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Le véritable défi actuel de l’innovation ne consiste pas à accélérer l’automatisation numérique et la collecte des données, mais à ouvrir de nouvelles possibilités de réflexion et de délibération : les technologies numériques ne devraient pas servir à exacerber les comportements de consommation de foules mimétiques, mais devenir des supports d’intelligence collective, permettant aux esprits de se rencontrer et de s’individuer, à travers des projets communs et singuliers. Les algorithmes ne devraient pas servir à simuler les capacités de langage ou de conversation des agents, mais permettre l’expression et la confrontation de points de vue diversifiés, l’interprétation des contenus et les débats argumentés. C’est à cette condition seulement qu’un espace public numérique pourrait émerger, comme le proposent aujourd’hui de nombreux chercheurs et de nombreux citoyens, conscients de la nécessité de dépasser l’alternative entre le modèle du capitalisme de surveillance américain et le modèle du crédit social chinois, tous deux fondés sur la collecte massive des données personnelles.

Le problème écologique n’est pas seulement celui des déséquilibres biosphériques mais aussi celui de la détérioration des omdes de vies individuels et collectifs, il n’est pas seulement celui de l’apparition d’ »algues mutantes monstrueuses » dans les lagunes, mais aussi celui de la diffusion « d’une population d’images et d’énoncés ‘dégénérés’ » sur les écrans de télévision des foyers. La destruction de la biodiversité et la détérioration des environnements naturels n’est pas dissociable de la destruction de la diversité sociale et culturelle, ni de la détérioration des subjectivités humaines : « il n’est pas juste de séparer l’action du la psychè, le socius et l’environnement ». C’est sur la base de cette articulation entre les trois registres écologiques que l’avenir des technologies numériques devrait être pensé. S’il est impossible de « reconstituer les anciennes manières de vivre », « une prise en charge et une gestion plus collective s’imposent pour orienter les sciences et les techniques ». (Félix Guattari, Les Trois Écologies)

Nous apprenons pour inventer, non pour nous adapter. Il faudrait donc se méfier des expressions qui nous sont imposées pour décrire les technologies actuelles, qui reposent bien souvent sur les notions d’apprentissage automatique ou d’intelligence artificielle. À travers ces métaphores anthropomorphiques, d’apparence innocentes et sympathiques, s’institue en fait un langage idéologique qui empêche de poser les véritables questions dans le débat public. De telles expressions servent bien plutôt à faire accepter aux populations des innovations technologiques dont les enjeux phychiques et sociaux n’ont jamais été discutés, et qui, à bien y regarder, n’ont rien de progrès.

Mémoriser et apprendre supposent d’interpréter des données reçues, de leur donner un sens singulier en fonction des expériences et du contexte vécus et de les exprimer en les transformant, sous forme de nouvelles pratiques et de nouvelles significations, à la fois imprévisibles et improvisées.

De même que les discours au sujet de l’intelligence artificielle masquent la destruction progressive des capacités de penser, les discours concernant les réseaux sociaux masquent l’appauvrissement des relations au profit de rapports de compétition quantifiés tandis que les discours concernant les agents conversationnels masquent la réduction des conversations à des calculs automatisés.

Une conversation ne consiste pas à recevoir des informations calquées sur le modèle des échanges passés : elle implique de se confronter à une altérité, qui oppose une résistance face aux attentes, elle cultive un mystère et donne le désir d’être prolongée en se laissant transformer par autrui.

En réduisant les personnalités incomparables à des données quantifiables, les psychè individuelles à des profils standardisés, les actions singuilères et imprévisibles à des comportements moyens et prédéterminés, c’est ce réseau de relations humaines que les réseaux dits sociaux semblent menacer.

Les individus sont incités à se conformer aux injonctions du marketing et de la publicité : les algorithmes détectent leurs prétendus besoins sur la base de leurs traces pasées, avant même qu’ils ne soient resentis. Les attentes elles-mêmes sont court-circuitées : les pulsions sont stimulées en temps réel et n’ont plus le loisir de se transformer en projets collectifs ou en désirs singuliers, qui pourraient donner lieu à des conduites porteuses de nouveauté. C’est donc l’action humaine qui se voit menacée, en tant que capacité à débuter  « quelque chose de neuf, auquel on ne peut pas s’attendre d’après ce qui s’est passé auparavant » , à « accomplir ce qui est infiniment improbable » contre « les chances écrasantes des lois statistiques et de leur probabilité ». (Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Anne_Alombert

S’il est bien sûr essentiel d’exercer la vigilance cognitive des futurs citoyens, le véritable enjeu de l’^re post-vérité consiste dsans doute àà transformer les récepteurs passifs de (dés-) informations que sont devenus les usagers en producteurs critiques de savoirs collectifs et certifiés.

Une fois conservées dans les supports matériels, les connaissances n’auront plus besoin d’être remémorées par les individus : ils se contenteront de répéter des discours figés au lieu de faire l’effort de les retenir et de les interpréter – leur faculté mémorielle s’en trouvera donc affaiblie. Mais il ne s’agit pas seulement d’un problème d’oubli, puisque si les connaissances ne sont pas remémorées, si elles ne sont que mécaniquement répétées, comment la pensée collective des sociétés pourrait-elle évoluer ? Le risque pointé par Platon est donc à la fois celui d’une perte des capacités mémorielles individuelles et d’une atrophie de la culture collective.

