320 extraits pour nourrir votre vision et guider votre action !

Contrainte aux hypothèses, la stratégie se doit de manoeuvrer dans le temps comme elle avait appris à le faire dans l’espace ; loin de procéder par hypothèses rigides et hasardeuses comme le voudraient certaines théories récentes généralement américaines fondées sur une analyse mathématique des probabilités, elle peut se fonder sur un faisceau de possibilités et s’organiser de telle sorte que ces possibilités soient surveillées pour déterminer à temps celles qui se vérifient et se développent et celles qui disparaissent. Là encore s’introduira un facteur de manoeuvre c’est-à-dire de prévisions contraléatoires qui permettra de coller au plus près de l’évolution.

Quant à l’invention indispensable pour trouver, avec des outils nouveaux ou renouvelés, la solution future correspondant à une situation future appréciée, elle échappe à toute règle.  Disons seulement qu’elle doit exclure la routine – si fortement ancrée dans les traditions militaires fixées par les « règlements » – et faire appel à l’imagination et à la méditation.

Devant une oeuvre de qualité un spectateur cesse de voir pour commencer à regarder, une action plus précise, une prise en chasse, une quête, comme on recherche le bateau d’un être aimé sur la ligne d’horizon, ou un élan entre les arbres. Devant un bon tableau, il cherche les indices de la propre existence.

S’il est un moment décisif, c’est à ce stade le plus « subtil », que scrutent le Sage et le stratège, nous dit-on jusqu’en son « tréfonds » : là où, la modification venant à poindre pour rouvrir la voie à venir, l’imprévisible se mêle opportunément à ce qui est encore l’indéfinition de la tendance, de sorte que, l’aléatoire fécondant ainsi le devenir, de nouveaux germes de possible apparaissent. Car, à peine amorcée, la tendance qui s’engage est portée d’elle-même à son déploiement ; et c’est elle qu’on verra finalement aboutir, en grand, au surgissement si merveilleux de l’ »événement ».

Les métaphores ne sont pas de simples ornements rhétoriques relevant d’un usage poétique de la langue. Que ces termes, comme toutes les métaphores, « structurent ce que nous percevons, la façon dont nous nous comportons dans le monde, et dont nous rentrons en rapport avec les autres [*] ». En d’autres termes, qu’ils embarquent avec eux un point de vue sur le monde, constitué d’un ensemble de références, de connotations ou de présupposés, ainsi que d’usages et de manières de faire.

Peut-on faire des transformations silencieuses un concept qui soit stratégique, et même à vocation politique ? Retourner ainsi la transformation silencieuse en concept de la conduite impliquera de penser, non seulement de que peut être, sur un mode antagoniste, une pratique de l’érosion et de l’épuisement graduel de l’adversaire ; mais aussi, plus généralement et de façon positive, ce que peut être une gestion par induction.

Plutôt que de prétendre projeter immédiatement son action sur le cours des choses et de l’y imposer, « induire », c’est savoir engager discrètement un processus, de loin, mais tel qu’il soit porté de lui-même à se développer ; et que, s’infiltrant dans la situation, il parvienne, peu à peu et sans même qu’on s’en rende compte, à silencieusement la transformer. Ce qui reviendra à envisager, face aux pouvoirs de la modélisation, dont nous connaissons les effets détonants dans la science et qui ont assuré le succès technique de l’Occident moderne, quel serait l’art de la maturation.

Les fausses croyances sont bien plus dangereuses que l’ignorance. J’ai toujours préféré m’entourer de gens curieux de tout et qui parlaient des autres, que de gens croyant savoir tout et qui ne parlaient que d’eux.
L’un des dangers de progrès est qu’il donne l’impression qu’il peut nous délivrer du fardeau d’apprendre. c’est un mirage : dans l’entreprise comme dans la vie, il n’y aura jamais à moins apprendre ; il y aura toujours à apprendre différemment.

Je ne prône aucun amoralisme, aucun cynisme mais il est nécessaire de distinguer l’analyse de l’opinion ou plus exactement d’oublier la seconde lorsqu’on procède à la première. Analyser froidement ne signifie pas refuser de juger mais séparer clairement les deux étapes pour s’assurer que l’opinion que nous exprimerons ou la proposition que nous ferons s’ancre dans la réalité.

La transition est par excellence ce qui nous retient de dire jusqu’où va telle propriété ou qualité, ou commence l’autre. Elle retire à l’une comme à l’autre leur pertinence et les résorbe. Par suite, elle défait ces apanages par lesquels de l’Être s’assigne.

À la fin de sa vie, Ivan Illich a eu ces mots sur l’informatique : « Cet ordinateur sur la table n’est pas un instrument. (…) Un marteau, je peux le prendre ou le laisser. Le prendre ne me transforme pas en marteau. Le marteau reste un instrument de la personne, pas du système. Dans un système, l’utilisateur (…), logiquement, c’est-à-dire en vertu de la logique du système, devient partie du système. »

Nous sommes tous bloqués dans la linéarité de nos schémas de pensée, dans le but de fuir l’incertitude. La linéarité calme nos peurs. La peur génère de nouveaux indicateurs, l’instantanéité et la vitesse de prises de décisions nous éloignent de la gestion de la complexité, dont la maîtrise est pourtant essentielle pour résoudre des problèmes plus profonds.

