Q328 · Que se passe-t-il quand des étudiants changent leur façon de regarder le futur ?

7 mai 2026
7 mins de lecture
Campus de INSA Lyon

Un jeudi matin, salle de cours à l’INSA de Lyon, une trentaine d’étudiants alternants en 4ème année de génie électrique arrivent pour présenter leur travail individuel à la suite d’un module de 2 jours dédiés à la prospective. La consigne était simple : observer leur entreprise… et y chercher la prospective.

L’ambiance est bonne, les visages souriants. La mission se veut pratique, opérationnelle, de même que le livrable oral de façon à s’entraîner à vendre du futur, en 5 minutes, lors d’une réunion, d’une rencontre en ascenseur, ou pour maintenir captive l’attention de votre interlocuteur.

Consigne pour le travail pratique individuel.
Consigne pour la présentation orale.

1. La découverte : elle est déjà là !

Le premier constat, quasi unanime parmi les participants travaillant dans de petites structures, c’est que la prospective en tant que telle n’est presque jamais affichée. Il n’y a pas de service dédié, pas même de fonction dédiée, ou de rapport estampillé “futur”.

Et pourtant, en creusant un peu, les étudiants découvrent que la prospective est déjà là, mais que sans dire son nom haut et fort, elle agit déjà :

  • dans les choix de technologies
  • dans les orientations de marché
  • dans les feuilles de route
  • dans certaines discussions informelles, parfois stratégiques

Un étudiant résume très simplement :

Je pensais que la prospective, c’était réfléchir loin dans le futur. En réalité, c’est déjà ce qu’on fait quand on prend une décision aujourd’hui en anticipant des conséquences demain.

La prospective n’est donc pas nécessairement une activité en plus, mais une manière différente de regarder ce qu’on fait déjà.

2. Bien réelle, mais discrète

Deuxième constatation dans la plupart des structures, la prospective n’est pas absente, mais elle est diffuse.

Elle se niche :

  • chez les commerciaux qui sentent évoluer les besoins clients
  • dans les bureaux d’études qui anticipent des contraintes futures
  • dans les directions qui orientent les investissements
  • dans les projets techniques eux-mêmes

On pourrait parler de prospective vivante et impliquée, d’une prospective qui vit dans les décisions plutôt que dans les structures.

Un autre étudiant le formule ainsi :

On ne parle jamais de prospective. Mais quand on regarde les projets sur plusieurs années, on voit une vraie trajectoire.

La prospective devient alors moins un exercice théorique qu’une vision de développement de l’entreprise dans le temps.

3. “Et moi, là-dedans ?”

Il y avait dans le travail pratique, une question plus personnelle, très concrète, très directe dont les réponses m’ont à la fois surpris… et totalement rassuré. 

À la question « Comment puis-je contribuer ? »  tous les étudiants, sans exception, identifient des contributions possibles à leur niveau :

  • faire de la veille (technologique, réglementaire, marché)
  • repérer des signaux faibles
  • questionner des habitudes installées
  • faire le lien entre école et entreprise
  • proposer des idées ou des formats simples

Rien de spectaculaire me direz-vous, mais peut-être une nouvelle façon de concevoir son activité au sein de l’entreprise et d’y trouver un élément de motivation supplémentaire.

Un témoignage l’illustre bien :

Je ne décide pas de la stratégie bien entendu. Mais je peux repérer des choses que les autres ne voient pas, simplement parce que je suis nouveau.

Le regard neuf devient un outil.

Un autre insiste sur un point souvent sous-estimé :

Être entre l’école et l’entreprise, c’est un avantage. On voit des choses différentes, et on peut faire circuler des idées.

Finalement, et c’est là également une belle leçon,  la prospective change de statut. Elle n’est plus réservée à quelques experts, mais elle devient accessible, distribuée, collective.

4. Apprendre à voir

En parallèle, les réflexions des étudiants sont surprenantes de profondeur et de concret dans l’adoption des termes et de leurs usages.

Les concepts de signaux faibles, scénarios, biais cognitifs, incertitudes, souvent abstraits au départ, prennent rapidement une forme concrète.

Un étudiant explique :

Avant, je pensais qu’un changement important était forcément visible. En fait, il commence souvent par des petits indices.

Un autre retient surtout la logique des scénarios :

La prospective, ce n’est pas trouver le bon futur. C’est se préparer à plusieurs.

Mais surtout, derrière ces brèves déclarations, un point revient souvent comme un reproche aussi bien au cours effectué qu’au contenu du site : la confrontation entre la théorie et le terrain.

Et c’est là que les choses deviennent intéressantes.

5. Quand la méthode rencontre le réel

Si les étudiants comprennent les concepts, ils auraient aimé disposer de davantage d’exemples directement reliés à leur domaine..

