Q338 · La prospective à l’interface

1 juillet 2026
14 mins de lecture

Nous nous proposons dans cette série « deftech – les coulisses »  de raconter le plus fidèlement possible le vécu du programme deftech, ses choix, ses défis et surtout les leçons apprises.

Episodes: E01 | E02 | E03 | E04 | E05 | E06 | E07 | E08 | E09

English Version

Cela fait quelques années que l’épisode 8 de la série Deftech Les coulisses a été rédigé, et si  entre deux ce fut tout sauf un long fleuve tranquille, l’aventure et les défis l’accompagnant sont toujours aussi passionnants.

Durant cette période, nous avons eu droit au départ à la retraite de mon chef Hansruedi Bircher suivi un peu plus tard par le chef de l’armement et le chef de l’armée. Du point de vue de l’actualité, nous sommes témoins des guerres en Ukraine, à Gaza, en Iran, d’une géopolitique passablement nouvelle relevant le degré d’urgence en Europe et pour la Suisse en particulier.

En deux mots, la situation a évolué, les besoins avec et le dispositif de prospective logiquement s’adapte.

Nous accommodant des changements organisationnels, nous sommes désormais deux grâce au Dr. Kilian Wasmer à nous occuper de l’anticipation et de la prospective. Si la différence terminologique n’est pas encore très claire, nous avons opté pour une répartition pragmatique des tâches, entre production de contenu et divulgation. L’objectif inchangé étant d’avoir le plus d’impact auprès de nos différentes parties prenantes, les étapes et actions à réaliser étaient identifiées depuis longtemps, seule leur implémentation laissait toujours à désirer. 

De la créativité à la production : comment utiliser un groupe de personnes intermédiaires et d'enseigner à l'enseignant - train the trainer - afin de disséminer et convertir le plus de monde possible à la pensée prospective !

Une obsession : ajouter de la valeur

La nécessité d’ajouter de la valeur aux travaux réalisés par des tiers fut à la base du dispositif dès sa création en 2013, cela l’est encore plus actuellement lorsque l’on sent la pression de l’urgence pour toute une série de missions.

Comment obtenir l’attention des décideurs lorsque l’on entend très justement que « Le besoin opérationnel décide, pas la technologie », pour citer Edouard Vifian ?

La réponse est évidente : il nous faut travailler dans le système et cela signifie que le point d’entrée est le « besoin opérationnel ». Attention cependant au danger de se focaliser sur les opérationnels d’aujourd’hui ; notre travail est d’anticiper ceux de demain. Nous en sommes conscients. Ce qui importe ici est de trouver le meilleur point d’entrée, de rendre compréhensible, non pas le contenu des livrables que nous allons réaliser, mais le positionnement du programme de prospective. A nous ensuite de décliner les travaux afin qu’ils répondent aux besoins d’anticipation de la doctrine, de l’enseignement, de l’achat de matériel, etc.

Le néophyte pensera logiquement qu’il suffit simplement de demander : quels sont vos besoins ? Le réalité terrain est plus compliquée et nous sommes littéralement « partis à la chasse » à ces besoins en provoquant différentes opportunités d’échanges sous forme de journées, d’ateliers, de participation continue à des séances mensuelles afin de regrouper ces besoins.

Inutile de dire que la nature et le niveau des descriptions récoltées fut passablement hétérogènes, oscillant entre les niveaux opérationnels, tactiques et stratégiques. Au réflexe de standardisation du contenu, nous avons préférer la classification afin de maintenir toute la richesse informationnelle qu’ils renferment.

« Le besoin opérationnel décide, pas la technologie »

Un travail à l’interface

Le terme pouvant le mieux définir ce que nous nous efforçons de faire est le mot « interface », et ce à différents niveaux : interface entre le monde technologique et le monde opérationnel, entre le monde civil et militaire, entre l’académique et l’industriel, entre l’existant et le possible, entre l’imaginaire et la réalité… et la liste n’est pas exhaustive !  

Représentation des deux processus d'anticipation « push technologique « versus le « pull technologique « conduits en parallèle dans les activités du dispositif de prospective deftech
Passage de la réalité à l'imagination et vice versa dans les deux processus de « push & pull technologique ».

Les projets financés par le dispositif de prospective servent à nourrir l’interface afin de permettre des échanges selon des méthodologies ainsi que des processus stimulants. Là aussi nous chérissons ce qui est fait ailleurs en l’adaptant le plus possible aux spécificités helvétiques.

Cela explique les différents livrables ainsi que types de livrables que nous produisons qui sont souvent des réflexions spécifiques (des verticaux) dans le but de comprendre ce que les différentes tendances peuvent induire comme changement par rapport à ce qui existe aujourd’hui, plutôt que des panoramas futuristes (par exemple : mobilité 2050).

