L’Atelier des Futurs. La Clôture de l’espèce, paru cette année aux éditions Douro, est un roman d’anticipation plongeant le lecteur dans un futur proche dystopique. Jean-Claude André nous emmène dans les coulisses de sa création par l'intermédiaire d'un entretien imaginaire.
Quel est le point de départ du récit ?
Jean-Claude André. Au début de l’histoire, la civilisation est en train de s’éteindre : les grandes villes abritent les survivants, âgés, de la dernière génération humaine. Ils ont confié les rênes de leur existence à des intelligences artificielles qui coordonnent les robots qui leur permettent de vivre confortablement.
Comment en sont-ils arrivés là ?
Leur situation résulte d’une décision prise plusieurs décennies auparavant : celle d’en finir avec la société.
Trop envahissante, trop néfaste pour la planète, l’espèce humaine devait laisser sa place. Seuls quelques individus, isolés de tout progrès, ont été laissés à la nature pour constituer une chance de renaissance.
Tout a été planifié : la procréation est interdite, le suicide favorisé, les populations cantonnées dans des villes afin de laisser les écosystèmes se développer sans intervention.
Ces derniers habitants en ont pris leur parti : ils vivent dans l’opulence sans avoir à travailler : ils profitent de leurs dernières années.
C’est pourquoi, du moins en apparence, plus personne ne semble remettre en cause ce état de fait.
Comment avez-vous construit cette situation ?
C’est ici qu’intervient le travail de prospective propre à toute anticipation : créer un « avenir » plausible en projetant dans le futur les impacts de tendances pré-existantes.
Ainsi, la base de l’univers du livre est issue d’un article qui m’a interpelé. Il parlait des GINKS : des militants ayant fait le choix de ne pas avoir d’enfants pour préserver la planète.
Cette idéologie m’a frappé en ce qu’elle touche à ce qu’une espèce a de plus naturel : se perpétuer. De fil en aiguille, j’ai commencé à entrevoir un début d’histoire.
La montée de toutes les radicalités que l’on connaît actuellement est également pour moi un sujet de réflexion. Tout donne l’impression d’un dialogue impossible entre groupes aux idées divergentes. Dans ces visions du monde en noir ou blanc, la vérité est nécessairement unique. Elle est l’apanage d’un camp. Le sentiment de la détenir me semble dangereux : il incite à vouloir l’imposer à tous.
Ainsi, il est fréquent, même en démocratie, que des mouvements prenant le pouvoir se permettent d’engager un pays bien au-delà de leur mandat. Quelle liberté réelle reste-t-il alors à ceux qui héritent de ces choix ?
Au fil de mes réflexions, ces deux tendances ont fini par se conjuguer en une question : que se passerait-il si ces personnes qui refusent les enfants arrivaient au pouvoir ? Irions-nous jusqu’à se condamner nous-mêmes ? C’est cette question qui constitue le socle de l’anticipation dans le livre.
« Irions-nous jusqu’à se condamner nous-mêmes ? »
Comment cette projection structure-t-elle le récit ?
La projection structure moins le récit que les grands thèmes que l’on veut y intégrer.
L’exercice de prospective est différent de ce que ferait, par exemple, un industriel souhaitant comprendre où en sera son secteur d’activité dans trente ans. Elle est ici au service de la fiction. Son rôle consiste à propulser le lecteur dans un monde auquel il croit, tout comme le serait la description d’une époque passée dans un roman historique.
La thématique majeure que je voulais aborder est celle de la liberté : comment parvenir à trouver sa voie alors même que l’on est contraint par des structures pensées par d’autres longtemps auparavant ? Cela rejoint l’idée de transmission : ce que nous ressentons le besoin de léguer aux générations futures et qui influencera leur existence.
J’ai également souhaité porter une réflexion sur la place à donner à la technologie, notamment dans un contexte de croissance exponentielle de l’usage de l’IA.
Mais l’objectif premier reste de divertir le lecteur. C’est pourquoi je voulais écrire une aventure rythmée : une quête à la fois initiatique et crépusculaire.
En résumé, l’anticipation va faire croire le lecteur au récit mais c’est bien le contenu de l’histoire qui le fera ou non apprécier le livre.
Cependant, l’atteinte de cette crédibilité passe par le fait de transformer une projection globale en une grille d’écriture, influant sur tous les éléments de l’environnement du roman.
Auriez-vous des exemples ?
Le décor général est une conséquence de cette projection : ici, il doit correspondre à un monde qui se vide peu à peu de ses habitants.
Pour le début du roman qui se déroule dans Paris, je me suis par exemple basé sur des lieux que je connais bien et les ai décrits après plusieurs décennies d’abandon partiel. La ville est entourée de vastes espaces où la vie sauvage a repris ses droits.
Les technologies mises en scène découlent également des nôtres en tenant compte de perfectionnements projetés, avec un usage omniprésent de l’IA et de la robotique.
Et en ce qui concerne les personnages ?
Bien entendu, les personnages doivent être les produits de leur époque et de leur société, sous peine de se révéler décalés à l’intérieur du récit.
Dans cette histoire, nous nous intéressons aux derniers représentants d’une espèce. Ils sont les héritiers d’une civilisation, mais son censés ne rien léguer eux-mêmes. Conscients de cette fin programmée, ils vivent dans l’oisiveté et n’ont jamais eu grand-chose à faire.
En conséquence, je décris un monde d’amateurs : l’aventure qui se déroule va les obliger à s’adapter et à apprendre sur le tas. Faute d’expérience, ils seront faillibles et hésitants, perdus dans un monde extérieur qui leur est totalement étranger.
Qu’est-ce que tout cela implique pour le travail de l’auteur ?
Tout le travail de construction consiste donc à dérouler le fil d’une anticipation dans toutes les directions permettant de rendre l’ensemble plausible.
L’enjeu est alors de rester agrippé à ce fil durant toute l’écriture.
Cela facilite parfois les choses car ces contraintes transforment finalement les péripéties du récit en conséquences naturelles d’une situation de départ.
Cela demande aussi une grande vigilance, notamment lors de la relecture et de la réécriture du texte final. Chaque élément doit être méthodiquement confronté à la ligne directrice pour maintenir une cohérence globale.
« Chaque élément doit être méthodiquement confronté à la ligne directrice pour maintenir une cohérence globale. »
Un mot pour conclure ?
Construire un récit d’anticipation c’est, à mon sens, poser les bases d’un univers réaliste.
Cela peut sembler antithétique avec la notion de littérature de l’imaginaire. C’est oublier que les contraintes que l’on se donne et les prémisses que l’on choisit dépendent avant tout de la sensibilité d’un auteur. Elles ne représentent que quelques-unes des innombrables hypothèses existantes.
Il s’agit finalement d’un choix au service des idées qui sous-tendent le roman. L’enjeu de la fiction reste avant tout l’histoire que l’on veut raconter, les messages que l’on veut y intégrer, les personnages que l’on veut décrire.
