Experte auprès de la Commission européenne et de nombreux gouvernements dans le monde, elle vient de publier le livre « Les champs de bataille de demain : fluides et imperceptibles ? ». Un ouvrage, issu de sa thèse, qui laisse une grande place au visuel. Il mêle travaux épistémologiques, science fiction institutionnelle et enquête fouillée sur les dispositifs technologiques de défense de notre temps. Entretien sur la terrasse du Chaos Computer Club, à Berlin, à l’aube de l’été.
Pourquoi nous avoir invités ici, au café du Chaos Computer Club (CCC) ?
C’est un lieu où je me sens bien, où j’ai mes habitudes. Mais c’est surtout un lieu important pour moi, car il symbolise cette tension entre l’attrait et le discernement nécessaire face à la technologie. L’une des raisons d’être du CCC à sa création était de pouvoir réfléchir aux conséquences sociales de la technologie, et je me retrouve assez bien dans cette ambition. Nous utilisons la technologie, mais comme le disait Wau Holland, le cofondateur du Club : « Quiconque est fasciné est asservi. » Donc nous devons toujours être capables de prendre du recul sur nos usages.
Le thème de ce premier numéro de Spectral s’intitule « Petit, Agile, Invisible ». Ces trois attributs forment-ils selon vous un paradigme cohérent ou sont-ils trois tendances qui se développent indépendamment ?
Si l’on prend les définitions de ces trois termes, et en faisant quelques raccourcis, cela peut sembler assez logique de les accoler. Au premier abord, on peut imaginer que quelque chose de petit sera sûrement moins visible et plus agile que quelque chose de gros. Par ailleurs, dans une logique de défense, on peut s’interroger sur l’intérêt présupposé de tels attributs pour les armées ou pour des acteurs du secteur, comme les industriels.
[NDLR : elle commence à écrire, griffonner sur son carnet ]
Justement, dans quelle mesure ce triptyque pourrait-il être souhaité ou souhaitable pour les armées ?
Ce qui me semble certain, c’est qu’on ne puisse pas faire de généralité. Tout dépend du contexte, des moments de l’Histoire. Dans ma réponse précédente, j’ai parlé de raccourcis, qui parfois peuvent être trompeurs. L’Histoire nous montre qu’il existe de nombreux contre-exemples où être petit, agile et invisible n’est pas forcément un avantage. En effet, l’affichage de certains équipements lourds peut être une démonstration de puissance, potentiellement dissuasive. Dans certains cas, cela peut avoir du sens de tendre vers ce triptyque mais je pense qu’il est préférable d’étudier ces dynamiques séparément et suivant différents points de vue, puis de voir au cas par cas à quel moment il est pertinent de les assembler.
On s’éloigne peut-être de votre question, mais avec le recul, c’est plutôt une logique d’high-low mix qui est aujourd’hui privilégiée dans le secteur de la défense. Je vais forcément caricaturer un peu pour me faire comprendre : dans l’idéal, sur le champ de bataille, vous avez à la fois besoin de matériel de pointe pour des missions nécessitant une grande efficacité, mais également de dispositifs moins élaborés, où vous pouvez chercher avant tout à avoir du volume. Si je reviens à votre triptyque, il est fort probable que dans le cadre d’un conflit, celui-ci puisse être utile dans certains cas, mais il est aussi hautement probable que vous ayez besoin de matériels gros, statique et visible pour prendre le contre-pied.
Je vais prendre l’exemple des bases américaines, extrêmement durcies, qui constituent un historique de la Guerre froide. Elles sont aujourd’hui très utiles, on peut y protéger les avions sous des couches de béton. À l’inverse des russes, avec leurs hangars ouverts où il est plus facile d’atteindre leurs avions.
Dans votre ouvrage « Les champs de bataille de demain : fluides et imperceptibles ? », vous évoquez la recherche de miniaturisation et le lien avec une prolifération des capteurs et effecteurs ? Pourquoi et quelles questions cela induit-il ?
Sur le champ de bataille, le petit peut avoir un grand intérêt sous certaines conditions, et c’est souvent lié à une question de commodité. Par exemple les Ukrainiens ont fait petit, sur les drones notamment, parce que c’était plus facile à produire dans le contexte d’urgence et avec des effets majeurs dans les opérations. On peut produire du petit en quantité, c’est moins complexe, jusqu’à un certain niveau de miniaturisation bien sûr. Pour les drones, le FPV fonctionne aujourd’hui car il a une niche opérationnelle d’appui au fantassin, d’attaques précises. Mais on ne peut pas le transformer en chasseur, comme le Rafale ou le F35 ; pas aussi bien que le Rafale, naturellement.
De prime abord, un matériel « petit » à l’intérêt d’être moins détectable, visuellement ou au radar. Le corollaire est qu’il est aussi souvent plus facile à construire, à déplacer, et il est surtout plus aisé de former les personnes à le manipuler.