L’écriture, qui apparaît comme une augmentation technique de la mémoire et du savoir, se renverse en son contraire : la mémoire artificielle rend l’oubli habituel, les connaissances figées deviennent une suite de clichés – l’augmentation devient destruction et le remède poison.

D’un côté les photos nous font nos souvenir, mais de l’autre (…) les « souvenirs » devenus choses appauvrissent le souvenir comme disposition affective, comme activité de remémoration, et finissent par se substituer à lui.

Le medium de la photographie est en tant que tel si digne de confiance, si « objectif », qu’il peut digérer plus de non-vérités, mentir d’avantage que n’importe quel autre médium avant lui…

favico avec le sigle de l'atelier des futurs
L’Obsolescence de l’homme

Dans la mesure où les images et les sons sont produits pour lui, le spectateur n’a plus besoin de mobiliser son imagination.

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Les technologies numériques ne sont pas n’importe quels types de technologies : en tant que supports de mémoire et de symboles, elles constituent des technologies et l’esprit, qui supportent le patrimoine culturel dont les individus héritent, qu’ils interprètent et à partir duquel il s pensent, réfléchissent, imaginent et se projettent.

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Tout art et toute technique support un apprentissage et une éducation : une formation des corps et des cerveaux vivants, qui passe par l’acquisition de dispositions corporelles (visuelles, sonores, manuelles, cérébrales) et la pratique de supports matériels (tablettes de cire, parchemins, livres imprimés, écrans d’ordinateur, logiciels de traitement de texte, etc.)

Si les savoirs, les cultures et les pratiques des supports mnémotechniques ne sont pas transmis et partagés au sein d’institutions collectives vouées à cet effet, autrement dit, si les individus ne comprennent pas et ne peuvent pas pratiquer les milieux techno-symboliques par lesquels il sont entourés, les esprits ne peuvent plus circuler. Par exemple, le fait de peindre et de connaître l’histoire de l’art permet de mieux déchiffrer un tableau, le fait d’avoir appris à écrire et d’avoir lu beaucoup de livres aide à comprendre un texte littéraire, le fait d’avoir pratiqué un appareil photo et de connaître l’histoire de la photographie enrichit le regard porté sur une photographie, le fait de s’être exercé aux techniques de captation et de montage et d’avoir fréquenté des salles de cinéma enrichit la compréhension d’un film cinématographique, etc. Même si les contenus symboliques véhiculés par ces différents supports peuvent être saisis par un récepteur qui n’aurait jamais pratiqué ces technologies, le spectateur qui pratique la peinture, la photographie ou le cinéma verra des choses tout à fait différentes dans le tableau, la photo ou le film qu’il regardera. La pratique technique transforme les capacités réceptrices.

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En découle un nouveau principe de gouvernement : les individus incapables d’adopter des conduites optimales devront être dressés au moyen des signaux émanant directement de leur environnement, non par imposition d’une contrainte extérieure ou par intériorisation d’une loi collective, mais par un ensemble d’incitations douces les orientant à un niveau infra-conscient.

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Derrière chaque adhésion, il y a un moment précis où quelque chose s’est fissuré : une humiliation, une erte, une injustice, un vide. Identifier cet instant, c’est retrouver la porte d’entrée psychologique par laquelle la personne a glissé vers le collectif – et peut-être lui permettre de franchir cette porte dans l’autre sens.

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Le titre enferme autant qu’il valorise : il pousse à penser et à agir selon ce qu’il représente. L’entreprise en tire un levier redoutable pour orienter les postures. En nommant quelqu’un, elle ne récompense pas seulement une compétence ; elle façonne une identité et aligne l’individu sur ses objectifs.

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Les rumeurs sont les graines d’où sortent les mythes. Légères, elles s’envolent avec le vent, se dispersent, et sont promptes à germer. Avant que la vérité ne prenne racine, elles ont fleuri depuis longtemps, devenant vraies à leurs propres oreilles, car même les inventions les plus échevelées ont pour elles d’avoir été racontées par quelqu’un, et le fait de raconter quelque chose est en soi véridique, même si l’objet ne l’a jamais été.

Je me dis que recréer quelque chose qui a existé est un travail étrange. En effet, lorsque j’ai discuté il y a quelques mois avec le taxidermiste qui tient la boutique, il m’a dit qu’empailler des animaux, ce n’est pas recréer, mais créer. Ce n’est pas une reproduction fidèle, mais plutôt une œuvre de fiction. Une œuvre qui raconte une histoire, replacée dans un contexte afin de pouvoir être ressentie, et donc d’être plus vraie que de simples faits isolés et froids.

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Le véritable tournant de l’IA générative n’est ni l’automatisation, ni les gains de productivité, ni même l’accélération créative. C’est la possibilité de re-situer l’intelligence comme une propriété distribuée du vivant et de la planète, un flux partagé où l’humain n’est plus le sommet mais un noeud parmi d’autres. Et c’est peut-être là, dans cette redécouverte de notre place modeste mais reliée, que réside l’opportunité la plus précieuse que l’IA puisse nous offrir.

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