Question éducation, ce n’est plus l’essoufflement d’un système, c’est l’asphyxie.
On demande à des profs épuisés de former des jeunes avec l’armature conceptuelle de Jules Ferry et l’architecture mentale des usines du XIXᵉ siècle. Nous les préparons à des métiers déjà balayés par les algorithmes, nous les sélectionnons comme au siècle de la vapeur, et nous feignons de croire que la course n’est pas truquée. L’intelligence artificielle s’invite au fond des cartables, l’attention s’émiette en formats de quinze secondes sur TikTok, la planète suffoque et l’écoanxiété vide les préaux de leur insouciance. Que répondent nos ministères ? Des circulaires sur l’interdiction du smartphone, des débats en boucle sur l’uniforme… En résumé, cela ressemble à un coup de peinture sur une charpente vermoulue.
Et que dire du couperet aveugle de Parcoursup ? Ce grand algorithme à broyer les enthousiasmes compresse le destin d’un adolescent en quelques cases à cocher et un clic anxiogène. On somme des élèves de dix-sept ans de figer leur avenir sur un écran froid en étant sous perfusion de stress familial. On n’oriente plus un jeune, on le range comme un colis en espérant qu’il ne va pas se perdre.
Nous nous obstinons à enfermer l’éducation dans les vingt premières années de l’existence, comme un gavage initial censé suffire pour tout le reste du voyage. Or, dans un monde où les connaissances deviennent obsolètes en trois ans, où les professions se transforment du jour au lendemain et où l’espérance de vie atteint cent ans, l’idée même du diplôme semble démodée et ridicule. Pourquoi l’apprentissage s’arrêterait-il au moment où la vie commence ?
L’éducation ne peut plus être un sas réservé à l’enfance. Elle doit devenir un écosystème ouvert aux bifurcations, aux reconversions, aux curiosités tardives, aux allers-retours entre pratique et théorie.
Nommer pour transformer
En tant qu’écrivaine-prospectiviste, mon métier consiste à observer les failles du présent pour ouvrir des chemins de traverse. En posant un regard sur l’éducation, une question s’est imposée à moi : si nous peinons tant à la réinventer, ne serait-ce pas parce qu’il nous manque les mots pour en dessiner les contours ? Le langage façonne le réel. À force de ressasser « notes », « programmes », « classements » et « filières sélectives », nous restons prisonniers d’un logiciel périmé. « Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde. », disait Ludwig Wittgenstein. Il est peut-être temps d’ajouter des mots à la réflexion et donc du possible.
C’est pour aller dans ce sens que nous publions, avec l’illustrateur Olivier Fontvieille, et la complicité d’une bande de copenseurs, le Dico du futur de l’éducation*.
Le dico, c’est quarante concepts prospectifs portés par des néologismes. Chaque mot est pensé comme un tremplin d’action, nourri d’innovations, de pistes concrètes et d’actualités du futur.
Des personnalités comme Najat Vallaud-Belkacem, Alain Damasio, Amine Kessaci ou Olivier Hamant ont accepté d’apporter leur pierre à l’édifice. Ils interviennent aux côtés d’Emile, le colibri pollinisateur d’esprits, de Sakura, la laie vraiment belle, ou de Requinou, le labre nettoyeur.
Pour s’y repérer, ces concepts en trois groupes : écosystème (les lieux et les alliances de l’éducation), dispositif (les outils et nouvelles façons de faire), compétence (les capacités nécessaires pour le monde de demain)
Dico du futur de l’éducation
40 concepts positifs pour réfléchir à demain, des néologismes futuristes, des pistes d’actions, des actualités du futur…
Une application vous propose de…
- Découvrir les mots du Dico du futur de l’éducation et ceux proposés.
- Vous chauffer l’imaginaire avec la centaine de scénarios prospectifs sur l’éducation proposés.
- Envisager un concept positif et constructif. Il change l’écosystème de formation. Il propose un nouveau dispositif éducatif. Il identifie une nouvelle compétence.
- Envoyer votre production.
- Participer à la construction d’un futur éducatif audacieux, joyeux et désirable.
Écosystème
Alterrissage
Passage de l’intelligence solitaire à l’intelligence solidaire.
Depuis deux cents ans, on classe, on note et on met en concurrence. Tables alignées, copies cachées. C’est chacun pour soi et gare à celui qui regarde son voisin. On fabrique des champions du « moi d’abord » avant de s’étonner que le collectif, la démocratie et la planète en pâtissent. L’alterrissage met fin à cet individualisme forcené. Dans un monde où l’autre devient essentiel, on n’apprend plus contre ses voisins, mais avec eux. Le voisin n’est plus un rival à distancer, c’est une ressource. La compétition permanente n’est pas une fatalité, c’est un choix. Et un mauvais choix face à des défis qui ne se résoudront jamais en solo.
Dispositif
Kiffomètre
Baromètre de la joie d’apprendre.
Aujourd’hui, le thermomètre scolaire n’a que deux graduations : la note et le taux de réussite. Le kiffomètre prend le contre-pied en plaçant le plaisir d’apprendre au centre. Les sciences cognitives le répètent. On retient mieux quand on est engagé et surpris. Et quand les enquêtes montrent que les élèves français comptent parmi les plus stressés par l’école, le sujet n’a rien d’un gadget.
Compétence
Profondance
Capacité à avoir une attention soutenue.
Quel est le bien commun le plus violemment pillé aujourd’hui, chez les jeunes comme chez les adultes en télétravail ? Notre attention. Nous vivons dans l’empire du swipe compulsif, des notifications toxiques et de la dispersion continue.
La profondance, c’est l’aptitude délibérée à choisir ce qui mérite notre présence et à y plonger corps et âme, sans prise pour les sirènes algorithmiques. Ce n’est pas un couvre-feu austère, c’est la reconquête du plaisir de la concentration longue et de la pensée patiente. Face aux modèles qui monétisent chaque seconde de notre cerveau, la profondance devient notre premier outil d’émancipation.
À vous de jouer
Ce livre n’a rien d’un bréviaire imposé d’en haut. C’est un dictionnaire qui invite parents, profs, élèves et élus à inventer leurs propres mots. Comme quand on crée un mot, commence à exister, c’est une manière ludique et collaborative d’inventer le futur.
Pour passer de la théorie à l’action, je vous invite à une conférence-atelier-apéro le 4 décembre à Paris.
Comme Paris n’est pas le centre du monde, nous pouvons aussi en animer d’autres chez vous.
En multipliant ces bouffées d’oxygène, on réussira à faire en sorte que l’éducation de demain ne sera pas ce que la technologie nous dicte, mais ce que nous aurons l’audace d’imaginer.
Futureusement vôtre, !