Hidden Stories – Les histoires qui passent sous les radars

21 septembre 2026
6 mins de lecture

La confidentialité des données, vu de Suisse ou en France, est souvent un sujet qui sert à faire frémir les amis à l’apéro ou le thème de bons reportages que l’on regarde confortablement installé dans notre bureau ou notre canapé. Dans Spectral, nous aimons explorer les limites. Et si nous allions observer ce sujet quand il devient vital, quand le résultat peut se terminer par un « Game Over », sans possibilité de recommencer ?

Pour cela, nous avons laissé le champ libre à Sofia Urtach, chercheuse indépendante et journaliste, qui vient d’achever une mini-série documentaire pour Arte, intitulé « Sous les radars ».


Vienne, Mars 2021. 

Mon application VPN a bugué et je ne m’en aperçois que 5 jours plus tard. J’étais en déplacement en Autriche, j’ai commencé à angoisser. Mes enquêtes numériques peuvent me causer des ennuis… Pour prendre un peu de recul, j’ai appelé un ami expert en cybersécurité. Après cela, les questions tourbillonnaient dans ma tête : comment, dans des contextes extrêmes, des personnes tentent de disparaître numériquement parlant ? Comment cherchent-elles à échapper à de la surveillance ciblée ou de masse ?

J’ai commencé à lister des cas, des situations avec lesquelles me documenter, pour m’en inspirer. Journalistes, lanceurs d’alertes, dissidents politiques, services secrets… Mais aussi terroristes, grand banditisme, narco-trafic, criminels. Quelles que soient leurs intentions, tous cherchent à disparaître et passer sous les radars. Comment font-ils ? Quels sont leurs points communs ? Comment les facteurs culturels, géographiques, historiques influent sur leurs choix dans leur quête d’invisibilité ?

Je tenais là un sujet d’enquête. Sans le savoir, je venais de mettre le doigt sur un sujet qui va m’obséder pendant les 4 prochaines années et me faire voyager dans le monde entier. Cette histoire, je vous la partage dans un livre* et une série documentaire diffusée sur Arte.tv dont voici quelques extraits.

Couverture - Sous les radars
Sous les radars, Comment se rendre invisible de la surveillance numérique ?
Enquête. Sofia Urtach. Seuil, 353p, Paris

La « dead drop »

Addis Abeba, Ethiopie

[…] Je retrouve Reda (prénom modifié), une activiste, sur le campus d’Addis Abeba. Reda s’est donné pour mission de documenter les actions de manipulation du régime. Elle se sait surveillée. Proche d’un opposant politique au pouvoir en place, elle a appris très jeune une palette de techniques pour déjouer une surveillance qu’elle qualifie de lacunaire de la part des autorités. Elle s’emporte : « Ce sont tous des fonctionnaires incompétents et corrompus, ils n’ont pas de rêves, ils ne croient en rien ! »

Après une déambulation dans les méandres du campus pour semer d’éventuels observateurs indiscrets, elle me conduit dans un lieu tenu secret et m’indique une ancienne « dead drop », une boite aux lettres morte. Elle était utilisée par un réseau de journalistes pour déposer des clés USB cryptées avec des contenus documentant, au plus près, la guerre du Tigré de 2020 à 2022. Ce fut un moyen de révéler des exactions des Forces de défense nationale éthiopiennes et de parer à d’éventuelles coupures d’internet et de blocage d’accès sur certains services en ligne. 

« Pour passer sous les radars, il faut contourner le numérique. En ligne, nous sommes à la merci des trolls, harceleurs, services secrets. Nous nous appuyons sur des techniques documentées et pratiquées dans l’histoire mondiale des résistances pendant la Seconde Guerre mondiale, les mouvements de libération en Amérique latine et les conflits au Moyen-Orient », explique-t-elle. « Nous ajoutons à ces pratiques des dispositifs numériques extrêmement sécurisés, avec des cryptages robustes, pour transmettre des données sensibles. » 

J’ai cherché à en savoir plus mais elle refuse de détailler davantage leurs protocoles techniques. Cela traduit un niveau de crainte partagé : le Committee to Protect Journalists (CPJ) classe régulièrement l’Éthiopie parmi les pays les plus dangereux au monde pour la presse.

