Q355 · Le futur autrement

Du département de la défense suisse au bush africain :
changer de système à 55 ans
5 novembre 2026
10 mins de lecture

Quand réussir ne suffit plus

Il y a des moments dans une vie où l’on s’arrête, non pas parce que l’on a échoué, mais parce qu’une question finit par prendre toute sa place : est-ce vraiment ainsi que je veux continuer à vivre ?

Une carrière, des responsabilités, une certaine reconnaissance, une sécurité matérielle. Tout ce que nous avons appris à rechercher et parfois passé des décennies à construire. Et pourtant, quelque chose change. Non pas nécessairement une insatisfaction, mais l’intuition que la vie ne se résume pas à continuer d’améliorer ce que nous avons déjà construit.

À 55 ans, j’ai décidé de prendre cette question au sérieux.

Pendant près de vingt-cinq ans, j’ai évolué au sein du Département fédéral de la défense, dans des domaines tels que la stratégie, le renseignement, l’innovation et la conduite de projets complexes. Ma formation en biologie moléculaire, puis en finance et leadership, m’a appris à comprendre les systèmes, à prendre de la hauteur et à questionner les évidences. J’ai mis en place, avec l’aide d’équipes formidables, de nouvelles idées, de nouveaux concepts, de nouveaux systèmes.

Mon engagement politique local, comme syndic (maire) de mon village et juge assesseur au tribunal de district, m’a également confronté aux réalités du terrain, aux responsabilités collectives et aux limites de toute organisation.

Ces expériences m’ont convaincu d’une chose : aucun système n’est parfait. Nous pouvons consacrer beaucoup d’énergie à améliorer son fonctionnement sans jamais nous demander si ses objectifs correspondent encore à nos aspirations.

Nous passons beaucoup de temps à réfléchir à la manière d’améliorer notre place dans un système. Nous en passons beaucoup moins à nous demander si ce système correspond encore à ce que nous voulons devenir.

C’est peut-être là que tout a commencé.

 

J’ai choisi de tourner une page, non par nécessité, mais par curiosité.

 

Je n’ai pas quitté mon ancienne vie parce qu’elle était dépourvue de sens. Elle m’avait apporté des expériences, des rencontres, des responsabilités et de nombreuses satisfactions. Mais je ne voulais pas que cette trajectoire, aussi riche soit-elle, définisse à elle seule la suite de mon existence.

À 55 ans, pourquoi faudrait-il nécessairement consolider ce qui existe déjà ? Pourquoi l’expérience devrait-elle nous conduire uniquement à protéger nos acquis et à réduire les risques ?

J’ai choisi de tourner une page, non par nécessité, mais par curiosité. Pour découvrir ce qui se trouve au-delà du cadre connu.

Car il est parfois plus difficile de quitter une vie qui fonctionne que de quitter une vie qui ne fonctionne plus.

Quitter un système sans le renier

La Suisse représente beaucoup à mes yeux : la stabilité, la sécurité, la rigueur, des institutions solides et une qualité de vie remarquable. J’ai bénéficié de ces avantages, j’ai contribué à ce système et je reconnais tout ce qu’il m’a apporté – et tout ce que je lui ai apporté

Mon départ ne constitue donc pas un rejet de la Suisse et de tout ce qu’elle est.

De la même manière, je ne considère pas l’Afrique comme un monde idéal opposé à un Occident imparfait. Chaque environnement possède ses forces, ses faiblesses et ses contradictions.

Le véritable changement est ailleurs : j’ai cessé de considérer qu’un seul modèle de vie devait constituer l’horizon de mon existence.

Nous avons tendance à associer la réussite à une trajectoire relativement standardisée : se former, travailler, progresser, accumuler, sécuriser son avenir. Ce parcours est légitime, mais il n’est pas universel.

Il existe d’autres manières de travailler, de créer de la valeur, d’organiser son temps et de définir ce que signifie réussir.

Sortir d’un système ne signifie pas nécessairement le combattre. Cela peut simplement vouloir dire expérimenter une autre voie, en conservant ce que l’on a appris et en acceptant de remettre le reste en question.

Je ne pars pas les mains vides. J’emporte mon expérience, mes compétences, mes erreurs et mes convictions. Mais je laisse derrière moi une partie des repères qui avaient longtemps structuré mon existence.

Et c’est précisément là que commence l’expérience.

L’Afrique : apprendre à vivre autrement

Changer de pays ne suffit pas à changer de vie. Nous emportons nos habitudes avec nous. Nous pouvons quitter un bureau pour nous retrouver dans le bush tout en conservant les mêmes réflexes de contrôle, la même obsession de la planification et la même manière de mesurer notre efficacité.

Changer de système exige davantage : accepter que certaines références ne fonctionnent plus de la même manière et apprendre à regarder avant de juger.

En Afrique australe, l’imprévu fait partie du quotidien. Les distances, les pistes, les passages de frontières, les pannes et les conditions naturelles imposent une autre relation au temps et à la planification.

