“Donnez un bol de riz à un homme, il se nourrira un jour ; apprenez-lui à cultiver le riz, il se nourrira toute sa vie.”
Ce dicton pourrait presque servir d’exergue aux Coulisses du futur. Depuis plusieurs décennies, la prospective produit des rapports, des scénarios et des visions à 2030, 2040 ou 2050. Certains sont remarquables et permettent de découvrir des futurs auxquels nous n’aurions probablement pas pensé seuls. Ils nous indiquent ce qui pourrait advenir, ce à quoi nous devrions nous préparer, parfois même ce qu’il serait souhaitable de faire.
Mais ces travaux ont aussi une limite. Ils donnent principalement accès au résultat de l’exercice prospectif, beaucoup plus rarement aux conditions de sa fabrication. Le lecteur découvre des futurs possibles, mais il apprend peu à les construire lui-même. Il reçoit, pour reprendre la métaphore, un bol de riz sans nécessairement apprendre à le cultiver.
Avec Les Coulisses du futur, nous avons essayé de faire autre chose, non pas proposer les scénarios qu’il faudrait connaître ou la méthode qu’il faudrait adopter, mais donner à davantage de personnes les moyens de découvrir, pratiquer et s’approprier la prospective.
nous avons essayé de faire autre chose, […] donner à davantage de personnes les moyens de découvrir, pratiquer et s’approprier la prospective.
Une aventure qui n’avait pas de plan
L’histoire commence le 2 septembre 2019, à Genève. Rapidement, les premiers articles paraissent, d’autres contributeurs arrivent, des pratiques se rencontrent et ce qui allait devenir l’Atelier des futurs prend progressivement forme.
Rien, à ce moment-là, ne permettait d’anticiper ce qui suivrait. Il n’existait ni doctrine prospective à diffuser ni projet d’ouvrage réunissant un jour plus d’une centaine de contributrices et contributeurs. Nous avons commencé par publier, discuter, confronter les manières de faire et expérimenter des formats.
Cette absence de plan initial pourrait être interprétée comme un défaut de conception. Elle constitue au contraire, avec le recul, l’une des caractéristiques les plus importantes de l’aventure. L’Atelier ne s’est pas développé à partir d’une définition préalable de ce que devait être la prospective. Il s’est construit progressivement à partir des pratiques de celles et ceux qui acceptaient de les partager.
C’est en cela que cette histoire me paraît aujourd’hui profondément pragmatiste, au sens de John Dewey.
L’Atelier ne s’est pas développé à partir d’une définition préalable de ce que devait être la prospective
La prospective comme enquête
Chez Dewey, la connaissance se construit dans l’enquête. Lorsqu’une situation devient incertaine et que nos habitudes ne suffisent plus, nous formulons des hypothèses, nous les mettons à l’épreuve et nous apprenons de leurs conséquences. Une idée n’est donc pas simplement une représentation du réel. Elle constitue aussi un instrument pour agir sur une situation et, si nécessaire, reformuler le problème lui-même.
L’Atelier des futurs s’est largement développé de cette manière. Les contributeurs y arrivaient avec leurs méthodes et leurs expériences, mais aussi avec leurs doutes et leurs interrogations. Progressivement s’est constitué un espace dans lequel il devenait possible de « réfléchir, fabriquer, échanger, imaginer et tester ».
Le dernier terme est important. Tester une pratique prospective revient à déplacer la question de sa valeur. Une méthode ne vaut plus seulement parce qu’elle appartient à une école reconnue ou qu’elle a été formalisée par un expert. Elle vaut aussi par ce qu’elle permet de faire apparaître, de mettre en discussion ou de transformer dans une situation donnée.
Progressivement s’est constitué un espace dans lequel il devenait possible de « réfléchir, fabriquer, échanger, imaginer et tester ».
Ne pas chercher la bonne méthode
Cette manière de procéder explique pourquoi l’Atelier n’a jamais réellement cherché à trancher une question pourtant classique : quelle serait la bonne manière de faire de la prospective ?
Certains travaillent avec des scénarios, d’autres avec des signaux faibles, de la fiction, du design ou des dispositifs participatifs. Certains cherchent d’abord à éclairer une décision alors que d’autres veulent déplacer les représentations ou ouvrir l’espace des possibles.
Nous aurions pu réduire progressivement cette diversité pour construire une méthode cohérente et identifiable. Nous avons plutôt choisi de considérer cette pluralité comme une ressource. La question n’était pas de savoir quelle pratique devait remplacer les autres, mais ce que chacune permettait de voir que les autres laissaient éventuellement dans l’ombre.
C’est également ce principe qui structure Les coulisses du futur. Le livre est présenté comme le produit d’une communauté réunie « non par une méthode unique ou une vision figée de l’avenir », mais par une curiosité commune pour ce qui pourrait advenir.
Certains cherchent d’abord à éclairer une décision alors que d’autres veulent déplacer les représentations ou ouvrir l’espace des possibles.
Structurer sans réduire
Le passage de l’Atelier au livre posait néanmoins un problème. Une communauté peut vivre avec des contradictions, des détours et des expérimentations inachevées. Un ouvrage suppose davantage de structure.
Avec Quentin Ladetto et Matthieu Gioani, il nous a donc fallu lire, classer, rapprocher, compléter et réécrire cette matière sans lui imposer rétrospectivement une unité qu’elle n’avait jamais eue. Le résultat possède certains attributs du manuel : 57 chapitres répartis en trois parcours pour découvrir la prospective, la pratiquer puis l’installer au sein d’une organisation.
Mais l’ambition reste différente de celle d’un manuel classique. Il ne s’agit pas de transformer plusieurs années d’expérimentations en une méthode universelle dont il suffirait désormais d’appliquer les étapes. Il s’agit de mettre à disposition suffisamment de concepts, d’expériences et d’outils pour permettre au lecteur de composer sa propre pratique.
Apprendre collectivement à cultiver
Avec le recul, c’est probablement ce que l’Atelier des futurs a produit de plus intéressant. Non pas une nouvelle école de prospective, mais une communauté d’enquête capable de mettre en circulation des pratiques, de les confronter et de les transformer.
La publication des Coulisses du futur pourrait dès lors apparaître comme l’aboutissement naturel de cette aventure. Ce serait pourtant une manière assez peu pragmatiste de raconter l’histoire. Le livre renvoie d’ailleurs vers l’Atelier en ligne, ses ressources et les textes qui l’ont nourri, précisément afin que cet ensemble continue d’évoluer.
Les coulisses du futur constituent donc moins la conclusion de l’aventure commencée quelques années plus tôt qu’une nouvelle étape de celle-ci.
Et c’est finalement là que le dicton du bol de riz prend tout son sens. La prospective peut produire des scénarios remarquables et nous permettre d’imaginer des mondes auxquels nous n’aurions pas pensé. Mais sa portée émancipatrice commence véritablement lorsque celles et ceux qui la rencontrent deviennent eux-mêmes capables d’enquêter, d’apprendre et d’agir.