Q334 · Pourquoi les organisations doivent se méfier des scénarios positifs

12 juin 2026
2 mins de lecture
Extrait du film Don't Look Up (2021) © NIKO TAVERNISE / NETFLIX

Article publié initialement sur le site de Usbek & Rica

Lors d’un récent séminaire de direction, un dirigeant m’a posé une question très légitime.

Après avoir travaillé sur plusieurs scénarios prospectifs assez sombres, truffés de contraintes énergétiques, de tensions sur les ressources, d’instabilités géopolitiques, de durcissements réglementaires, de fragilités sociales et j’en passe, il m’a demandé : « Ne serait-il pas préférable de travailler avec des scénarios plus positifs ? » 

J’ai alors d’abord pensé aux Limites à la croissance, publiées en 1972, qui eurent l’audace scandaleuse de rappeler que l’avenir n’était pas seulement une promesse d’expansion mais aussi une affaire de limites.

Et j’ai immédiatement pensé ensuite à une référence plus improbable, une scène d’un western spaghetti, Mon nom est Personne, sorti un an après, en 1973. On y raconte l’histoire d’un petit oiseau tombé de son nid en plein hiver. Il grelotte, crie, appelle à l’aide. Une vache passe, le voit, et pour le réchauffer, le recouvre d’une belle bouse fumante. L’oiseau, désormais au chaud, se remet à chanter. Un coyote l’entend, le sort délicatement de la bouse… puis le mange.

 

Un scénario qui offre des solutions n’est pas nécessairement un scénario qui prépare à l’avenir

 

La morale est brutale : ceux qui vous mettent dans la m* ne le font pas toujours pour votre malheur tandis que ceux qui vous en sortent ne le font pas toujours pour votre bonheur. C’est probablement l’une des meilleures leçons de prospective stratégique dans un monde fluctuant et contraint.

La Fable Du Petit Oiseau I Mon Nom Est Personne (Soundtrack Thème) · Source : CMovies

Le piège élégant des lendemains qui chantent

Dans beaucoup d’organisations, les scénarios jugés « positifs » séduisent immédiatement. Ils ouvrent des portes, ils donnent de l’air, ils promettent des lendemains qui chantent faits de relais de croissance, de technologies salvatrices, de marchés émergents, de clients enthousiastes, de chaînes de valeur réinventées et de transitions maîtrisées. En bref, ils donnent l’impression de sortir l’organisation de la m*… Et c’est précisément là qu’il faut devenir vigilant.

Car un scénario rassurant n’est pas nécessairement un scénario utile et un scénario qui offre des solutions n’est pas nécessairement un scénario qui prépare à l’avenir. Il peut même devenir un piège élégant en retirant trop vite l’organisation de l’inconfort, sans lui laisser le temps de comprendre ce que cet inconfort révèle.

Rester prospère par gros temps

À l’inverse, accepter de travailler avec des futurs contraints et contraignants peut sembler dégradant. Cela peut donner l’impression d’insulter l’ambition de l’organisation, de nier son potentiel, de refroidir les équipes, de contredire la stratégie et, pire encore, de salir la belle histoire que l’organisation aime se raconter à elle-même.

Pourtant, un futur contraint et contraignant oblige à regarder les dépendances, les vulnérabilités, les arbitrages impossibles, les promesses intenables, les modèles économiques qui ne fonctionnent que par temps calme, et les angles morts que les scénarios optimistes transforment trop vite en opportunités.

Alors certes, ce n’est pas agréable, ce n’est pas inspirant au sens habituel du terme, ce n’est pas fait pour faire applaudir un comité de direction. Mais c’est peut-être le plus sûr moyen de permettre à une organisation de rester prospère par gros temps.

 

Un futur contraint et contraignant oblige à regarder ce qui n’est pas agréable, mais qui pourrait permettre de rester prospère par gros temps.

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