Lorsque l’on devient parent, c’est le moment où la préoccupation du futur de son enfant prend souvent le dessus sur ses propres préoccupations. On aimerait bien leur fournir tous les outils nécessaires pour quelque-part leur garantir un futur radieux. On peut se douter également que beaucoup de choses changeront et que leur réalité s’éloignera petit à petit, ou très rapidement, de ce que nous avons connu et imaginé pour eux.
Je me suis toujours demandé ce que je pourrais apprendre ou que transmettre à mon fils pour que son parcours dans la vie soit le plus lumineux possible. Une posture, un état d’esprit plus que des connaissances, convaincu en quelque sorte de ce que formulait Jean Piaget : « L’intelligence ce n’est pas ce que l’on sait mais ce que l’on fait quand on ne sait pas. »
Chercher à anticiper et penser les futurs est certainement une bonne posture, un soft-skill à avoir, ajouté nécessairement à d’autres hard-skills.
Nous en parlons souvent et je ne vous cache pas que je passe pour le paranoïaque de service plus souvent qu’à mon tour, ce qui me fait toujours bien rigoler.
Et puis par le plus grand des hasard, mais avec la bienveillance de Ian Miles, je suis tombé sur le livre The Personal Futures Workbook rédigé par Verne Wheelwright en 2011.
Cela a vraiment piqué mon intérêt : comment pouvait-on utiliser l’anticipation de manière systématique pour sa vie personnelle ? Pour être honnête, n’ayant jamais eu de plan de carrière, ni personnel ni professionnel, et essayant plutôt d’embrasser le présent autant que possible, je me suis plongé dans ce recueil avec beaucoup d’envie d’en comprendre la démarche.
Ce que j’ai apprécié dans la démarche
La proposition de Wheelwright est assez simple : les outils utilisés par les prospectivistes depuis des décennies peuvent aussi servir aux individus.
L’idée est de prendre un moment pour réfléchir à sa propre trajectoire.
Le livre commence par une étape qui paraît évidente mais que nous faisons rarement : regarder sa vie comme un ensemble de dimensions. L’auteur en identifie six qui structurent la plupart des parcours humains : les activités (études, travail, loisirs), les finances, la santé, le logement, les relations sociales et la mobilité.
Pris séparément, ces domaines semblent banals, mais lorsqu’on les observe ensemble, ils permettent de dessiner une sorte de cartographie personnelle.
Par exemple, il devient assez clair que certaines périodes de la vie sont dominées par certaines forces. Au début de la vie adulte, ce sont souvent les activités liées aux études, à la carrière, ainsi que les relations sociales qui prennent le dessus. Plus tard, la santé ou les questions financières deviennent plus centrales.
Ce regard un peu systémique sur la vie m’a beaucoup plu.
Un autre élément intéressant est l’idée de construire plusieurs scénarios de ses futurs.
Pas un seul futur, mais plusieurs possibilités :
- la continuation de la situation actuelle
- un futur favorable
- un futur plus difficile
- et un scénario inattendu, ce que nous appellerons une « wild card » de façon à laisser les animaux aux bestiaire.
Ce simple exercice oblige à accepter une chose que l’on oublie facilement : le futur n’est jamais unique et surtout il n’est jamais écrit à l’avance. Rien que cela peut redonner optimisme et foi en l’avenir.
Ce que cet exercice m’a fait réaliser
Ce qui m’a frappé en parcourant ce livre, c’est que je n’avais jamais vraiment fait ce travail ; jamais vraiment pris le temps de regarder ma vie comme un ensemble de trajectoires possibles ; jamais essayé de dessiner des scénarios pour moi-même.
C’est grave docteur ? Peut-être, peut-être pas !
Bien sûr, nous faisons tous des projections. Lorsque l’on choisit une formation, un métier, un lieu de vie, on imagine déjà une certaine forme de futur, mais ces projections restent souvent implicites.
La démarche proposée ici consiste à rendre ces intuitions visibles.
On regarde les tendances de sa vie. On imagine des événements possibles. On réfléchit à ce que l’on aimerait voir advenir et à ce que l’on préférerait éviter.
Dit comme cela, c’est presque un exercice philosophique ou rapidement aussi on oublie que l’on n’a pas forcément la main sur beaucoup d’événements et que créer les circonstances et beaucoup plus difficile qu’en tirer profit. Et c’est là apparemment une grande différence entre une posture européenne et une posture chinoise (selon l’idée que je peux m’en faire en lisant les travaux de François Jullien).
Le moment où j’ai commencé à douter
Mais à un moment donné, quelque chose m’a aussi mis un peu mal à l’aise.
À force de structurer la vie en domaines, en étapes, en scénarios et en plans d’action, j’ai eu l’impression que l’on risquait de transformer tout de même notre vie en plan de gestion avec toute une série de cases à cocher ou à remplir.
- Une vie découpée en phases.
- Une série d’objectifs à atteindre.
- Des stratégies pour chaque domaine.
Tout cela m’a soudain paru un peu… triste et trop rationnel.
L’auteur lui-même reconnaît d’ailleurs que cette approche reflète peut-être une certaine vision américaine de la planification personnelle.
Je pense malheureusement que cette vision a largement dépassé les frontières américaines. Et ce n’est pas mon ami Bruno Giussani qui me contredira avec son dernier livre « Trop d’Amérique dans nos vies ».
L’imprévu comme espace de liberté
Au fond, ce qui me semble essentiel dans la prospective, c’est de garder une place pour l’imprévu, car la seule chose dont nous soyons vraiment certains, c’est qu’il y aura des surprises.
Mis à part deux événements certains, la naissance et la mort, presque tout le reste peut se produire dans un ordre différent de celui que l’on imagine.
- On peut se marier à 20 ans comme à 60 ans; une fois, deux fois, trois fois… ou jamais.
- On peut découvrir sa passion très tôt. Ou seulement à 36 ans.
- On peut suivre une trajectoire linéaire. Ou bifurquer plusieurs fois.
Il y a bien entendu la statistique. Et puis il y a l’occurrence aux dimensions individuelles, personnelles et uniques !
Ce que je retiens finalement
Avec un peu de recul, je pense que la prospective personnelle est intéressante si on la prend pour ce qu’elle est : un outil de réflexion. Ce livre est magnifique pour le questionnement qu’il suscite. Il fait peur quand on voit le nombre de cases déjà cochées, mais il renvoie surtout à la réalité et montre que la vie, logiquement, est tout sauf un plan rigide.
Tous les outils prospectifs, appliqués à notre personne ne permettront pas de contrôler notre avenir, mais à naviguer le mieux possible les différentes forces externes, mais n’oublions pas celles aussi internes, qui se révèlent tout au long de notre vie.
En conclusion donc, si je devais résumer ce que j’aimerais transmettre à mon fils, ce ne serait pas un plan de vie, mais une posture : garder la curiosité, cultiver l’imagination, apprendre à anticiper sans se crisper et surtout savoir rebondir, en chérissant ce bref moment d’apesanteur où tout reste ouvert et où la trajectoire se construit.
garder à tout prix la curiosité, la capacité d’anticiper sans se crisper et surtout celle de rebondir
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