Désigne l’acte de réparer, transformé en expérience sociale partagée, où le geste technique devient rituel de transmission et de lien.
La réparience est la pratique collective de la réparation. Des lieux et des moments réguliers où les gens se retrouvent pour remettre en état des objets, des vêtements, des appareils. On y transmet des savoir-faire manuels. On y crée du lien. On y résiste à l’obsolescence programmée avec un tournevis en main (voir : Robustance).
Le culte du neuf contre la mémoire des objets
Pendant des millénaires, réparer était un réflexe. On raccommodait les vêtements. On ressoudait les casseroles. On rempaillait les chaises. Le rémouleur passait dans les rues affûter les couteaux. Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.
Puis le XXᵉ siècle a inventé la société de consommation. Et avec elle, le jetable. Pourquoi réparer quand remplacer coûte moins cher ? Pourquoi recoudre quand on peut racheter ? Le geste de réparation est devenu un signe de pauvreté. On ne répare plus, on commande via Amazon Prime. On ne raccommode plus, on scrolle sur Shein (voir : Zérophorie).
Résultat : 40 millions de tonnes de déchets électroniques par an dans le monde. Des montagnes de réfrigérateurs, d’écrans et de machines à laver qui n’ont eu qu’une vie. Nos tiroirs sont pleins de câbles et de chargeurs obsolètes. Nos décharges débordent d’objets auxquels personne n’accorde une seconde chance (voir : Écophobie).
Le tournevis, arme de reconstruction massive
La réparience inverse le mouvement. Dans un Repair Café, un retraité qui a passé quarante ans dans l’électronique aide une étudiante à réparer son grille-pain. Un menuisier amateur transforme un vieil établi en table de cuisine, pendant qu’une couturière reprend une fermeture éclair. Les uns apportent un savoir. D’autres repartent avec un objet qui fonctionne et une histoire à raconter.
Le geste technique crée ce que la conversation seule ne produit pas : une complicité de l’effort partagé. On ne se regarde pas, on regarde ensemble le problème. On diagnostique. On tâtonne. On échoue. On recommence. Et quand le ventilateur repart ou que la couture tient, le plaisir est collectif.
La réparience transforme un acte solitaire et frustrant en rituel social. Personne ne sait tout réparer. Tout le monde sait réparer quelque chose.
À l’école du démontage
La réparience transmet ce que l’école a cessé d’enseigner : le rapport à la matière. Comprendre pourquoi un circuit ne fonctionne plus. Identifier une soudure défaillante. Sentir sous ses doigts la résistance du bois ou du tissu.
Dans un monde où les objets sont des boîtes noires scellées par des vis propriétaires, ouvrir un appareil devient un acte de connaissance. On découvre que derrière l’écran, il y a des composants, des connexions, une logique. On comprend ce qu’on utilise (voir : Machinoïde).
L’anti-Amazon
La réparience est un modèle économique à l’envers. Elle ne génère pas un chiffre d’affaires. Elle n’a pas de cours en bourse. Elle ne lève pas de fonds. Elle fait exactement le contraire de ce que le marché attend : elle prolonge la durée de vie des objets au lieu d’en vendre de nouveaux.
Chaque objet réparé est un objet hors du système économique. Les industriels l’ont bien compris. Certains collent, vissent, soudent leurs produits pour les rendre irréparables. D’autres suppriment les manuels techniques. La réparience dérange parce qu’elle prouve qu’on peut faire durer ce qui était conçu avec une date de péremption (voir : Futuricide, Pharmakonage).
Pourtant, certains ont compris avant les autres. À Eskilstuna, en Suède, le ReTuna Återbruksgalleria a ouvert ses portes en 2015. Cinq mille mètres carrés de centre commercial entièrement dédié à l’économie circulaire. Le bâtiment est physiquement accolé à la déchetterie municipale. Les habitants viennent déposer leurs encombrants. Le personnel trie ce qui est valorisable et le distribue aux boutiques de la galerie. Le déchet de l’un devient la trouvaille de l’autre. Le circuit est d’une élégance logistique redoutable.
Contrairement à une simple ressourcerie, ReTuna fonctionne comme un véritable centre commercial. Une douzaine de magasins spécialisés : ameublement, électronique, mode, articles de sport, jouets. Un café bio. Des espaces de conférence. Un centre de formation en design de recyclage. En 2020, IKEA y a même ouvert sa toute première boutique au monde exclusivement dédiée aux meubles d’occasion et réparés. L’inventeur du meuble en kit se met à vendre du meuble usagé, l’histoire ne manque pas d’ironie.
Le kintsugi du quotidien
Autre lieu autre tendance du moment. Au Japon, le kintsugi consiste à réparer la céramique brisée avec de la laque saupoudrée d’or. La réparation ne cache pas la cassure. Elle la sublime. L’objet réparé vaut plus que l’objet intact parce qu’il porte son histoire. Belle revanche pour l’objet ordinaire qui s’offre une seconde vie dans les salons de la riche société.
Dans une époque obsédée par le neuf, le lisse et le parfait, la réparience réhabilite l’usure, la patine, les cicatrices du temps. Elle rappelle que la valeur d’un objet n’est pas toujours corrélée à son prix de vente, mais dans l’imaginaire qu’il évoque.
La réparience demain
Le droit de réparer
Des législations imposent aux fabricants de fournir les pièces détachées et les schémas techniques de leurs produits. L’Union européenne instaure un indice de réparabilité obligatoire. Les objets irréparables par conception sont interdits à la vente. Les industriels découvrent que la durabilité peut aussi être un argument commercial.
Les réparithèques
Des lieux publics, à mi-chemin entre bibliothèques et ateliers, mettent à disposition des outils, des pièces détachées et des compétences. On y emprunte un fer à souder comme on emprunte un livre. On y consulte un réparateur comme on consulte un bibliothécaire. Le savoir-faire manuel redevient un bien commun.
La réparience scolaire
Les écoles intègrent des ateliers de réparation dans leurs programmes. Les élèves apprennent à diagnostiquer une panne, à utiliser un multimètre, à recoudre un bouton. Ces compétences pratiques restaurent la confiance en soi de ceux que le système académique a laissés au bord du chemin (voir : Petisophier).
La réparience ne répare pas que des objets. Elle peut aussi réparer des individus.
Termes associés :
Robustance, Futuricide, Zérophorie, Pharmakonage, Écophobie, Solastagie, Phénixium, Petisophier, Machinoïde.