De plus, le « petit » facilite la multiplication, la prolifération. Ce qui est « petit » peut avoir un effet unitaire s’il apporte de la précision, mais son impact reste restreint. Pour dépasser cette limite, il faut alors entrer dans une logique de volume, comme avec les essaims de drones. On assiste actuellement en Ukraine à une logique de massification, avec une front-line de petits objets très nombreux, dans laquelle le glaive et le bouclier se confrontent sans cesse. Le drone Fury Alm est le dernier exemple en date.
Cette logique de saturation peut être intéressante car elle va fixer l’adversaire sur un point précis, empêcher la manœuvre. Cela nécessite cependant une grande quantité de matériel et une logique sacrificielle. Et par ailleurs, pour les missions visant des infrastructures massives, le petit atteint ses limites. Dans les opérations où l’on cherche à frapper des bunkers, il faut tout de même de la charge, 1 150kg dans le cas du FP-5 Flamingo (missile ukrainien).
C’est ici que l’on rejoint le concept d’high-low mix dont je parlais précédemment : ce que vous dédiez à la saturation, ce ne sont pas forcément vos meilleures troupes, votre meilleur matériel. On acte ainsi que les forces ne sont pas homogènes, et qu’on va chercher des effets significatifs par une combinaison savamment orchestrée des troupes d’élites et classiques. La Russie fonctionne comme ça actuellement. On a une première vague de « low » qui sert à détecter les failles du système adverse ou des points stratégiques – par exemple avec des prisonniers sortis des prisons pour servir de chair à canon – et ensuite vient le « high » pour éliminer précisément.
Pour terminer sur cette notion de miniaturisation, je dirais que le « petit » est pertinent tant que l’on peut le produire vite et en quantité. Mais si c’est de la technologie de pointe qui coûte une fortune, et qu’il faut huit mois pour former un opérateur, ce n’est pas intéressant. L’Ukraine montre qu’on peut produire des drones en quantité, de façon décentralisée et avoir un impact significatif, même sur des infrastructures critiques. Avec l’avantage, contrairement à un avion classique, de ne pas perdre le pilote avec l’aéronef.
L’agilité est-elle compatible avec un contexte militaire, qui nécessite par définition une certaine robustesse ? Ou autrement dit, à quoi doit-on renoncer, pour gagner en agilité ?
Sur cette question d’agilité, c’est comme pour la taille, il faut toujours repartir du besoin. Par exemple si on considère l’artillerie : historiquement la charge est importante car il était difficile d’être précis. À partir du moment où la précision s’améliore, cela permet d’alléger la charge utile. Les armées ont cherché à développer la précision, en présupposant que la qualité pouvait compenser la quantité. L’intention était de pouvoir désorganiser ou paralyser l’adversaire, en frappant précisément ses points critiques. À travers cette réduction de charge et l’agilité de la frappe, on rejoint la logique des forces spéciales : pénétrer l’adversaire en profondeur, pour déstabiliser.
Aujourd’hui, sur les vecteurs à plus longue portée, la précision n’est toujours pas optimale. Cela nécessite donc une charge utile plus importante et du matériel moins « agile ». Pour revenir à votre question initiale, il y a en effet souvent un trade-off autour de l’agilité d’un point de vue matériel : qu’est-ce que j’y gagne, qu’est-ce que j’y perds ?
En revanche, si on prend l’agilité au sens stratégique, il y a un vrai paradoxe qui se crée avec la dronisation, car cela permet une accélération du rythme tactique. Certains prétendent que les armées sont embourbées en Ukraine, mais en fait c’est extrêmement fluide. Entre la robotisation, l’automatisation, le champ de bataille s’accélère et cela dissuade voire empêche tout mouvement humain*. Il y a un vrai questionnement sur le fait de maintenir des humains en première ligne parce que cette accélération technique et décisionnelle dans les feux avance plus vite que l’organisation humaine…
Cela m’amène à une nouvelle question sur l’adaptation en temps réel à l’adversité, qui suppose une forme d’intelligence distribuée : quelle serait la logique de délégation et où placez-vous le curseur éthique et juridique de celle-ci ?
Si vous voulez gagner en réactivité, il est nécessaire d’optimiser la chaîne de décision. Cela peut se faire en la réduisant – diminuer le nombre d’échelon, favoriser la délégation – ou en l’industrialisant, avec des processus de décision clairs en fonction des situations. Le problème est que vous n’arriverez jamais à identifier et cartographier tous les cas de figure. Le champ de bataille se caractérise par une grande incertitude, et il me semble préférable d’entraîner les personnes à gérer l’incertitude plutôt que vouloir tout maîtriser (cf. commandement par l’intention). En ce qui concerne la délégation totale de la décision à des machines, je reste très circonspecte sur ce sujet.
