La Fiction Prospective, qu’est-ce que c’est ?
La Fiction Prospective, c’est un exercice qui consiste à imaginer un ou des futur(s) sur la simple base d’une variation du présent. Il se rattache aux exercices plus complets de Design Fiction – dont on reparlera, c’est promis –, et exploite comme eux le fil d’un “Et si ?” pour projeter ces futurs, bâtir des hypothèses, susciter le débat.
Si ces bases restent les mêmes, c’est surtout dans le rendu que les deux exercices diffèrent. Là où le Design Fiction repose principalement sur la construction d’artefacts – des représentations concrètes et physiques permettant d’immerger les participants dans l’avenir – la fiction prospective compte sur le récit pour susciter la discussion.
En fiction prospective, on bâtit des scénarios et on construit des histoires, souvent e.a.ncrés dans le quotidien, comme autant de témoignages du futur.
Des exemples, histoire d’être plus concret ? Voici deux projets menés en collaboration avec le Laboratoire d’Innovation Numérique de la CNIL en 2022 et 2025 et qui illustrent parfaitement l’exercice.
Des hypothèses climatiques
Climatopie, tout d’abord, est une exploration croisée des thématiques de la protection de l’environnement et de l’usage des données numériques. Elle déroule le fil de trois hypothèses.
Trois Et si ? :
- Et si… demain notre vie était rythmée par les quotas d’émissions, de pollution, de données ?
- Et si… demain l’impact environnemental devenait une donnée publique, pour les particuliers comme pour les entreprises ?
- Et si… demain le monde numérique devait s’adapter à l’écroulement des ressources ?
À partir de ces hypothèses, l’imagination déroule quelques histoires : Que se passerait-il lors d’un entretien d’embauche si notre consommation-carbone devenait transparente (Le Profil de l’emploi) ? Que se passerait-il si vous deviez gérer un compte-carbone en parallèle de votre compte en banque classique (Payable en fumée) ? Ou encore, comment restaurer – à horizon plus lointain – un Internet que l’on aurait coupé un temps, afin de préserver l’environnement (Défragmentés) ?
Pas de plans ambitieux ici, ou de vision prospectiviste d’un business du futur. Les six nouvelles imaginées conjointement avec Julie Girardot (studio jigé) se penchent avant tout sur la métamorphose des moments du quotidien dans ces environnements mouvants. La nature même des récits oblige à se concentrer sur les réactions, les ressentis des protagonistes des fictions. C’est le quotidien qui intrigue, plus que les grands changements politiques ou sociétaux.
Aparté : on peut faire le parallèle avec d’autres méthodes d’écriture qui partent du quotidien, comme – forcément – les Mikrodystopies. On en reparlera forcément à l’occasion. On avait déjà parlé de la nécessité de remettre de l’humain, et donc du quotidien, dans la projection technologique il y a quelques mois de cela, ici-même.
Nos données après la mort
De la même façon, Post-Mortem, un second projet développé avec la CNIL, se penche sur les relations étroites entre données personnelles et décès, sous quatre angles distincts : la gestion de nos propres souvenirs, la persistance numérique des défunts, la tentation de la transcendance ou encore la transformation de nos données en patrimoine.
Là encore, l’exercice n’imagine ni des artefacts complexes, ni des modèles de société, mais interroge les bugs et les dérapages du quotidien, à la manière de microfictions, mais de façon plus construite et plus posée. On extrapole donc la défaillance de l’implant cérébral censé stocker notre mémoire familiale (Personality Split). On se projette dans une histoire d’appareil redonnant vie à une épouse décédée (Pour toujours auprès de vous). Ou l’on s’interroge sur la survie dans un environnement numérique… dont on aurait stoppé la maintenance (Server Error 506).
La fiction prospective reste profondément amarrée à notre vie de tous les jours.
Quelle différence entre ces récits et de la science-fiction ? Sans doute une question d’ambition – la fiction prospective n’ayant pour but que de décrire des situations et pas forcément de narrer des histoires – mais également un souci accordé au réalisme et à la tangente – que l’on souhaite la plus minime possible – par rapport au quotidien actuel. La fiction prospective reste une projection courte, qui interroge le présent. Elle garde comme base notre quotidien technologique, climatique, sociétal. Ici, pas de vaisseaux spatiaux ou d’extra-terrestres, pas de pouvoirs surhumains ou de science du futur. La fiction prospective reste profondément amarrée à notre vie de tous les jours.
Aparté : les sources sont nombreuses pour creuser plus loin les différentes nuances de prospective, de projection, de fiction, de design. Quelques références au passage ? Le Near Future Laboratory de Julian Bleeker, Circa 2040, le studio de prospective de Noémie Aubron ou encore la d.school, pôle Innovation et Design de l’École National des Ponts et Chaussées.
Pour illustrer plus concrètement encore la démarche, peut-être pourrait-on se permettre un exercice.
Le futur du tennis
2026, alors qu’une première canicule de printemps frappe la France, les grands évènements sportifs suivent leur cours. Dans un Paris qui s’apprête à dépasser les 35° C, le tournoi de Roland Garros rassemble les plus grandes stars mondiales du tennis et les fans assidus de ce sport. Mais il faut bien avouer que certains matchs font peine à voir. Les abandons se multiplient et font assez naturellement se poser une question : peut-on encore, dans le futur climatique qui se dessine, envisager une telle densité de match, une telle intensité de jeu, lors d’un tournoi majeur.
Et si, finalement, il n’y avait désormais qu’un seul tournoi du Grand Chelem par an ? Et si le Grand Chelem – une victoire successive dans chacun des quatre tournois majeurs du circuit – n’était possible qu’une fois tous les quatre ans ? Quelles seraient les vertus de cette nouvelle organisation ?
Je vous laisse découvrir cette exploration, en version audio cette fois.
D’un constat très actuel – l’impact de la chaleur sur les joueurs et la multiplication des canicules précoces –, on peut ainsi dérouler un fil de réflexion dense et découvrir les impacts concrets de ce type de scénario. Du Et si ? initial découle le questionnement de l’impact sur les joueurs, sur les spectateurs, mais également sur les retombées économiques et écologiques d’un tournoi.
Tout cela n’est bien entendu qu’esquissé, et sans trop de préoccupation de réalisme. Mais le nouveau format de tournoi proposé peut soulever des questions : une saison moins dense, n’est-ce pas plus d’occasions pour de nouveaux talents d’émerger ? N’est-ce pas des retombées économiques plus longues pour les villes hôtes, et peut-être une meilleure rentabilisation des infrastructures ? Ou, a minima, un impact-carbone moindre ?
Le bilan ici est volontairement positif. Des effets négatifs sont forcément inévitables, des travers que je vous laisse imaginer. Le but de la fiction prospective est d’ailleurs bien là : poser ces questions d’une manière créative et communicative. Provoquer le débat.
Alors ? Vous en pensez quoi de ce Roland-Garros du futur ?
Et vous, qu’en pensez-vous ?
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