Pourquoi un « Cahier d’Avance » ?
Le quotidien des organisations comme des individus est trop souvent accaparé par la gestion du présent. La période estivale ouvre une parenthèse spatio-temporelle qui invite à faire une pause, prendre du recul, creuser certains sujets qui nous parviennent aux oreilles sans qu’on puisse prendre le temps de les explorer.
D’où le Cahier d’Avance, que notre studio Design Friction a souhaité proposer : un format léger et ludique d’anticipation, conçu pour se projeter dans l’à-venir tout en s’amusant.
Le format du cahier de vacances était tout indiqué, avec des activités et des outils pour comprendre et enrichir demain, une direction artistique colorée qui donne envie de s’y plonger, un objet qu’on emmène partout avec soi tout au long de l’été.
Nous en avons cependant bousculé quelques codes :
Un outil de découverte plutôt que de révision
Avec ce Cahier d’Avance, nous avons souhaité permettre à toutes les personnes curieuses de tremper un orteil dans le bain de la prospective créative et de l’exploration des futurs. Autrement dit, nous adresser aux « croyant·es non-pratiquant·es ».
Il nous semblait bienvenu d’ouvrir une porte d’entrée sur des sujets à la fois d’actualité et prospectifs, qui peuvent parfois se révéler anxiogènes, puisque nous savons qu’ils impacteront nos vies et nos futurs. Ce sont par essence des sujets complexes et systémiques (aussi connus sous le nom de wicked problems), pour lesquels nous manquons parfois de connaissances et souvent de prises pour nous y confronter. Pas question donc de réviser ses classiques, mais plutôt de se frotter à de nouvelles postures et à d’autres manières d’imaginer, qui passent par le faire, afin d’être un peu plus prêt·e à relever les défis à venir.
À l’instar de tout bon sorbet estival, nous avions aussi à cœur de « rafraîchir » les imaginaires de demain en les conjuguant au participatif : sortir de l’impasse du Futur — dont le F majuscule est autant synonyme de monolithisme que d’une panne d’alternatives — et goûter collectivement une diversité d’horizons qui nous mettent en garde autant qu’ils nous montrent des perspectives plus soutenables, à même de (re)faire société.
Pas question donc de réviser ses classiques, mais plutôt de se frotter à de nouvelles postures et à d’autres manières d’imaginer
Pas de corrigés aux exercices : c’est l’imagination qui prime !
Face aux incertitudes de demain, il n’existe ni bonne ni mauvaise réponse, mais un éventail de trajectoires et d’opportunités à façonner. À la différence du cahier de vacances classique, celui-ci n’inclut donc pas de corrigés. Il porte au contraire une invitation à faire confiance à sa capacité d’analyse et à se laisser porter par son imagination.
Ceci étant dit, pour mettre le pied à l’étrier, donner le ton des réponses possibles ou pallier certains blocages créatifs, chaque exercice se double d’un exemple qui vient stimuler l’imagination et faciliter la compréhension des consignes.
Un format accessible, en papier ou depuis son smartphone
Par souci de praticité et d’accessibilité, le cahier a été conçu pour être consultable depuis son smartphone ou imprimé à la maison.
Ce parti pris a conditionné la mise en page dans une logique d’éco-conception, propice à des futurs plus durables. Qu’il s’agisse d’éviter les aplats de couleur trop gourmands en encre ou de trouver le juste niveau de détail graphique dans les visuels qui nous plongent dans demain, ces compromis ont permis de rester malgré tout dans les codes visuels du cahier de vacances, ceux qui donnent envie de s’y plonger.
Bien sélectionner ses « Saveurs de futurs »
Quatre « saveurs de futurs » au menu du Cahier d’Avance
Le Cahier d’Avance se structure autour de quatre thèmes d’exploration :
→ Économie régénérative : Dans ces futurs, les modèles économiques ne dégradent plus les écosystèmes naturels, mais permettent au contraire de les restaurer et de les revitaliser.
→ Techno-limites : Dans ces futurs, même les technologies les plus avancées montrent leurs limites ou s’en voient imposées par ceux qui les conçoivent, les utilisent ou les subissent.