L’humain devrait rester dans la boucle et la technologie ne doit pas être décisionnaire. C’est un principe que je promeus et les dernières avancées tendent à me contredire, malheureusement. De plus, au-delà de l’aspect éthique que vous évoquez, cela ouvre des questions actuellement sans réponse dans le champ juridique, notamment en cas d’erreur ou de « dommages collatéraux » comme disent les Américains.
L’invisibilité militaire a une longue histoire : camouflage, furtivité, guerre de l’ombre. Où en sommes-nous sur ce sujet ?
Il suffit d’aller dans les salons d’armement pour constater les investissements des armées et des industriels sur le camouflage technologique depuis de nombreuses années.
En effet, nous assistons depuis des décennies, sans que cela soit vraiment questionné d’ailleurs, à ce que j’appelle la technologisation totale du champ de bataille. Cette tendance amène de nouveaux défis, intrinsèquement liés à des questions physiques. Par exemple, tout objet électronique émet, par défaut, des ondes et de la chaleur. Les systèmes de communication classiques sont donc très facilement décelables. Ainsi, pour limiter la signature thermique des postes de commandements, les soldats enfouissent les batteries en Ukraine.
D’anciens modes de communication sont encore utilisés en parallèle de nouvelles technologies, il y a comme une sédimentation des couches technologiques. Les Russes ont voulu interdire les téléphones portables sur le front et cela a provoqué une levée de boucliers : les soldats ne peuvent plus s’en passer, c’est beaucoup plus réactif que les systèmes de communication conventionnels. Interdire certains outils de communication comme le smartphone est devenu impossible, bien qu’il crée des vulnérabilités. Ils viennent souvent compenser les problèmes des systèmes hérités des décennies précédentes.
Le smartphone et l’accès à internet deviennent incontournables, indépassables, du fait de l’évolution des modes de vie civils. Par exemple, un poste de commandement de seconde ligne ukrainien peut servir à regarder des vidéos sur Netflix. Cela fait partie du confort actuel et permet d’offrir des moments de repos sans trop s’éloigner du feu, et donc d’être plus réactif en cas de besoin.
Pour revenir sur l’invisibilité, il y a aussi des explorations à première vue low-tech qui offrent une meilleure furtivité. En effet, les pièces en résine ou les mélanges composites, souvent inesthétiques, sont indétectables au radar en plus d’être structurellement performantes.
Ces dynamiques autour de la miniaturisation, la recherche d’agilité et d’invisibilité favorisent-elles les grandes puissances ou les acteurs asymétriques ? Autrement dit, est-ce que ces dynamiques technologiques soutiennent les empires ou la résistance ?
Je ne sais pas si « favoriser » est le bon terme. Assez logiquement, et essentiellement pour des questions de moyens, les acteurs asymétriques vont se pencher vers les dynamiques que vous citez. Quand on a moins de ressources, on va aller plus naturellement vers des matériels plus accessibles, avec une dualité potentielle des usages, comme les drones ou le matériel de communication.
Mais les grandes puissances vont aussi trouver leur intérêt dans ces dynamiques, dans cette logique de high-low mix que j’ai abordée précédemment. Et là aussi pour des questions de coût, car leur « puissance latente » (l’économie et la démographie) pour reprendre le terme de Mearsheimer, n’est pas illimitée. En effet, une guerre est d’abord une guerre de capacités industrielles. Donc si le « petit » est moins coûteux et plus facile à produire, il y a forcément des aspects du conflit où vous allez y trouver un intérêt, quelque soit le type d’acteur.
Si vous deviez formuler « l’impensé » de ces dynamiques, un élément que nous n’aurions pas abordé jusqu’à présent ?
L’impensé principal serait de ne pas prendre en compte le besoin. Partir du postulat que « petit », ou « gros », c’est forcément utile ou performant, c’est faire fausse route de mon point de vue. Il faut toujours partir du terrain en prenant en compte les capacités (moyens de production, budget, …).
Après plusieurs années passées sur ce sujet, je constate qu’on oublie trop souvent de prendre en compte les besoins des opérateurs sur le terrain. En cela, ce pourrait être pertinent que les armées donnent plus d’autonomie aux divisions (comme dans les forces spéciales) ou qu’elles fassent plus souvent appel à des designers, dont c’est le métier, de partir de l’observation et la compréhension du besoin, pour imaginer les solutions les plus adaptées.
[NDLR : à la fin de l’échange, elle me montre son mapping sur son carnet]
Cette interview fiction fait partie du premier exemplaire de la revue Spectral.
Une fiction rendue possible grâce aux échanges avec Léo Péria-Peigné et Vincent Tourret (IFRI).
Réalisation des visuels : Antoine Petiteaux.
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