Un mot proposé par Kimsha Bono via https://atelierdesfuturs.org/la-fabrique-des-mots/
La jouinnexion, c’est le plaisir né d’une mise en relation mentale réussie.
La jouinnexion désigne le sentiment d’émancipation qui surgit lorsqu’un ensemble d’idées, de fragments de pensée ou d’intuitions éparses se relient soudainement. Tout devient clair. Ce qui résistait s’ouvre. Ce qui bloquait se dénoue. C’est le moment où « ça fait clic ».
Le plaisir solitaire de la pensée
Ne rougissez pas. La jouinnexion est le dernier plaisir qu’on peut s’offrir gratuitement, sans écran, sans abonnement et sans consentement de l’algorithme.
Pendant des heures, parfois des jours, le cerveau travaille en sourdine. Les idées tournent. Elles se frôlent sans se toucher. Le puzzle manque d’une pièce. Le raisonnement tourne en rond comme un GPS qui recalcule. Puis, sans prévenir, l’alignement se produit. Un verrou saute. L’image se forme. Le cerveau récompense son propre travail par une décharge de dopamine discrète mais profonde. Ce plaisir-là ne doit rien aux likes, rien au regard des autres. Il existe dans le secret d’une conscience qui s’éprouve enfin cohérente.
Archimède dans sa baignoire. Newton sous son pommier. Vous, sous votre douche un mardi matin. Même mécanisme. La jouinnexion est démocratique. Elle frappe sans distinction de QI, de diplôme ou de réseau LinkedIn.
Petite phénoménologie du déclic
La jouinnexion a ses signes. Un léger sourire en coin. Une respiration plus ample. Le regard qui se fixe dans le vide. L’entourage croit à une absence. C’est le contraire : une présence totale à soi-même.
Puis vient l’envie irrépressible de partager. D’expliquer à quelqu’un, n’importe qui de préférence, ce qu’on vient de comprendre. Le conjoint au petit-déjeuner, le collègue à la machine à café, le chien sur le canapé. La jouinnexion rend bavard. Elle transforme les introvertis en conférenciers improvisés et les timides en prosélytes de leur propre eurêka.
Problème, l’interlocuteur n’a pas fait le même chemin. Il acquiesce poliment. Il ne voit pas du tout en quoi c’est génial. La jouinnexion est une fête à laquelle on arrive toujours seul.
La jouinnexion est une fête à laquelle on arrive toujours seul.
L’anti-scroll
Dans l’économie de l’attention, tout est conçu pour nous donner du plaisir rapide. Un like. Une notification. Un reel de quinze secondes. La dopamine en sachet, prête à consommer.
La jouinnexion fonctionne à l’inverse. Elle exige du temps, de la frustration, du brouillard mental. Elle demande qu’on accepte de ne pas comprendre avant que la lumière ne s’allume. C’est une jouissance lente dans un monde d’éjaculation cognitive précoce.
Voilà pourquoi elle se fait rare. Le cerveau, habitué à la gratification instantanée, perd l’habitude de chercher. Pourquoi endurer l’inconfort du doute quand la réponse est à portée de prompt ? La jouinnexion exige précisément ce que la culture numérique nous désapprend : la patience et le goût de l’effort.
La jouinnexion exige du temps, de la frustration, du brouillard mental.
L’IA, voleuse de déclics
Les IA génératives sont les pires ennemies de la jouinnexion. Car elles court-circuitent le cheminement. Elles livrent le résultat sans le trajet tortueux. C’est comme recevoir la photo du sommet sans avoir fait la randonnée.
Un étudiant qui demande à ChatGPT de résoudre un problème obtient la solution. Il n’obtient pas le déclic. Un créatif qui délègue l’idéation à un modèle de langage récupère un concept. Il ne vit pas l’illumination. La machine produit des réponses, pas des jouinnexions.
Déléguer la pensée, c’est troquer le plaisir du cheminement contre l’efficacité du résultat. Ce n’est pas seulement un gain de temps qu’on y gagne. C’est une capacité qu’on y perd. Celle de se sentir auteur de ses propres compréhensions. Celle de jouir de sa propre intelligence.
La crétinIAsation commence peut-être là : non pas quand on cesse de savoir, mais quand on cesse de ressentir le plaisir de comprendre.
Le mot qui manquait
La langue française sait nommer l’effort, l’erreur, l’échec. Elle nomme abondamment la souffrance, la frustration, l’ennui. Elle dispose de tout le vocabulaire du labeur cognitif. Mais elle ne disposait d’aucun mot pour le plaisir de comprendre.
La jouinnexion comble ce vide. Elle nomme ce moment rare, fragile, gratuit, où la pensée se sent libre. Ce moment que les philosophes appellent l’intuition, que les scientifiques appellent la sérendipité, que les enfants appellent « ah mais ouiiii ! » et que les adultes n’appellent plus du tout, trop occupés à scroller.
« Comprendre, c’est jouir sans bruit. »
Termes associés : crétinIAsation, synthonésie, zérophorie.