→ Tectoniques géopolitiques : Dans ces futurs, des mutations profondes bouleversent les rapports de force mondiaux et font émerger de nouvelles lignes de fractures planétaires.
→ Horizons inconnus : Dans ces futurs, des perspectives inédites ou révolutionnaires nous obligent à repenser complètement nos façons d’habiter notre univers.
Ces thèmes ont été définis de manière à couvrir les six composantes du modèle PESTEL, l’outil d’analyse stratégique qui permet à une organisation d’identifier les éléments susceptibles d’impacter son activité et son développement. Le défi était de garder une approche systémique sans reproduire les silos que s’imposent parfois les démarches prospectives : chaque thème croise donc deux dimensions du modèle PESTEL, seul Horizons inconnus — volontairement plus lointain, en rupture avec le champ du probable — s’affranchissant de cette classification.
Apporter de la connaissance prospective autour de chaque thème d’exploration
Chaque thème est introduit par des signaux et des tendances (« Les grands faits d’aujourd’hui & les signaux faibles de demain ») qui permettent de se familiariser avec le sujet et ses enjeux.
Issues de notre veille interne et des publications de structures consœurs, ces « bouchées prospectives » donnent de quoi monter en connaissance avant de passer aux exercices, et de premières clés à celles et ceux qui voudront mener ensuite leurs propres recherches.
Offrir un nouveau regard sur des sujets lourds
Dans un cahier de vacances qu’il conviendrait de ne pas gâcher avec de mauvaises nouvelles, une approche feel good aurait pu se défendre : des scénarios souhaitables, quitte à les rendre un peu naïfs. Mais si la dystopie est une fausse amie de l’anticipation, les récits sans friction le sont tout autant, car ils n’aident pas à saisir les futurs dans toute leur ambiguïté.
Nous avons donc gardé les sujets lourds — effondrement écosystémique, dérives technologiques, tensions géopolitiques — en les abordant par le prisme du jeu, le pas de côté ou la parodie, pour susciter l’envie d’agir plutôt que la paralysie. Y compris quand ils font l’actualité, comme la course à l’Arctique, que nous traitons avec le recul qu’autorise le temps long.
si la dystopie est une fausse amie de l’anticipation, les récits sans friction le sont tout autant
Le médium varie selon ce qu’il s’agit de faire passer : une fiction écrite ici, un objet de demain là, selon ce qui projette le mieux le lecteur et le prépare à l’activité qui suit. L’enjeu est bien de le faire passer de spectateur à acteur, en imaginant ce qui pourrait advenir plutôt qu’attendre de le découvrir.
L’enjeu est bien de le faire passer de spectateur à acteur, en imaginant ce qui pourrait advenir plutôt qu’attendre de le découvrir.
Nos partis pris méthodologiques : accessibilité, variété, (mise en) capacité
Une gradation en niveaux d’engagement
Le Cahier d’Avance devait rester accessible à tous les curieux·ses de la prospective et de l’anticipation créative, quelle que soit leur expérience du domaine, tout en intéressant et en challengeant celles et ceux qui pratiquent déjà. C’est pourquoi nous avons opté pour une structuration des activités en trois niveaux d’engagement, de la simple lecture ou détection d’indices au travail de design de fictions.
Plutôt que de parler de niveau de difficulté, nous avons préféré la notion d’engagement, qui reflète à la fois l’accessibilité d’un scénario ou d’une activité et sa modularité — le temps et l’énergie qu’elle demande —, pour s’adapter à tous les rythmes de vacances. La gradation existe au sein de chaque thème comme entre les thèmes, le premier (Économie régénérative) étant a priori plus accessible que le dernier (Horizons inconnus).
Diversité des exercices, des futurs et des « tons fictionnels »
Ce qui nous a dès le départ séduits dans le genre du cahier de vacances, c’est cette diversité des activités. Nous avons conservé cette dimension hétéroclite sans pour autant calquer les grands classiques du genre (mots fléchés, jeu des différences, rébus), préférant investiguer les futurs dans le fond comme dans la forme, avec des formats inspirés de la prospective, voire totalement inédits.
