective, la représentation du temps, et les différentes directions dans lesquelles explorer l’avenir.
Les objets parlent du futur
Une partie de l’exposition se consacre au design fiction, cette démarche que Nicolas et moi, avec nos collègues du Near Future Laboratory, avons contribué à développer.
Elle consiste à créer des objets venus de futurs possibles pour débattre des décisions à prendre aujourd’hui. Deux artefacts illustrent la pratique : notre carte de transport genevoise, imaginant un futur où les véhicules autonomes sont devenus la norme.
Sous la forme d’une carte pliable, distribuée lors d’ateliers animés par la ville, l’objet révèle les questions à résoudre d’un futur souvent présenté comme inévitable.
Et Cricket Crunch, une boîte de céréales du futur imaginée par mon collègue Nick Foster, un de ces objets ordinaires du quotidien qui racontent un futur entier sans avoir besoin d’un seul mot d’explication.
Voir ces artefacts de design fiction aux côtés de cartes de tarot, d’oracles, d’offrandes, d’almanachs et de stations météorologiques m’a interpelé. Tous partagent le même geste fondamental : matérialiser le futur pour entrer en relation avec lui.
Damien Kunik, commissaire de l’exposition, le documente avec rigueur dans le catalogue. Il y décrit une boîte dite « oracle à souris », en usage en Côte d’Ivoire, où le petit rongeur est le vecteur des réponses aux questions posées. L’objet ne donne pas de réponse directe. Il crée les conditions d’une conversation avec l’inconnu.
Kunik formule cette idée avec précision : dans les pratiques divinatoires, « la réponse venue du futur n’est pas le seul élément important : la démonstration d’une capacité à entrer en contact avec cet univers encore inconnu est tout aussi prestigieuse. » C’est également ce que fait le design fiction.
Notre carte de transport rend le futur suffisamment tangible pour qu’on puisse poser les questions complexes d’un futur possible. L’exposition révèle une pratique humaine universelle dans laquelle le design fiction s’inscrit.
L’objet ne donne pas de réponse directe. Il crée les conditions d’une conversation avec l’inconnu.
Mais si ces objets aident à parler du futur, de quel futur parlons-nous exactement ?
La relation entre futur et temps
L’exposition bouscule l’une de nos conventions les plus ancrées en Occident : la ligne du temps avec le passé représenté à gauche qui évolue de manière linéaire vers le futur sur la droite.
Découlant directement du sens d’écriture des langues européennes, elle structure nos feuilles de route, nos cônes des futurs, nos gestions de projet.
Elle nous invite à les questionner.
Damien Kunik rappelle dans le catalogue que cette représentation est elle-même un artefact culturel.
Mais d’autres langues s’écrivent de droite à gauche, l’arabe par exemple. Le chinois et le japonais peuvent s’écrire de haut en bas.
Ces différentes conceptions du temps sont en réalité partagées par l’ensemble des groupes humains de la planète.
Au-delà de la conception linéaire, le temps peut aussi être cyclique. Les almanachs paysans, les cadrans d’horloges suisses, le cycle des saisons, autant de repères qui figurent le temps comme une roue.
Mark Twain en avait peut-être l’intuition lorsqu’il écrivait : « History doesn’t repeat itself, but it often rhymes. » Les cycles ne prédisent pas le futur, ils nous aident à l’anticiper.
Une deuxième conception est plus radicale : le passé et le futur n’existent pas.
Le Yoga-Sūtra attribué à Patañjali s’ouvre sur une phrase qui oriente tout le reste : « Maintenant, le yoga. » Seul le présent existe, la pratique dans l’instant.
Kunik note avec humour que les jeunes enfants qui jouent en sont les meilleurs praticiens : ils se désintéressent profondément de ce qui viendra ensuite, ou de ce qui a été.
La troisième conception est celle du futur derrière nous, et c’est là que l’exposition m’a le plus surpris.
Le futur derrière soi
L’installation qui m’a le plus marquée est simple : une collection de vieux miroirs qui, lorsqu’on se regarde dedans, reflète le mot « futur » dans notre dos. Certains appréhendent le futur ainsi, non pas comme ce qui est devant nous, mais comme ce vers quoi on avance à reculons. Des mouvements ultra-conservateurs actuels en sont une illustration avec leur description d’un futur comme la restauration d’un passé.
L’exposition explore une autre facette, plus troublante, de ce futur derrière soi. Lucie Monot, membre du comité scientifique de l’exposition, pose le constat sans détour : “les populations ayant subi l’oppression, la colonisation et la perte des systèmes dans lesquels évoluaient leurs ancêtres ont déjà vécu une apocalypse et vivent aujourd’hui dans un monde post-apocalyptique.«
Là où beaucoup de récits de science-fiction situent la catastrophe dans un futur plus ou moins lointain, ces peuples la placent dans leur passé et construisent leur avenir à partir de là.
Là où beaucoup de récits de science-fiction situent la catastrophe dans un futur plus ou moins lointain, ces peuples la placent dans leur passé et construisent leur avenir à partir de là.
Debout devant ces miroirs, je pensais, plus personnellement, que le futur résonne différemment avec l’âge. Il y a un moment dans une vie où il y a plus de futur accumulé que de futur à venir.
C’est peut-être pour ça que cette exposition a fait le choix de donner la parole aux enfants, qui ont, eux, le futur à construire. Leurs imaginaires ont été pris au sérieux.
Émile Hooge et Julie Gayral de Nova7 les ont accompagnés dans une vraie démarche de design fiction, fondée sur un enjeu que les jeunes voulaient questionner : l’hypercompétition.
Ensemble, ils ont conçu un jeu venu d’un futur alternatif, proposant une autre vision du monde.
Comme me l’a formulé Émile Hooge : « le futur qu’on peut imaginer fonctionne comme un miroir tendu vers le présent ».
Tout comme le jeu conçu avec les jeunes ou notre carte de Genève, cette exposition questionne l’esprit du temps d’un futur centré sur la technologie.
Inaugurée au milieu d’une bulle médiatique et spéculative autour de l’intelligence artificielle promettant un avenir meilleur, elle rappelle opportunément que l’adoption ou le rejet des technologies résulte de choix sociaux et individuels.
Ce que j’en emporte est une conviction renforcée, qui était aussi celle de Nicolas, que le futur est pluriel. Il ne s’attend pas, il se fabrique, et les manières d’imaginer et de décider l’avenir appartiennent à tout le monde.
Le futur est pluriel. Il ne s’attend pas, il se fabrique, et les manières d’imaginer et de décider l’avenir appartiennent à tout le monde
Le futur, c’est quoi ? est visible au MEG jusqu’au 10 janvier 2027.
Le catalogue d’exposition est disponible à la boutique du MEG.
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