Q093 · Une app de messagerie comme vecteur d’apprentissage ?

30 septembre 2022
10 mins de lecture

Les constats de départ

Au travers de divers projets, le programme de prospective du département suisse de la défense, connu sous le nom de deftech, a beaucoup œuvré à stimuler la réflexion prospective sur l’Armée et les conflits de demain. De nombreuses études et projections ont été produites pour ouvrir le champ des possibles. Pourtant, il est parfois compliqué de les mettre dans les mains de non-experts de la prospective, qui sont les premiers concernés par ces sujets, afin d’en faire un sujet de discussion.

Le programme deftech et 15marches se sont réunis autour d’un constat : il y a autour de l’innovation et de la prospective un déficit de compréhension structurée, de vocabulaire partagé et de compétences, ce qui représente un verrou à l’innovation et à la collaboration dans tous les métiers.

Comment proposer une manière de reposer les fondamentaux au sein d’un groupe de travail ou d’une communauté dans l’optique de lancer une réflexion d’innovation ou de prospective ?

Le concept : et si le futur de l’apprentissage se passait dans votre app de messagerie ?

Aujourd’hui, nous apprenons davantage en écoutant des podcasts, en regardant des vidéos sur Youtube ou en lisant des newsletters. A notre avis, dans cette sphère d’usage, apprendre est un acte d’exploration, de découverte et de plaisir.

Nous avons donc cherché à créer une expérience d’apprentissage qui s’insère dans ces usages qui s’apparentent davantage à l’univers privé que professionnel. En nous inspirant de cette manière d’apprendre informelle, nous voulions concevoir un parcours qui stimule la curiosité et la réflexion des apprenants, tout en s’appuyant sur leur volonté d’autonomie.

Nous avons donc conçu un format d’apprentissage couplant une interaction conversationnelle dans whatsapp, des vidéos courtes, et des questions pour ouvrir la réflexion. Chaque jour, nous avons envoyé une petite capsule comprenant ces éléments sur un point particulier. Cette expérience étant nouvelle et en décalage avec les formats classiques d’apprentissage, nous avons souhaité la tester pour mettre à l’épreuve nos convictions et hypothèses critiques.

Nos convictions :

  • Nous nous adressons à ceux qui ont pris l’habitude d’apprendre par le biais des newsletters, podcasts, chaînes Youtube ou TikTok. Ils se “forment” en continu, partout et à toutes heures.
  • La formation en ligne “classique” est un marché avec des standards contre-productifs pour l’apprentissage particulier de ces soft skills.

Nos hypothèses :

  • Un contenu de qualité est important mais pas suffisant pour améliorer la transmission de la connaissance. Il faut une expérience nouvelle, plus en lien avec les usages et les possibilités offertes par le numérique
  • Un traitement “média” de la formation permettra une meilleure rétention des utilisateurs et donc in fine une plus grande efficacité dans la transmission des connaissances
  • Ce type de parcours et d’expériences sont un “chaînon manquant” dans des cycles plus longs d’apprentissage et/ou dans le cadre de projets nécessitant une forte convergence de vues sur les enjeux de l’innovation.

L’expérimentation

30 participants issus de différents secteurs se sont inscrits volontairement pour ce pilote. Vous trouvez le contenu présenté ici – Pilote.

Afin de recueillir des retours d’expérience, nous avons à la fois procédé de deux manières : nous avons proposé des sondages au cours de l’expérience pour noter la satisfaction des utilisateurs. Nous avons également mené des entretiens qualitatifs de 30 minutes avec chacune des personnes ayant terminé le parcours.

Voici les principaux enseignements de l’expérimentation :

1. Un format apprécié et créateur d’apprentissages
9 participants sont allés jusqu’au bout du parcours. Sans pour autant que ce soit significatif au vu de la taille et la composition de l’échantillon, c’est un score supérieur à ce qui est observé dans les formations en ligne, terminées par 10% des apprenants qui les commencent.

Tous ceux qui ont terminé ont eu l’impression d’avoir appris quelque chose, et sont capables de citer des idées/concepts qui les ont marquées. En revanche, ils n’ont pas acquis de compétences à proprement parler.
Ils ont regardé un nombre élevé de vidéos, très peu ont sauté des vidéos lorsque cela leur a été proposé.

2. Le format vidéo est un medium efficace
Nous avons fait le choix de produire des formats courts (entre 3 et 6 minutes), face caméra, mêlant visuels et motion design. Ce sont les experts des sujets qui prennent la parole.