Il faut prévoir, bien sûr, mais aussi accepter que la réalité ne se conforme pas toujours à nos plans.

Dans mon ancienne vie professionnelle, anticiper les risques et préparer différents scénarios était essentiel. Cette compétence reste précieuse. Mais le bush rappelle une vérité fondamentale : nous ne pouvons pas tout maîtriser.

La véritable capacité d’adaptation ne consiste pas à empêcher le monde de nous surprendre. Elle consiste à savoir quoi faire lorsqu’il nous surprend.

Cette leçon dépasse largement les pistes africaines. Elle concerne aussi nos organisations, nos institutions et nos vies personnelles.

Nous investissons énormément d’énergie à construire des systèmes capables de fonctionner dans des conditions prévues. Nous devons également apprendre à décider lorsque les conditions changent.

La véritable capacité d’adaptation ne consiste pas à empêcher le monde de nous surprendre. Elle consiste à savoir quoi faire lorsqu’il nous surprend.

Le luxe de l’essentiel

Il y a quelque chose de profondément révélateur dans les journées passées au milieu de la nature.

Un matin froid, les premiers oiseaux, le café préparé au camp, les gestes simples avant de reprendre la piste. Le soir, le silence, les bruits de la savane et le ciel étoilé.

Pas nécessairement de chauffage, de climatisation ou de confort permanent. Il faut composer avec les éléments, accepter certaines contraintes et vivre davantage au rythme de ce qui se passe réellement.

Cela ne signifie pas que l’inconfort soit une vertu. Mais nous découvrons que nous pouvons vivre heureux sans chercher à éliminer chaque difficulté.

Le temps, la liberté de choisir son itinéraire, une rencontre, un paysage ou une conversation autour d’un feu retrouvent une valeur particulière.

C’est dans ces moments que prend tout son sens une idée qui nous accompagne dans la construction de BomaQuest avec mon épouse, Muriel : le luxe de l’essentiel.

Le luxe ne se mesure pas uniquement à ce que l’on possède. Il peut résider dans le temps dont on dispose, la liberté de décider et la possibilité de s’émerveiller sans devoir immédiatement transformer chaque instant en une activité productive.

Nous avons parfois tellement organisé nos vies pour obtenir davantage que nous oublions de nous demander si ce davantage nous apporte réellement quelque chose.

Posséder plus n’est pas nécessairement vivre mieux. Être plus occupé ne signifie pas être plus utile. Aller plus vite ne garantit pas que l’on avance dans la bonne direction.

La nature nous rappelle simplement que nous ne sommes pas au centre de tout.

Nous découvrons que nous pouvons vivre heureux sans chercher à éliminer chaque difficulté.

Deux mondes, une nouvelle perspective

Vivre entre la Suisse et l’Afrique australe permet de regarder différemment les systèmes auxquels nous appartenons.

La Suisse m’a appris l’importance de la rigueur, de la responsabilité et de la confiance. L’Afrique australe m’offre d’autres occasions d’apprendre : l’adaptation, la patience, la débrouillardise et l’humilité face à l’imprévu.

Bien sûr, ces qualités ne sont l’exclusivité d’aucun pays. Il ne s’agit pas de classer deux mondes, mais de comprendre ce que chacun peut nous apprendre.

Lorsqu’on reste longtemps au même endroit, on finit par prendre certaines habitudes pour des nécessités. Le changement d’environnement nous montre qu’elles ne sont parfois que des réponses à un contexte particulier.

Ce qui semblait indispensable ici ne l’est pas toujours ailleurs. Ce qui paraît inefficace dans un système peut devenir logique dans un autre.

Cette découverte rejoint mes années de stratégie et d’innovation : prendre de la hauteur, sortir du cadre et confronter des perspectives différentes.

La différence, aujourd’hui, est que je ne me contente plus d’étudier les systèmes. Je vis à l’intérieur de systèmes différents, avec leurs avantages, leurs limites et leurs exigences.

Changer de perspective n’est pas seulement un exercice intellectuel. Cela peut transformer profondément notre manière de penser, de décider et de vivre.

Lorsqu’on reste longtemps au même endroit, on finit par prendre certaines habitudes pour des nécessités.

Le prix de la liberté

Une rupture n’est jamais gratuite.

On perd certains repères, des habitudes, une partie de son statut et la facilité avec laquelle les autres comprenaient notre rôle. On doit reconstruire ses rythmes, ses relations et ses formes de stabilité.

La liberté est enthousiasmante, mais elle implique aussi de porter plus directement la responsabilité de ses choix.

Lorsque l’on n’est plus défini par une fonction ou une organisation, il faut répondre à une question fondamentale : qui suis-je, et qu’est-ce que je souhaite accomplir ? J’avoue que cela est un exercice qui demande une très grande humilité.

La réponse ne vient pas immédiatement. Elle se construit au quotidien, dans les projets que l’on choisit, les relations que l’on entretient et le temps que l’on décide de consacrer à ce qui compte vraiment.

En contrepartie, certaines choses prennent une importance nouvelle : le temps, l’autonomie, la curiosité et la possibilité de continuer à apprendre.