Nous essayons de comprendre ce qui change, ou peut changer, plutôt que de nous projeter à un horizon temporel donné.

Description du processus de travail du dispositif de prospective Deftech.
Les travaux commencent par l’établissement de besoins avec les différentes parties prenantes. Ces besoins sont analysés et traités dans les projets qui vont se charger de fournir des livrables qui seront ensuite présentés et travaillés ensemble avec les parties prenantes. Ces dernières portent les connaissance métier et sont à même de comprendre les implications sur les différentes dimensions de l’armée, de prendre des décisions ainsi que de coordonner les actions s’y rapportant.
Le travail du dispositif est indépendant dans sa phase de recherche et de création tout comme il est séparé des décisions et des actions prises en aval.
Plus les deux processus collaborent et organisent leur travail ensemble, plus la considération des nouvelles opportunités et menaces aura une chance de mener à une action concrète. Logiquement, plus les processus se découplent, et moins les travaux d’anticipation auront de l’impact.

En quelques sortes, nous amenons les ingrédients nécessaires pour une réflexion à base technologique, notre 50%, plus un 20% de méthode afin que l’échange se passe. 

Ensuite, afin que la recette se matérialise, nous avons besoin des 30% d’apport métier de la part de l’armée afin de comprendre les implications du thème préparé sur les cas d’usages et les capacités militaires. Nous pouvons certes avancer des hypothèses, mais cela restera uniquement une appréciation externe de la situation.

En faisant l’analogie avec la fabrication du pain, nous préparons les farines, et la levure ainsi que la recette. Nous attendons ensuite de la part de nos parties prenantes qu’elles apportent l’eau (qui va permettre de lier les ingrédients), mélangent le tout avec notre aide et le mettent au four. Il s’agit tout simplement d’un travail d’équipe et c’est celle-ci qui devrait avoir le plaisir de se nourrir du résultat (intellectuellement, dans notre cas).

Une identité renouvelée

En parallèle du travail de fond, nous avons également modifié le visuel de Deftech en intégrant en 2025 le visuel de l’armée suisse étant lui passé subtilement du blason au bouclier.

Mais le changement principal est venu du site Internet, lequel, après 13 années de bon et loyaux services, mais totalement pirate, a dû être fermé. Grâce à la Wayback Machine, l’historique du site devrait être figé à jamais dans une éternité toute numérique.

L’adresse https://deftech.ch renvoie désormais sur la page dédiée mise à jour chez armasuisse Sciences et technologie. Soyons honnête, avec un peu de bonne volonté cela fut aussi l’occasion d’une sélection de ce qui valait la peine d’être présenté, le résultat n’est pas si mal. 

Vous remarquerez également que l’historique du programme ainsi que toutes les publications se trouvent désormais hébergés sur ce site avec pour point d’entrée https://atelierdesfuturs.org/deftech/ . Là également quelques adaptations ont permis de rendre un meilleur aperçu temporel des activités du dispositif.

L’un dans l’autre nous sommes en train d’implémenter la vision systémique de « La prospective à 3 corps ». Cela prend du temps, requiert de la persuasion, et surtout une bonne dose d’enthousiasme et, comme toujours, de chance ! 

Après l’enfance, voici venu le moment d’accompagner le concept dans son adolescence !

Défis et leçons apprises

  1. Anticiper, c’est négocier avec le réel. Et pour la négociation, je vous conseille chaleureusement les livres de Marwan Mery. Cela peut sembler très loin du sujet, mais vous réaliserez vite que convaincre d’intégrer la prospective dans la réflexion stratégique nécessite souvent, si ce n’est pas toujours, une bonne négociation ! Et si cela ne vous convainc pas, aucun doute que vous trouverez de nombreux usages dans la vie de tous les jours !

  2. Les temps changeant, les préoccupation également et nous avons vécu l’émergence de l’acceptation de concepts travaillé de puis longtemps et qui grâce à l’actualité se retrouvent projeté sur le devant de la scène : dual-use, souveraineté entre autre.  Le travail de ces thémes est réalisé soit directement par un projet dédié, soit en les intégrant comme dimensions dans divers activités (ateliers, tables rondes, etc).

  3. Nous poursuivons dans l’intégration de différents formats (écrit, audio, visuel) pour traiter les différentes facette d’une thématique et avons essayé le roman prospectif avec H20-2047. L’intention est de raconter une histoire se passant dans une réalité parallèle intégrant différents projets prospectif.