Chaque thème propose ainsi sa palette d’activités et d’outils pour se projeter et décrypter les trajectoires qui s’y dessinent. À chacun·e son type de réflexion : l’observation, avec la détection d’indices de demain dans son environnement de vacances ; l’analyse, avec l’évaluation de tendances et de perspectives ; l’idéation, avec la construction ou le remix de fictions d’anticipation. Autant d’invitations à penser les futurs par soi-même, mais aussi contre soi-même : pourquoi j’imagine le futur de ce sujet de cette manière ? Comment d’autres le perçoivent-ils ?
Le détour par les futurs devient alors l’occasion de découvrir l’autre sous un angle inédit, celui de sa vision pour demain.
Ces exercices prennent d’ailleurs un tout autre sens lorsque réalisés avec ses proches. Le détour par les futurs devient alors l’occasion de découvrir l’autre sous un angle inédit, celui de sa vision pour demain. C’est là toute la rejouabilité vertigineuse derrière le Cahier d’Avance : à l’image de la prospective, il n’y a jamais de fin tant les futurs sont infinis.
Le parti pris était également d’explorer différentes teintes de futurs, plus ou moins réjouissantes ou inquiétantes, sans tomber dans la dystopie décourageante, et d’adopter une pluralité de tons fictionnels : formats humoristiques ou satiriques comme le Bingo des futurs, récit de politique-fiction, uchronie autour du mouvement hippie, spéculations de science-fiction autour des pluri-mondes ouverts par l’informatique quantique. Une légèreté qui ne se départit jamais de la portée réflexive propre à l’anticipation : même en vacances, penser demain, c’est aussi parler du présent.
même en vacances, penser demain, c’est aussi parler du présent.
Mettre en capacité d’imaginer et débattre ses propres futurs
Tout au long du Cahier d’Avance, les lecteur·ices goûtent à ces différentes « saveurs de futurs », plus ou moins amères. À la fin, c’est à elles et eux de prendre les commandes et de dresser le portrait de leur futur idéal, en repartant des idées restées en tête. Un exercice en forme de bouquet final, pour lequel le lecteur devenu auteur peut compter sur des supports de construction de récit et de mise en discussion.
Parmi eux, la Carte postale du futur invite à raconter son quotidien de demain ; Carto-Décrypto sert à décortiquer ce qui semble souhaitable ou indésirable, possible ou impossible dans une fiction d’anticipation ; la Rétrospéculation, enfin, à imaginer à rebours les étapes qui mènent à un horizon possible.
Un détour par les défis et limites de la démarche
Éviter le piège du format de référence
Premier défi de ce cahier de vacances atypique, que nous espérons avoir relevé : trouver le juste équilibre entre inspiration et marge de liberté, adopter les codes sans se laisser enfermer par eux.
Nous avons donc gardé ceux qui servaient nos objectifs — identité colorée, formats diversifiés et ludiques pour tous les goûts et tous les niveaux, temporalité estivale et usages en mobilité — et laissé de côté les autres, dont les activités (stéréo)typiques, trop peu imaginatives ou réflexives ; l’impression onéreuse et peu éco-responsable ; les a priori excluants sur les vacances, à commencer par l’idée que tout le monde partirait en vacances.
Ce faisant, nous avons pris le risque de créer des frustrations. L’absence de corrigés peut en décevoir certain·es ; malgré nos efforts de calibrage, le niveau d’engagement de certaines activités peut susciter du découragement ou de la circonspection. L’équilibre entre tonalité positive et tonalité plus inquiétante fut lui aussi un défi. Comme au quotidien dans notre activité de designers-prospectivistes créatifs et critiques, nous tenons à proposer des visions du futur qui interrogent et bousculent les attendus. Un soin particulier a été apporté aux nuances et aux touches d’humour, mais le Cahier d’Avance peut malgré tout provoquer une levée de boucliers chez les personnes qui s’attendaient à des futurs utopistes, plus en accord peut-être avec l’idée qu’on se fait de la détente estivale.
nous tenons à proposer des visions du futur qui interrogent et bousculent les attendus
Proposer des activités autoportantes
À la différence des ateliers de design fiction et d’anticipation créative que nous animons régulièrement, nous ne sommes cette fois pas auprès des participant·es pour les épauler dans leur plongée dans les futurs. Pas de facilitation pour débloquer une réflexion, pas de clarification d’un signal faible un peu exotique. Tout cela, il a fallu l’anticiper, dans une certaine mise en abyme de notre propre pratique.