À 55 ans, je ne considère pas que mon parcours soit achevé. Je vois plutôt les expériences accumulées comme des ressources que je peux désormais mobiliser autrement.

Je ne prétends pas avoir trouvé une recette universelle. Mon choix ne conviendrait pas à tout le monde. Mais mon expérience montre qu’une trajectoire peut être réinventée, même lorsque tout semble déjà établi.

Lorsque l’on n’est plus défini par une fonction ou une organisation, il faut répondre à une question fondamentale : qui suis-je, et qu’est-ce que je souhaite accomplir ?

Et si nous nous trompions sur le futur ?

Cette expérience personnelle soulève une question plus large.

Dans nos sociétés, le progrès est souvent associé à l’accumulation, à l’accélération et à la maîtrise croissante de notre environnement. Nous cherchons à produire davantage, à optimiser les processus et à améliorer les performances.

Ces efforts ont permis des avancées considérables. Mais une question demeure : les critères que nous utilisons pour mesurer le progrès sont-ils suffisants ?

Une organisation peut devenir plus efficace tout en épuisant ceux qui la font fonctionner. Une société peut s’enrichir sans que chacun se sente mieux. Nous savons mesurer ce qui augmente, mais beaucoup moins facilement ce qui disparaît : le temps disponible, la qualité des relations, le silence ou le sentiment de liberté.

Le problème n’est pas le progrès, ni l’innovation. C’est notre tendance à considérer qu’une amélioration mesurable constitue nécessairement une amélioration de la vie.

Mon expérience professionnelle m’a appris à comprendre les systèmes et à améliorer leur fonctionnement. Mon changement de vie m’invite à interroger les objectifs que nous leur donnons.

Car nous pouvons consacrer énormément d’intelligence à améliorer un modèle sans jamais remettre en question ce qu’il cherche à accomplir.

Le futur autrement commence peut-être lorsque nous cessons de nous demander uniquement comment faire mieux, pour nous demander aussi ce qui mérite réellement d’être fait.

Cette question concerne les institutions, les entreprises, les responsables politiques, les relations diplomatiques et chacun d’entre nous.

Elle ne nécessite pas forcément de partir vivre en Afrique. Elle peut conduire à changer de métier, à créer une activité, à réduire son rythme ou à réorganiser ses priorités.

L’essentiel n’est pas de changer à tout prix. C’est de ne pas considérer notre situation actuelle comme la seule possible.

Nous pouvons consacrer énormément d’intelligence à améliorer un modèle sans jamais remettre en question ce qu’il cherche à accomplir.

Je ne suis pas parti pour fuir. Je suis parti pour découvrir.

Lorsque je regarde le chemin parcouru, je ne vois pas deux vies opposées, mais deux chapitres d’une même histoire.

Le premier m’a appris à comprendre les institutions, à prendre des responsabilités, à réfléchir stratégiquement et à travailler avec des personnes remarquables.

Le second m’invite à mettre ces acquis à l’épreuve, à les compléter et parfois à les remettre en question.

Je ne souhaite pas effacer ce que j’ai été pour devenir quelqu’un d’autre. Je souhaite utiliser ce que j’ai appris pour vivre différemment.

Je ne suis pas parti en Afrique pour démontrer que mon ancien monde avait tort. Je suis parti pour découvrir ce que je ne pouvais pas apprendre en restant exclusivement à l’intérieur de celui-ci.

Cette démarche ne signifie pas que j’ai trouvé toutes les réponses. Elle signifie que j’ai accepté de vivre avec de nouvelles questions.

Je ne sais pas exactement ce que les prochaines années m’apporteront. Je sais qu’elles seront différentes, qu’elles comporteront des difficultés et qu’elles m’obligeront à continuer d’apprendre.

Et c’est précisément ce qui les rend intéressantes.

Un matin dans le bush, lorsque le soleil apparaît au-dessus de l’horizon et que les premiers oiseaux et les singes commencent à se faire entendre, je repense parfois à toutes ces années consacrées à préparer des scénarios, à anticiper les risques et à chercher des solutions.

Je mesure la valeur de ce parcours. Mais je sais aussi qu’aucune stratégie ne peut décider à ma place de ce qui donne du sens à ma vie.

À un moment, il faut cesser de préparer indéfiniment le changement et accepter de le vivre.

Il faut parfois sortir du cadre pour comprendre ce que le cadre nous empêchait de voir.

J’ai passé une partie de ma vie professionnelle à préparer le futur. À 55 ans, j’ai décidé de commencer à l’expérimenter.

Non pas parce que j’avais trouvé toutes les réponses, mais parce que j’avais compris qu’il me restait encore beaucoup de questions à explorer.

Le futur n’est pas uniquement ce qui nous attend. Il est aussi ce que nous choisissons d’en faire.

Le futur autrement. Non pas une destination, mais une manière de continuer à avancer, avec lucidité, humilité et curiosité.

Il faut parfois sortir du cadre pour comprendre ce que le cadre nous empêchait de voir.

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