  4. Nous osons un nouveau format sur deux jours sous le nom de « Plateforme d’anticipation » uniquement pour les membres du DDPS. L’objectif est de présenter les différents projets de prospective et d’illustrer comment les participants peuvent se servir du contenu et de la méthodologie pour se projeter dans les différents cas d’usages.  A l’interface entre découverte et formation des formateurs (train the trainer) nous innovons dans le format et la durée.

  5. Plutôt que de sauter à froid dans un futur, nous essayons de mettre les participants en conditions par rapport à la nouveauté, à l’impensé, au futur possible. Cela passe par la nourriture, par le mouvement, par la posture, par le conscient et le subconscient. Jusqu’à maintenant nous nous étions concentré uniquement sur le contenu et la façon de le transmettre en oubliant totalement de préparer le récepteur ou la réceptrice, c’est à dire l’humain ! C’est maintenant chose faite !

Q338 · Foresight at the interface

In this series « deftech – behind the scenes », we propose to tell the story of the programme deftech as faithfully as possible; its choices, its challenges and above all the lessons learned.

Episodes: E01 | E02 | E03 | E04 | E05 | E06 | E07 | E08 | E09

It has been a few years since episode 8 of the Deftech · Behind the Scene serie was written, and whilst things have been anything but plain sailing in the meantime, the adventure and the challenges that come with it remain as exciting as ever.

During this period, we saw the retirement of my boss, Hansruedi Bircher, followed a little later by the Chief of Armaments and the Chief of the Armed Forces. In terms of current affairs, we are witnessing wars in Ukraine, Gaza and Iran, as well as a somewhat new geopolitical landscape that is heightening the sense of urgency in Europe and for Switzerland in particular. In short, the situation has changed, needs have evolved, and our foresight framework is naturally adapting accordingly.

In line with organisational changes, there are now two of us – thanks to Dr Kilian Wasmer – working on anticipation and foresight. Whilst the terminological distinction is not yet entirely clear, we have opted for a pragmatic division of tasks between content production and dissemination. As our objective remains unchanged – to have the greatest possible impact on our various stakeholders – the steps and actions to be taken had long been identified; it was only their implementation that continued to fall short.

De la créativité à la production : comment utiliser un groupe de personnes intermédiaires et d'enseigner à l'enseignant - train the trainer - afin de disséminer et convertir le plus de monde possible à la pensée prospective !

One obsession: adding value

The need to add value to work carried out by third parties has been at the heart of the initiative since its inception in 2013; this is even more so today, when we feel the pressure of urgency across a whole range of projects.

How do we capture the attention of decision-makers when we rightly hear that « Operational need decides, not technology », to quote Edouard Vifian?

The answer is obvious: we must work within the system, and that means the entry point is the ‘operational need’. However, we must be wary of the danger of focusing solely on today’s operational needs; our job is to anticipate those of tomorrow. We are aware of this. What matters here is finding the best entry point, making clear not the content of the deliverables we will produce, but the positioning of the foresight programme. It is then up to us to tailor the work so that it meets the needs of anticipating developments in doctrine, training, equipment procurement, and so on.

A novice might logically assume that all one needs to do is ask: ‘What are your needs?’ The reality on the ground is more complicated, and we literally ‘went hunting’ for these needs by creating various opportunities for dialogue in the form of one-day events, workshops and ongoing participation in monthly sessions, in order to collate these needs.

Needless to say, the nature and level of the descriptions gathered were quite varied, ranging from operational to tactical and strategic levels. Rather than standardising the content, we opted for classification in order to preserve the full wealth of information they contained.

 

« Operational need decides, not technology »

Work at the interface

The term that best defines what we are striving to achieve is the word ‘interface’, and this applies at various levels: the interface between the technological and operational worlds, between the civilian and military spheres, between academia and industry, between the existing and the possible, between the imaginary and reality… and the list goes on!  

Illustration of the two foresight processes – ‘technological push’ versus ‘technological pull’ – carried out in parallel within the activities of the foresight initiative deftech
The transition from reality to imagination and vice versa in the two processes of « technological push and pull ».

The projects funded by the foresight programme serve to nourish this interface, enabling exchanges based on stimulating methodologies and processes. Here too, we value what is being done elsewhere, whilst adapting it as much as possible to Swiss specificities.

This explains the various deliverables and types of deliverables we produce, which are often specific analyses (vertical studies) aimed at understanding what changes different trends might bring about compared to the current situation, rather than futuristic overviews (for example: mobility in 2050). We try to understand what is changing, or may change, rather than projecting ourselves to a specific point in the future.