3. Le format suscite l’envie d’aller plus loin sur certains sujets
Nous avons proposé des questions de réflexion, en prenant le contrepied du quizz du MOOC. Il n’y a pas de bonne ou mauvaise réponse. De même, nous avons systématiquement proposé une rubrique “pour aller plus loin”, reprenant des articles ou des livres à lire pour creuser certains points abordés dans les vidéos.

4. Le fait d’être “dans la poche” augmente le niveau d’attente sur la personnalisation
Les participants au test ont trouvé des interstices dans leur vie pour découvrir les partages quotidiens : un voyage en train, une pause déjeuner, ou attendre pour tout regarder le weekend. Mais certains auraient aimé davantage de personnalisation : pouvoir regarder plusieurs vidéos d’un coup notamment, fonctionnalité non proposée dans le béta-test.

5. Le fait d’être “dans la poche” n’empêche pas le besoin d’interactions pour certains
Si certains sont à l’aise et se motivent en apprentissage solo, le fait d’interagir avec les autres participants a manqué à plusieurs participants – dont ceux qui ont un profil professionnel issu de la formation. Il s’agit d’une piste d’évolution possible pour le format d’armasuisse : animer une communauté d’apprenants pour renforcer la cohésion.

Et après ?

Ce format semble adapté dans une approche d’acculturation et sur certains publics, très certainement en complément d’ateliers en présentiel ou en accompagnement à une formation.

La question principale qui demeure à l’issue de cette expérimentation dans l’optique d’une industrialisation est celle de l’utilisation d’une application de messagerie telle que Whatsapp : dans des contextes assez fermés, il faudra sûrement substituer l’application celle agréée par l’organisation – dans notre cas Threema – et envisager en parallèle également l’usage du contenu dans une approche plus classique et linéaire. Également, le sujet de la langue en Suisse a des implications fortes quand ce test n’a été mené qu’en langue française.

Nous avons opéré ce test sur le périmètre que nous connaissons, celui de l’innovation et de la prospective. Mais l’utilisation d’une application de messagerie pour proposer des expériences d’apprentissage pourrait s’appliquer à bien d’autres domaines. Former en continu les militaires de la milice suisse par ce canal sur des compétences plus techniques est une piste à creuser pour s’adapter aux usages classiques du grand public.

Il y a en tout cas fort à faire dans ce domaine. En comprenant mieux la manière dont les personnes apprennent dans notre époque numérique, on parviendra sûrement à concevoir des dispositifs pour renouer avec le plaisir de découvrir et progresser.

Le Pilote

Teaser

Conçu pour renouer avec le plaisir d’apprendre en s’insérant dans les usages d’aujourd’hui, ce parcours se déroule en ligne et de manière asynchrone dans une application de messagerie.

Il mêle vidéos, questions de réflexions et ressources pour aller plus loin.

Le parcours d’apprentissage en quelques extraits

Ce parcours s’articule en trois parties que l’apprenant·e parcourera pour envisager le futur du soldat : comprendre les grands cycles d’innovation, analyser les principales évolutions technologiques pour l’armée et savoir décrypter tendances et signaux faibles.

Il mêle vidéos, questions de réflexions et ressources pour aller plus loin.

Les cycles d'innovation

500 ans d’innovations nous regardent : prenons le temps d’en comprendre les principaux cycles et grands principes.

1. La combinaison des technologies

Il y a très peu de technologies qui résolvent par elles-mêmes de grands problèmes de l’humanité; c’est la capacité à marier des technologies entre elles qui permet de créer des révolutions. En revanche, quand cela arrive il est très difficile d’imaginer l’ampleur des bouleversements qui vont bien au-delà des premiers problèmes que l’on cherchait à résoudre.

> L’exemple de l’imprimerie

Le saviez-vous ? L’imprimerie moderne a été inventée en utilisant 3 technologies déjà disponibles depuis des siècles. En plus, elle a non seulement révolutionné la manière de diffuser des livres, mais a eu des effets à long terme inimaginables lors de sa création. De quoi regarder aujourd’hui internet avec d’autres yeux…

2. La fin de l’innovation par en haut

Dans un monde où une grande majorité de la population a accès aux principales technologies, il devient très difficile d’innover par les méthodes traditionnelles : centralisées, planifiées, incrémentales. C’est la fin de “l’innovation qui vient d’en haut” : elle ne s’impose plus, mais se constate dans l’adoption de masse par les utilisateurs. Il faut apprendre à concevoir à partir des utilisateurs, et ensuite amener ces produits sur le marché. Cela passe souvent par l’utilisation d’innovations de rupture (disruptive technologies).