Cette guerre froide est à la guerre chaude ce que la médecine est à la chirurgie. Aux opérations sanglantes de la guerre chaude se substituent les « infections » qui ne sont pas moins meurtrières, mais plus insidieuses. Contre ces infections, la méthode chirurgicale est rarement efficace : il faut procéder à des vaccinations préventives ou à des contre-infections, et il faut prendre la maladie dès le début. Dans cette guerre larvée où les infections psychologiques ressemblent à celles de la guerre biologique, il est très difficile de contrôler les phénomènes une fois déclenchés.

Non, non, ne dis pas où nous sommes! Dès que nous savons où nous sommes, le monde devient aussi étroit qu’une carte.
Mais quand nous l’ignorons, il est sans limites.

La forêt sombre

Au lieu donc de dresser un plan, je trace un diagramme des facteurs et vecteurs en jeu, la leçon étant que, avant d’engager le combat, je dois avoir fait basculer massivement le potentiel de situation de mon côté : ce qui fait que, quand enfin j’engage le combat, j’ai déjà gagné ; l’ennemi est déjà défait.

Eh bien ! citoyens, dans l’obscurité qui nous environne, dans l’incertitude profonde où nous sommes de ce que sera demain, je ne veux prononcer aucune parole téméraire, j’espère encore malgré tout qu’en raison même de l’énormité du désastre dont nous sommes menacés, à la dernière minute, les gouvernements se ressaisiront et que nous n’aurons pas à frémir d’horreur à la pensée du cataclysme qu’entraînerait aujourd’hui pour les hommes une guerre européenne.

Discours du 25 juillet 1914

Mais pour que le miracle du pouvoir se produise, il ne suffit pas d’une action résolue. Il faut aussi qu’il s’agisse d’un acte irréfléchi, car quelle serait la valeur d’une action qui répondrait simplement à la nécessité ? Ce ne serait guère plus que l’acte d’un technocrate, de l’un de ces fonctionnaires mornes et cruels qui agissent au nom de contraintes supérieures, qu’ils prétendent être les seuls à maîtriser. L’essence du pouvoir réside justement dans le contraire. Goethe raconte l’histoire de ce vieux due ce Saxe, original et obstiné, que l’on pressait de réfléchir, de considérer, avant de prendre une décision importante. « Je ne veux ni réfléchir ni considérer, aurait-il répondu, sinon pourquoi serais-je duc de Saxe ? »

Si nous nous demandons quelle sorte d’intelligence correspond le plus au génie martial, l’expérience et l’investigation nous diront que c’est davantage celle qui scrute que celle qui crée, celle qui embrase plutôt que celle qui dissèque, que c’est davantage aux têtes froides qu’aux têtes chaudes que l’on confiera le salut de nos frères et de nos enfants, l’honneur et la sécurité de notre patrie.

Plus la délégation aux IA progresse, plus l’on connecte et collecte, plus les machines s’autogèrent et nous gèrent en nous digérant, plus notre dépendance s’étend. Devient arachnéenne. J’aime bien me demander : en connectant tout avec tout, la toile grandit, certes, elle s’élargit et s’épaissit prodigieusement. Mais la question pertinente ne serait-elle pas : quelle est la taille de l’araignée ? Quelle mygale monstrueuse est-on en trian d’enfanter , et de nourrir de nos petits actes d’insectes ?

Dans un univers en mouvement, dans un marché en évolution, l’immobilisme est au mieux une régression, au pire une auto-destruction.
Si vous faites ce que vous avez toujours fait, vous obtiendrez moins que ce que vous avez toujours obtenu.
Le monde n’existe que parce qu’il est en mouvement. Devenir est plus important qu’être. Le désir d’apprendre devrait toujours être supérieur au désir de comprendre.

Dans la gestion des affaires diplomatiques ou politiques, le degré le plus simple de ce non-agir, on l’a vu, est l’attente : « le sage, dans/par le non-agir, attend qu’il y ait de la capacité » .

La formule mérite qu’on la relise, car elle prend plus de relief sous cet éclairage taoïste : non seulement, quand plus rien n’est porteur dans la situation, il n’y a plus rien à faire que d’attendre, et c’est en « osant » ne pas agir qu’on saura se conserver (ce qui est essentiel pour la suite : pour qu’il y ait une suite ; cf. l’attention taoïste portée au seul fait – primordial – de se maintenir en vie) ; mais, surtout, c’est en ne faisant plus rien, quand plus rien n’est favorable, en se gardant d’intervenir, que, ne troublant pas par son activisme la régulation à l’œuvre, on pourra le mieux la faire advenir.

On en revient à cette leçon que le taoïsme a le mieux enseignée : il est inefficace d’affronter la situation pour la forcer. Cet agir peut être héroïque – il est en tout cas spectaculaire – mais il est vain : il sera défait.

C’est au contraire « après avoir distingué le facile et le difficile » que le conseiller de cour « conçoit sa stratégie »  : son agir se réduit d’autant qu’il suit la ligne de plus grande aisance et n’est pas entravé ; ou encore, poursuit le traité de diplomatie, c’est « en se conformant à la spontanéité des processus en cours », le tao naturel, qu’il rend sa stratégie « effective » : plus il sait épouser le cours du réel, mieux cet agir réussit à se fondre dans la réalité et, par là, s’impose avec elle.

– Un poète, mon ami ! et je te demande un peu ce qu’il est venu faire en ce monde, où le premier devoir de l’homme est de gagner de l’argent !

– On dit maintenant : qu’est-ce que cela rapporte ? Eh bien, le jour où une guerre rapportera quelque chose, comme une affaire industrielle, la guerre se fera.

Paris au 20e siècle