Description of the working process of the Deftech foresight initiative.
Work begins with identifying requirements in consultation with the various stakeholders. These requirements are analysed and addressed within the projects that will be responsible for producing deliverables, which will then be presented and discussed together with the stakeholders. These stakeholders possess domain expertise and are able to understand the implications for the various aspects of the armed forces, to make decisions and to coordinate the actions relating to them.
The framework operates independently during its research and development phase, just as it is separate from the decisions and actions taken at a later stage.
The more the two processes collaborate and organise their work together, the greater the chance that consideration of new opportunities and threats will lead to concrete action. Logically, the more the processes become decoupled, the less impact the foresight work will have.

In a sense, we provide the necessary ingredients for technology-based analysis, our 50%, plus a further 20% in methodology to facilitate the exchange.

Then, for the ‘recipe’ to come to fruition, we need the 30 per cent of subject-matter expertise from the armed forces to understand the implications of the prepared topic for military use cases and capabilities. We can, of course, put forward hypotheses, but these will remain merely an external assessment of the situation.

To draw an analogy with baking bread, we prepare the flour, the yeast and the recipe. We then expect our stakeholders to provide the water (which will bind the ingredients together), mix everything together with our help, and put it in the oven. It is quite simply a matter of teamwork, and it is the team that should have the pleasure of reaping the rewards (intellectually, in our case).

A refreshed identity

Alongside this groundwork, we have also updated Deftech’s visual identity by incorporating the Swiss Army’s logo in 2025, which has subtly shifted from a coat of arms to a shield.

But the main change came with the website, which, after 13 years of loyal service – albeit entirely unauthorised – had to be shut down. Thanks to the Wayback Machine, the site’s history should be preserved forever in a wholly digital eternity.

The URL https://deftech.ch now redirects to the updated dedicated page on the armasuisse Science and Technology website. Let’s be honest, with a bit of effort, this was also an opportunity to curate a selection of what was worth showcasing – the result isn’t half bad. You will also notice that the programme’s history and all publications are now hosted on this site, accessible via https://atelierdesfuturs.org/deftech/. Here too, a few adjustments have helped provide a clearer chronological overview of the programme’s activities.

All in all, we are in the process of implementing the systemic vision of ‘Three-Body Foresight’.

It takes time, requires persuasion, and above all a good dose of enthusiasm and, as always, a bit of luck!

Having passed through its infancy, the time has now come to guide the concept through its adolescence.

 

It takes time, requires persuasion, and above all a good dose of enthusiasm and, as always, a bit of luck!

Challenges and lessons learnt

  1. Anticipating the future means negotiating with the present. And when it comes to negotiation, I warmly recommend Marwan Mery’s books. This may seem a long way off the subject, but you’ll soon realise that convincing people to incorporate foresight into strategic thinking often—if not always—requires some skilful negotiation! And if that doesn’t convince you, you’ll no doubt find plenty of practical uses for it in everyday life!

  2. As times change, so do our concerns, and we have witnessed the growing acceptance of concepts that have been under development for a long time and which, thanks to current events, have now been thrust into the spotlight: dual-use and sovereignty, amongst others. Work on these themes is carried out either directly through a dedicated project or by integrating them as key aspects into various activities (workshops, round-table discussions, etc.).

  3. We are continuing to integrate different formats (written, audio, visual) to explore the various facets of a theme, and have experimented with the prospective novel through H20-2047. The aim is to tell a story set in a parallel reality that incorporates various foresight projects.

  4. We are trialling a new two-day format called the ‘Anticipation Platform’, exclusively for DDPS members. The aim is to present the various foresight projects and to illustrate how participants can use the content and methodology to envisage different use cases.  At the intersection of discovery and train-the-trainer programmes, we are innovating in terms of both format and duration.

  5. Rather than plunging headlong into the future, we aim to prepare participants to engage with the new, the unthinkable and the possible future. This involves food, movement, posture, and both the conscious and subconscious mind. Until now, we had focused solely on the content and how to convey it, completely forgetting to prepare the recipient – that is, the human being! That has now been rectified!

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Catégories

Même catégorie

Découvrez

Nouveaux artisanes et artisans des futurs

Dernières parutions

Sur les traces d’un réserviste amoureux

Rencontre avec l’œuvre d’un helvético-lituanien qui nous ouvre les portes de la société lituanienne à travers des expériences peu communes : l’immersion dans la réserve…

Ne manquez pas

Q337 · Les contre-tendances au service d’une prospective plus influente ?

Dans de nombreuses organisations, le plus grand…

Q334 · Pourquoi les organisations doivent se méfier des scénarios positifs

Lors d’un récent séminaire de direction, un…

Q333 · Lire les encycliques pour mieux comprendre demain ?

Cela fait quelque temps déjà que je…