Q324 · Quelle prospective dans un monde où tout semble permis ?

11 avril 2026
7 mins de lecture
Exubérance vs minimalisme · Jerome Bosch gauche et Mark Rothko

Il y a quelques semaines, en écoutant la radio une phrase a retenu mon attention :
  « Maintenant, le temps du droit est fini, c’est la force qui décide. »

La phrase est attribuée à Stephen Miller, conseiller de Donald Trump, dans une interview relayée notamment par la RTS. Sur le moment, j’ai pensé que c’était une provocation de plus. Une phrase de plateau télé, faite pour tourner en boucle. Et puis, en regardant un peu notre actualité, les tensions au Moyen-Orient, les repositionnements stratégiques, certaines décisions politiques assumées,  la phrase a commencé à moins ressembler à une exagération.

Disons-le autrement : nous avons de plus en plus l’impression d’entrer dans un monde où tout semble permis et où le nombre de fenêtres d’Overton ouvertes provoquent non plus des courants d’air, mais des cyclones.

Et c’est précisément là que la prospective peut rapidement déraper.

Quand les limites paraissent disparaître, la tentation est grande d’explorer tous les scénarios possibles, y compris les plus extrêmes. On enchaîne alors les hypothèses, souvent spectaculaires, parfois improbables, jusqu’à perdre de vue l’essentiel.

Le risque n’est pas tant de se tromper que de produire… du bruit. Une accumulation de futurs plus ou moins plausibles, sans hiérarchie, sans lien clair avec l’action.

Or, la valeur de la prospective ne se mesure pas au nombre de scénarios produits, mais à ce qu’ils permettent de faire. Si les livrables n’éclairent pas une décision, s’ils ne débouchent pas sur une action, alors même les scénarios les plus brillants, au sens cinématographique du terme, deviennent, au fond, assez inutiles.

Contrôler nos actions

Cela est plus que connu des praticiens de la prospective que celle-ci est souvent mal comprise : on assimile la discipline à une tentative de prévoir l’avenir, voire de le maîtriser. L’idée est séduisante : anticiper pour réduire l’incertitude, tracer une trajectoire claire, éviter les surprises.

Mais ce n’est pas sa vocation.

La prospective ne cherche pas à dire ce qui va arriver. Elle explore ce qui pourrait arriver. Elle ouvre des possibles, y compris ceux que l’on préférerait ignorer, précisément pour éviter de se laisser surprendre le moment venu.

Autrement dit, la prospective ne consiste pas à fermer le futur en le réduisant à un scénario, mais au contraire à l’ouvrir, en restant attentif aux évolutions, aux ruptures et aux signaux qui pourraient faire basculer une trajectoire.

Cela suppose une certaine posture : accepter l’incertitude, rester ouvert au changement, et éviter de s’enfermer dans des certitudes confortables. Ce n’est pas toujours naturel. Mais c’est souvent ce qui fait la différence entre subir une transformation et s’y préparer.

Et donc, loin de prôner la passivité, concentrons-nous sur ce que l’on peut maîtriser : la qualité des questions que l’on se pose et les décisions que l’on prend.

Ce déplacement est important. Il transforme la prospective en un outil beaucoup plus opérationnel. Non pas un outil de prédiction, mais un outil de discernement.

D’une certaine manière, faire de la prospective, c’est accepter de ne pas savoir exactement où l’on va, tout en refusant d’y aller n’importe comment.

L’illusion du “tout est permis”

Quand tout semble permis, la tentation est grande de penser que plus rien n’est structuré, que les règles ont disparu et que les scénarios les plus improbables deviennent soudain crédibles.

Dans les ateliers de prospective, cela donne parfois des moments assez révélateurs. On commence avec une question sérieuse, en faisant l’hypothèse qu’elle soit bien posée, et, assez vite, on dérive vers des scénarios spectaculaires. Pas forcément parce qu’ils sont probables, mais parce qu’ils paraissent désormais possibles.

Et c’est là que le piège se referme, car on confond rapidement imagination et analyse alors que, l’on s’en doute, la force est dans leur complémentarité. On remplace la structuration par l’accumulation d’idées, ce que facilitent grandement nos nouveaux outils digitaux.

Or, comme c’est souvent le cas en prospective, le problème n’est pas l’absence d’informations, mais l’absence de priorisation ou la difficulté du tri.

Car non, tout n’est pas permis.

Les contraintes sont toujours là. Elles ne disparaissent pas, elles se déplacent. Elles prennent la forme de rapports de force, de limites économiques, physiques et planétaires, de résistances sociales ou, plus simplement, de besoins humains qui évoluent moins vite que les technologies ou certains intérêts individuels.

Autrement dit, même dans un monde qui change vite, ou peut-être doit-on parler ici de reconfiguration, tout ne change pas à la même vitesse. Et c’est souvent là que se cachent certains de ces fameux “signaux faibles” : non pas dans ce qui fait du bruit, mais dans ce qui résiste.

Le Jardin des délices, peinture à l'huile sur bois du peintre néerlandais Jérôme Bosch.

Le long terme

Dans les périodes instables, le court terme devient envahissant. Urgence après urgence, crise après crise, on finit par passer beaucoup de temps à réagir et assez peu à réfléchir.

C’est compréhensible. Mais c’est aussi dangereux.