> Tesla et la disruption

Tesla est devenue le symbole du futur de l’automobile. Mais en y regardant bien, aucune des innovations que la marque américaine a popularisé n’est en mesure de lui assurer une position hégémonique. L’occasion de revisiter le concept d’innovation de rupture.

3. Le cycle de vie du produit innovant

Un des paradoxes de la période la plus récente est que les innovations se déploient plus vite dans la population pour des usages “privés” comme l’information, la culture et la consommation, que pour les entreprises et les organisations constituées comme les administrations ou l’éducation. Le cycle de vie d’un produit innovant est différent dans le second cas, plus complexe et risqué.

> DARPA Challenge 2004 et le véhicule autonome

La voiture autonome contemporaine est née dans le désert du Nevada en 2004, grâce à l’audace des organisateurs d’une course de “fous sans volant”, sous l’égide du DARPA américain. Un modèle d’innovation ouverte.

Pour compléter vos connaissances, quelques cas d’études fort intéressants :

Le container

Nokia

Le WIFI

L’insuline

PalmPilot

Les évolutions technologiques

Qu’est-ce qui se profile à l’horizon en termes de technologies ?
Quentin, responsable du programme de prospective technologique d’armasuisse Sciences et Technologies, vous guidera pour décrypter les technologies qui pourraient venir bouleverser le soldat et l’armée du futur.

1. Introduction à la prospective

La prospective sert à anticiper et à préparer le futur. Comment l’Armée s’empare-t-elle de cette discipline ?

À l’interface entre imagination, science-fiction et innovation, cette discipline est…plus prévisible qu’il n’y paraît. Cette video vous explique ce qu’est la prospective et comment l’utiliser.

En route pour le futur !

2. Décryptage de technologies clés

Décryptons ensemble trois technologies clés dans cette approche de prospective technologique. Pour chacune d’entre elles, nous verrons ensemble en quoi consiste cette technologie, son potentiel et les éventuels freins, le risque couru par l’Armée si cette technologie est ignorée ou peu connue, et dans quelle mesure cette technologie est acceptable socialement. Une revue à 360 de trois technologies clés pour le soldat de demain !

> Le soldat augmenté : mythe ou réalité ?

Quand on parle de l’armée du futur, on pense évidemment à de super-pouvoirs qui améliorent, renforcent ou protègent le soldat. Cette vidéo balaie les différentes sortes d’augmentation, les opportunités et risques associés et bien sûr les conditions de leur acceptabilité.

> La biologie de synthèse

Symbole de la puissance de l’homme sur son environnement, la biologie de synthèse fascine autant qu’elle inquiète. Quentin balaie les différents cas d’usage et préconise une approche adaptée aux enjeux de contrôle et de responsabilité de ces technologies.

> La robotisation du champ de bataille

Qu’elle prenne une forme humaine comme dans la science-fiction ou se glisse dans les équipements du soldat, la robotisation progresse et questionne la place et le rôle du soldat.

3. La prospective et la société

Les évolutions technologiques ne sont qu’une des dynamiques qui font changer la société. Soyons aussi à l’écoute des autres mouvements pour imaginer comment ces technologies seront utilisées, mais aussi comment elles feront changer la société.

Décrypter les tendances

Penser les futurs, c’est trouver de nouvelles grilles de lecture pour comprendre le présent et ses émergences. Nos experts en prospective sont là pour vous en présenter certaines et répondre à vos questions.

1. A quoi ça sert de penser les futurs ?

Entre science-fiction et prospective, l’anticipation des futurs est un art difficile.

Si l’on ne peut pas prédire le futur, alors, à quoi bon imaginer ce qui peut se passer demain ?

2. Tendances, signaux faibles ?

”Le futur existe déjà, il est inégalement réparti”, nous disait le romancier William Gibson. 

En s’intéressant à ce qui est étrange aujourd’hui, on peut trouver les indices d’un futur possible. C’est cela que l’on appelle un signal faible. Alors, ouvrez les yeux, et observez autour de vous !

3. Cygnes noirs, méduses noires et éléphants noirs

Pendant longtemps, les Européens furent persuadés qu’un cygne devait nécessairement être blanc (puisque tous les cygnes observés jusque-là étaient blancs), jusqu’au jour où lors d’une expédition en Australie, un premier cygne noir fût découvert. Bienvenue dans l’inconnu inconnu !

Thomas Gauthier, professeur à l’EM Lyon, nous explique comment étudier notre époque avec ses ruptures ou ses émergences. Pour cela, on peut observer autour de soi pour tenter d’observer :

  1. des 🦢 noirs : l’inconnu inconnu
  2. les 🐘 noirs : l’inconnu connu
  3. les 🎐 noires : le connu inconnu

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