Nous nous appuyons sur des techniques documentées et pratiquées dans l’histoire mondiale des résistances

Clé USB trouvée dans la 'dead drop'. Crédits : Ninaras

Messagerie Peer-to-Peer

Odessa, Ukraine

Stepan est un ancien plombier. Sans hésiter, il me montre son téléphone mobile, bricolé, équipé d’un module « mesh ». « J’ai récupéré un vieux Nokia 105. C’est hyper robuste et il n’y a pas de puces 3G, ni GPS. On est donc moins détectable. Et en plus de ça, je change ma SIM tous les mois. On est jamais trop prudents ! J’ai aussi bricolé un système avec un Raspberry Pi pour communiquer via un réseau mesh avec ma famille, on utilise tous l’application Meshtastic. Ça fonctionne plus ou moins comme des talkies-walkies. Certains ont des usages spécifiques avec la messagerie peer-to-peer Briar. On évite ainsi les réseaux d’internet mobile. C’est plus sûr, ça me rassure. » 

J’ai récupéré un vieux Nokia 105. C’est hyper robuste et il n’y a pas de puces 3G, ni GPS. On est donc moins détectable.

Le Nokia 105 de Stepan, couplé à un Raspeberry Pi

Conter le conflit en cours

Dnipro, Ukraine

Depuis février 2022, le conflit russo-ukrainien montre comment les deux camps rivalisent d’ingéniosité, de ruse et de sadisme pour tenter de prendre l’ascendant sur leur adversaire. Malgré les drames qui se jouent en temps réel sous les caméras des drones FPV et les vidéos qui tournent en boucle sur les chaînes Telegram, tous les états-majors, thinks-tanks et industries de défense du monde observent. Ils scrutent l’évolution des doctrines et des tactiques, les technologies utilisées et celles rendues obsolètes, et les usages du numérique proches de la zone de front.

Dans ce conflit, les espaces numériques ne sont ni blancs, ni noirs, mais une palette de gris. Ils sont à l’image de ce qu’est la guerre, ambivalents : tantôt des refuges et des fenêtres d’évasion sur le monde, tantôt des plaies ouvertes sur le conflit.

A Dnipro, plus de 100km derrière la ligne de front, je suis autorisé à observer un groupe de parole organisé par la communauté tech locale. Le temps d’une soirée se mêlent les histoires personnelles et celles que l’on colporte ; comme des contes, pour développer de nouveaux réflexes, se prémunir voire se préparer à l’impensable. Je vous en livre ici quelques témoignages, en préservant l’anonymat.

se mêlent les histoires personnelles et celles que l’on colporte ; comme des contes, pour développer de nouveaux réflexes, se prémunir voire se préparer à l’impensable.

Katerina a fait le choix de rester ici, d’apporter son soutien en base arrière, en tant qu’infirmière. Elle me raconte comment elle échange des tranches de vies, des memes, des GIFs avec ses amis partis vivre et travailler à Kyiv. Pour elle, c’est une source de réconfort : « Ils sont loin mais grâce à Telegram, on oublie notre quotidien, on rit énormément, on se sent à nouveau vivants. »

Irina, prend la parole, assez émue. Elle explique à l’assemblée qu’elle a fait le choix d’arrêter de discuter sur Telegram avec son frère, qui est au front. Il lui a envoyé une photo de sa tranchée et peu après, il s’est fait bombarder par un drone. Il a perdu un camarade. Elle soupçonne un piratage de son téléphone, un mouchard, qui aurait permis de guider les attaques de drones. Depuis cet incident, plus de SMS, plus de Telegram. Juste une lettre tous les 15 jours.

Pour conclure la soirée, un des organisateurs présente les outils et techniques de Securityinabox.org. C’est un site créé par l’ONG de défense des droits de l’homme Front Line Defenders qui répertorie tous les conseils, techniques et bonnes pratiques pour limiter les vulnérabilités numériques de nos vies connectées.

Drone FPV ukrainien

Cette fiction fait partie du premier exemplaire de la revue Spectral.

Une fiction rendue possible grâce aux réflexions de Cléo Collomb, Quentin Ladetto, Luc Legay, Vincent Lassègue, Romain Laugenie, André de Saint-Affrique et Louis Pernotte

Réalisation des visuels : Antoine Petiteaux.

Image de mise en avant : Ninaras.

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