Car sans un minimum de projection à long terme, on finit par naviguer à vue. Et naviguer à vue dans un environnement incertain n’est pas une stratégie. Cela peut, dans certains cas, relever d’une approche assumée comme le suggère l’effectuation, mais cela revient malgré tout à enchaîner les réactions plus qu’à construire une trajectoire.

Le long terme, lui, ne force pas à trouver des solutions clés en main. Il impose quelque chose de plus exigeant : se positionner.

Il oblige à se poser des questions simples, mais rarement confortables. Qu’est-ce que l’on cherche à préserver ? Qu’est-ce que l’on est prêt à faire évoluer ? Qu’est-ce que l’on refuse ?

Au fond, ces questions dépassent largement le cadre des ateliers prospectifs. Elles touchent aux valeurs, aux habitudes, parfois même aux croyances. On n’est plus seulement dans le “comment”, mais bien dans le “pourquoi”.

Et c’est sans doute là que le long terme prend toute sa valeur : il oblige à clarifier ce qui fait sens.

Arrêter de demander “qu’est-ce qui est possible ?”

Une dérive assez classique à mes yeux en prospective consiste à se focaliser sur les possibilités. On se demande ce que la technologie permet, ce que les acteurs pourraient faire, quelles ruptures sont envisageables.

Ce sont de bonnes questions, mais elles ne suffisent pas.

La question la plus utile est souvent ailleurs : quelles seraient les conséquences si cela arrivait ?

C’est là que la “roue des futurs” devient vraiment intéressante.  À partir d’une hypothèse, on déroule les effets, on observe les interactions, on identifie les tensions. Et d’un simple outil, petit à petit, cette façon d’appréhender le futur devient un réflexe.

 

Nous devons passer d’une logique de fascination à une logique de responsabilité. 

 

Et très vite, on réalise que certaines idées, pourtant séduisantes au départ, sont beaucoup moins attractives une fois leurs conséquences explorées. Surtout on remarque que ces mêmes conséquences, positives ou négatives, peuvent résulter de différentes idées initiales, ou comme nous l’appelons dans notre jargons, de « futurs possibles ».

Ce déplacement est essentiel. Il permet de passer d’une logique de fascination : “regardez ce qu’on pourrait faire”  à une logique de responsabilité : “regardons ce que cela produirait”.

 

Ce qui ne change pas (et qui aide beaucoup)

Dans un monde qui donne l’impression de bouger dans tous les sens, la tentation est grande de tout remettre en question.

C’est une impulsion légitime, mais c’est aussi là que réside la difficulté. En tant qu’ingénieur, j’aurais tendance à dire qu’il s’agit surtout de distinguer le signal du bruit.

Certaines choses changent très vite. D’autres beaucoup moins.

Les besoins humains, par exemple, restent étonnamment stables. Le besoin de sécurité, de reconnaissance ou de stabilité ne disparaissent pas parce qu’un changement apparaît, que celui-ci soit technologique, juridique, sociétal ou autre. Ils s’expriment tout simplement différemment.

De la même manière, les logiques de pouvoir évoluent dans leur forme, mais beaucoup moins dans leur fond. Les technologies changent, les acteurs s’adaptent, mais les dynamiques de rivalité, d’influence et d’intérêt restent profondément ancrées.

On le voit très bien dans les recompositions actuelles au Moyen-Orient, où certains États revoient leurs ambitions non pas parce que “tout est possible”, mais précisément parce que certaines contraintes redeviennent centrales.

En pratique, cela signifie que, pour faire de la prospective dans un monde instable, il s’agit moins d’opposer ce qui change à ce qui ne change pas que de comprendre comment des équilibres fondamentaux évoluent et se redéfinissent, comme par exemple entre naturel et artificiel, incertitude et prédictibilité, performance et robustesse.

C’est souvent dans ces tensions que se jouent les transformations réelles : non pas dans un basculement total d’un côté ou de l’autre, mais dans la manière dont ces pôles s’ajustent, se recomposent et parfois se déséquilibrent.

 

 

C’est souvent dans les tensions que se jouent les transformations réelles : non pas dans un basculement total, mais dans la manière dont ces pôles s’ajustent, se recomposent et parfois se déséquilibrent.

Une prospective plus sobre, mais plus utile

Alors, quelle prospective dans un monde où tout semble permis ?

Probablement une prospective un peu moins impressionnante, mais beaucoup plus exigeante.

Une prospective qui accepte de ne pas tout prévoir, qui se méfie des scénarios trop séduisants et qui s’intéresse davantage aux conséquences qu’aux possibilités. Une prospective qui garde en tête quelques invariants solides, même lorsque tout semble bouger.

Au fond, le monde ne permet pas tout. Il permet suffisamment pour nous surprendre, parfois pour nous déstabiliser, mais pas au point de rendre toute analyse inutile.

Et le rôle de la prospective aujourd’hui n’est plus d’imaginer une infinité de futurs possibles, mais d’éviter de se raconter n’importe quoi sur ceux qui comptent vraiment.

Ou, dit plus simplement par le général d’armée Thierry Bourkhard : dans un monde incertain, la prospective ne sert pas à prédire l’avenir, mais à éviter de le subir.

 

le rôle de la prospective aujourd’hui n’est plus d’imaginer une infinité de futurs possibles, mais d’éviter de se raconter n’importe quoi sur ceux qui comptent vraiment.

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