Mais comment créer un support capable de s’animer tout seul ?
- Première réponse : capitaliser sur des formats maîtrisés et éprouvés.
- Seconde : comme pour tout bon jeu, tester, tester et tester encore avant de lancer quoi que ce soit, auprès de publics experts comme néophytes, afin de débusquer les incompréhensions et d’identifier les difficultés.
Un défi qui fait écho à la pratique du design fiction, où tout bon scénario s’incarne dans un objet de demain, capable de s’expliquer par lui-même et d’être discuté par d’autres.
Les limites de l’auto-édition (ou la tentation d’en faire toujours plus)
Imaginé à l’origine comme un support d’une quinzaine de pages, le Cahier d’Avance s’est étoffé jusqu’à en totaliser le quintuple. Une fois pris dans le plaisir de la conception, difficile de se poser ses propres limites et de les respecter. C’est là l’écueil des projets de cœur, auto-commissionnés. Il a bien fallu cadrer la démarche, sans quoi l’objet fini n’aurait jamais vu le jour dans les temps, et sans quoi, aussi, le budget alloué aurait fini par s’épuiser. Dans la lutte entre la passion et la raison, il faut savoir rester passionnément raisonnable.
Une des lignes directrices pour y parvenir aura été de nous rappeler que ce cahier n’était pas pour nous. En bons designers, nous en sommes régulièrement revenus au B.A.-BA de la conception centrée utilisateur : de quoi notre lectorat a-t-il besoin pour faire ses premiers pas dans l’anticipation ? Sur quels codes culturels pouvons-nous nous appuyer pour abaisser les barrières à l’entrée ?
Dans la lutte entre la passion et la raison, il faut savoir rester passionnément raisonnable.
La difficile collecte de retours et des mesures d’impact en période estivale
Par choix, nous n’avons mis en place ni outil de suivi ni collecte de retours après la sortie, pour des raisons qui tiennent davantage de l’éthique que du stratégique. Nous respectons d’abord les vacances comme temps de déconnexion et de non-travail. Difficile, dès lors, de solliciter les lecteur·ices pour avis.
La mesure d’impact d’un projet comme celui-ci est ensuite un sujet épineux, pour ne pas dire caduc. Comment quantifier l’inspiration, la réflexion, l’imagination ? Selon quels critères juger de la réussite d’un exercice de projection ou de la plausibilité d’une fiction ? Nous assumons que ce type d’approche échappe aux KPI et aux métriques classiques, pour que chacun·e progresse à son rythme sans s’exposer aux injonctions de performance dont le milieu professionnel est déjà pétri.
Comment quantifier l’inspiration, la réflexion, l’imagination ?
Susciter la curiosité, le plaisir, et le « déclic prospectif »
Nous souhaitons à ce Cahier d’Avance d’essaimer idées et réflexions tout au long de l’été — et au-delà — ainsi que de procurer un peu de plaisir à celles et ceux qui l’auront exploré. S’il éveille la curiosité pour la prospective créative et le design fiction, s’il donne quelques clés de lecture d’un monde aux transformations si rapides et intriquées, s’il donne envie de se saisir de ces pratiques pour (re)penser ses futurs, ceux de son organisation et de la société, le pari aura été tenu.
Reste maintenant à prendre le recul nécessaire sur la réception du format, son utilité pour son public, et la pertinence d’une récurrence annuelle, à l’instar de son cousin plus scolaire. Qui sait : peut-être la première édition d’une longue série !
Découvrir le Cahier d’Avance (gratuit, à télécharger et à imprimer) :
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