Le constat est partagé par rapport au matériel à disposition :

  • peu d’exemples concrets dans des environnements industriels techniques
  • difficulté à traduire les méthodes dans des contextes normés
  • manque de “mode d’emploi” simple sur où et comment commencer

Un témoignage le résume avec une pointe d’humour :

J’ai compris comment réfléchir au futur… mais pas toujours comment l’appliquer entre deux tests et un planning serré.

Cela n’était pas nécessairement une critique, mais un signal à considérer pour les prochaines itérations !

6. Ce que les étudiants proposent (et attendent)

En creusant donc un peu, plusieurs pistes d’amélioration émergent. Elles ne sont pas nécessairement théoriques, mais répondent plutôt à des besoins concrets.

1. Plus de cas industriels

Les étudiants cherchent des exemples proches de leur quotidien, ce qui signifient dans le cas précis, des exemples prospectifs sur ou intégrant des notions comme : génie électrique, les systèmes embarqués, l’automatisme, les infrastructures, les types de production d’électricité.

Ils sont à la recherche de quelque-chose de directement actionnable.

2. Des formats plus guidés (au moins au début)

Sans grande surprise, le site est riche ; très riche ; trop riche ?

Cette richesse peut désorienter et certains étudiants ont évoqué le besoin finalement assez simple d’un parcours pour débutants, avec quelques étapes claires et des points d’entrée plus structurés pour mieux aider à démarrer.

Avec une pointe d’humour, nous avions anticipé la question, mais comme souvent, le timing n’a pas joué en notre faveur car cet aspect est la rédaction du livre « Les coulisses du futur ».

3. Faire encore plus le lien avec l’action

C’est probablement l’un des défis majeurs de la prospective : exister sans toujours être visible.

Un point revient dans les commentaires et c’est là un des aspect les plus délicats:

On comprend bien les idées. Mais on aimerait voir davantage comment ça se transforme en décisions concrètes.

Autrement dit, passer de “penser le futur” à “agir aujourd’hui avec le futur en tête”.

 

Cela parait simple, et ça l’est en fait, mais malheureusement dans la pratique, il est difficile de relier une action à une réflexion prospective. Venant tout en amont du processus de décision, il est rare qu’un décideur nous crédite d’une idée. Cela peut être parfois frustrant, mais c’est également compréhensible car autour de l’idée sont venues se greffer des analyses de faisabilité, des analyses économiques, et le résultat se trouve être, comme il se doit, un travail d’équipe.

Il est donc possible de mentionner des relations entre ce qui a été présenté en amont de tel ou tel événement devenu réalité, mais l’importance du lien entre les deux extrémités reste souvent inconnu.

7. Un nouveau rôle pour la prospective ?

A la fin de la matinée, après ces présentations rythmées de 5 minutes pour lesquelles le chronométrage a bien souvent fait défaut, un trait commun commençait à émerger de ce qui était initialement un exercice simplement académique.

En écoutant ces différentes voix, il apparaissait pour certains étudiants, que ceux-ci ne se contentaient plus de regarder leur entreprise, mais qu’ils s’y projetaient.

La prospective, ce n’est pas prévoir. C’est éviter d’être surpris.

Même sans décider, on peut déjà contribuer.

Le plus dur, ce n’est pas d’imaginer le futur. C’est de voir qu’il commence déjà.

Et si la prospective permettait de trouver sa place, de se positionner. Si elle permettait à tout un chacun, dans un moment anodin et par une action simple, de se dire « Tiens… ça, ça pourrait tout changer », et de le faire et de ne pas l’ignorer ?

Conclusion

Ce que je retiens de ce premier module de prospective à l’INSA, c’est que la prospective n’a pas toujours besoin d’être introduite dans les entreprises, car elle y est déjà souvent présente sans être nommée. Elle se cache dans les choix techniques, dans les orientations de projets, dans les discussions de couloir comme dans les décisions stratégiques.

La prospective et son état d’esprit est déjà souvent présente dans les entreprise sans être nommée.

Ce qui manque parfois, ce n’est pas tant la pratique que le regard que l’on porte dessus. Il faut savoir la reconnaître, la formuler, lui donner une place. Et peut-être aussi un peu de méthode pour la rendre visible, partageable, et surtout utile au quotidien, au-delà des seuls cercles de décision.

Ce travail a aussi montré que cette capacité ne repose pas uniquement sur quelques fonctions dédiées. Elle existe à tous les niveaux de l’entreprise, y compris chez les alternants, qui par leur position particulière sont souvent bien placés pour observer, questionner et faire circuler des idées.

La première bonne nouvelle, c’est que ce regard, cet état d’esprit prospectif, les étudiants y sont très réceptifs.

Et la deuxième bonne nouvelle : ils n’ont pas l’intention de s’arrêter là !


Un grand merci à la promo 2024-2025 4GEA pour ces moments d’échanges et d’apprentissages réciproques !

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