Lorsqu’on aborde le futur dans le cadre d’exercices spéculatifs ou d’imagination, il est fréquent d’associer l’idée du lendemain aux imaginaires les plus proches de la science-fiction. Il s’agit généralement de références populaires issues du cinéma, de la bande dessinée et de la littérature, telles que les voyages spatiaux, les robots, les manipulations génétiques ou les cataclysmes.
Ces imaginaires du futur tendent à se répéter sous deux aspects principaux. D’une part, ils répondent à un regard occidental propre aux Nords globaux. D’autre part, ils sont profondément technocentrés.
En analysant les logiques de cette pensée nord-occidentale dans les récits prospectifs, plusieurs traits s’imposent : une prédominance des valeurs de progrès en tant que processus linéaire et ascendant qui pousse à une action déterminée coûte que coûte, une volonté de contrôle et de domination de la nature liée à des concepts d’efficience centrés sur le bien-être humain, une conception séquentielle du temps, une corrélation directe entre confort et homogénéité des modes de vie, ou encore le nœud existentiel d’un individu héroïque et triomphant face à une collectivité d’anonymes perçus comme des victimes passives.
Le futur s’y exprime presque exclusivement à travers des technologies de pointe qui incarnent l’amélioration des temps ou, lorsqu’elles échappent à tout contrôle, signifient le déclin de l’humain. Par leur absence, elles manifesteraient le recul de l’humanité. Dans tous les cas, les technologies sont érigées en synonymes et en fondements de ce que l’avenir est censé devenir.
Ces images sont cruciales car elles habitent l’inconscient et modèlent nos désirs comme nos craintes. Face à cette saturation de l’imaginaire, des interrogations surgissent : qu’adviendrait-il si ces visions du futur se construisaient à partir d’autres cosmogonies et réalités, propres aux cultures des Suds globaux ? Depuis l’Amérique latine, comment imaginer des futurs désirables, tout comme ceux qu’il conviendrait d’éviter, à partir d’une perspective ancrée dans d’autres territoires et d’autres logiques ?
Le futur selon la cosmovision latino-américaine
Penser et créer d’autres alternatives de futur implique d’enrichir les fondements conceptuels de l’imagination. Il est donc essentiel d’explorer des sources alternatives pour définir ce qui est souhaitable, ce qu’il faut fuir, et comment bâtir un projet commun. Les racines latino-américaines offrent des réponses précieuses pour ouvrir le champ des possibles. Une question fondamentale guide alors nos efforts : qu’est-ce que l’Amérique latine en 2026 ?
L’analyse des imaginaires les plus diffusés révèle un risque évident, celui de l’autocaricature. Elle se manifeste par la romantisation du « système D » (el rebusque) et de l’improvisation, ou par la tentative de figer les cosmovisions indigènes via une folklorisation du passé. Ce risque réside aussi dans la réduction de la région à une esthétique caribéenne homogène, excluant ainsi la diversité des paysages et des savoirs, tout en reproduisant une simplification culturelle similaire au marketing de masse qui réduit l’identité latine à des figures comme Bad Bunny ou Karol G.
L’analyse des imaginaires les plus diffusés révèle un risque évident, celui de l’autocaricature.
Dans ce contexte, le design de futurs s’enferme souvent dans des lieux communs, comme la « tropicalisation » des tendances mondiales qui n’est qu’une adaptation superficielle écrasant les cultures, ou les approches urbanocentrées qui occultent la complexité des territoires ruraux.
Pour construire une lecture contemporaine de l’Amérique latine, il faut s’assurer que la recherche sur les modes de vie soit rigoureuse et qu’elle intègre les populations mineures ou les cultures marginalisées du récit national.
Par ailleurs, l’idée d’une décolonisation totale semble illusoire dans un panorama traversé par des siècles de métissage et de syncrétisme. Il est peu sensé de séparer radicalement « ce qui est nôtre » de ce qui est « étranger ». De même, prétendre que l’ancestral conserve une pureté immuable est irréel, car les territoires non urbanisés se connectent aux tendances actuelles.
C’est dans cette trame multidimensionnelle et cette pollinisation croisée constante que se forge l’identité latino-américaine, offrant un terreau fertile pour conceptualiser le futur.
Ce texte souhaite mettre en lumière des initiatives colombiennes : Codicefuturo.com, qui explore les futurs avec des communautés indigènes via la réalité virtuelle, et « Futurismos desde América Latina » (2026), une publication de SENSOLAB qui rassemble des essais abordant l’avenir sous l’angle des sciences humaines, de l’art et du design.
Une expérience nécessaire dans un présent aliénant
Les réseaux sociaux et l’IA tendent à renforcer des dynamiques de répétition.
Les imaginaires du futur deviennent redondants et prisonniers des logiques occidentales. Il devient donc vital d’explorer des points de départ qui ouvrent le champ des possibles : proposer d’autres systèmes de pensée, promouvoir des questions critiques et bâtir des connexions inattendues pour les faire circuler auprès de divers publics.
Les imaginaires du futur deviennent redondants et prisonniers des logiques occidentales.
Pour s’opposer au statu quo de la science-fiction anglo-saxonne, européenne ou asiatique, nous pourrions garder ces questions à l’esprit :
Et si le progrès n’était plus évalué par l’efficience, mais par la durabilité des processus et le bien-être commun ?
Et si le changement naissait d’une culture de la douceur, cherchant à concilier passé et demain plutôt que de survaloriser la disruption violente ?
À quoi ressemblerait une créativité centrée sur le vivant, incluant le règne minéral, plutôt qu’exclusivement sur l’humain ?
Comment concevoir une temporalité où convergent passé, présent et futur dans des horizons simultanés ?
Comment faire de la diversité du vivant et des sensibilités une valeur primordiale de décision ?
Comment passer du nœud existentiel de l’individu à celui des collectivités pour que la coopération devienne la norme ?
Pourrions-nous puiser l’innovation dans les technologies ancestrales à «basse résolution» ou low-tech ?
Ces questions peuvent nourrir tant la recherche que les réflexions stratégiques des organisations afin d’oxygéner les outils mentaux avec lesquels nous bâtissons demain. Dans ce cadre, la « fabulation commune » émerge comme une voie pour construire des futurs plus riches, vecteurs d’espoir.
Comme le souligne Ailton Krenak : « … nous ne pouvons pas nous rendre à un récit de fin du monde qui nous terrifie, car ce récit ne sert qu’à nous faire renoncer à nos rêves, et dans nos rêves se trouvent les mémoires de la Terre et de nos ancêtres » ( Futuro ancestral ).
Imagen creada por Paula Riveros a partir de sus archivos personales tratados con Nano Banana.
Livres de l’auteure :
(Ediciones de la U, 2025)
(Ediciones de la U, 2024)
Et vous, qu’en pensez-vous ?
N’hésitez pas à :
1. partager votre avis ?
2. nous laisser un petit mot ?
3. rédiger un billet ?
Dans une logique complémentaire, à voir absolument : Carissa Veliz : https://www.carissaveliz.com/