Q293 | Futurs Vivants

Penser les modes de mobilisation d’un scénario de design fiction en parallèle de sa construction.
26 août 2025
11 mins de lecture

English Version

Que faire de ses scénarios prospectifs ou artefacts spéculatifs ? Quelle est la meilleure manière de mettre en discussion ces visions de demain ?

Ces questions sont des incontournables de toute démarche d’exploration des futurs, car la mise en récit n’est que le début du travail d’anticipation. Ici, on approfondit la notion de « design de la confrontation », ou comment créer des formats adaptés à la mobilisation et l’exploitation de ces (design) fictions.

L’exploration

Futurs Vivants est une initiative de la Ville de Paris visant à sensibiliser ses habitantes et habitants à l’impact du déclin de la biodiversité sur leur quotidien d’ici 2040. 

Nous avons conçu une «boîte aux futurs» — contenant des ressources pédagogiques, des fictions et des artefacts spéculatifs — qui permet d’animer des ateliers immersifs et participatifs, invitant à réfléchir aux enjeux systémiques du vivant à Paris. 

En confrontant les habitants-usagers à quatre scénarios radicaux, ce dispositif se veut un thermomètre de la compréhension et de l’appropriation des problématiques de la biodiversité, tout en aidant à penser des alternatives résilientes et souhaitables pour l’ensemble du vivant dans la Capitale.

Pour découvrir Futurs Vivants en images et en détail : https://design-friction.com/futurs-vivants/ 

Dans le scénario « La Règle du 50/50 », un accessoire de mode est pensé pour accueillir des végétaux sur soi, et ainsi contribuer avec élégance au réensauvagement de la Capitale dans la vie de tous les jours.
In the "50/50 Rule" scenario, a fashion accessory is designed to hold plants on the wearer, thereby contributing elegantly to the rewilding of the capital in everyday life.

L’enseignement

Avant de se demander comment mobiliser un scénario de design fiction ou un récit prospectif, demandons-nous d’abord pourquoi le faire.

Dans le cadre d’une exploration de sensibilisation comme Futurs Vivants, c’est avant tout un exercice démocratique ! Parce que les trajectoires posées par les fictions soulèvent davantage de questions qu’elles n’apportent de réponse, il convient de les mettre en débat pour en évaluer la plausibilité et la préférabilité. Doit-on se diriger vers cet horizon ? Comment y aller ? Ne pas y aller ?

Mettre en discussion ces scénarios contribue ainsi à faire émerger les stratégies et les actions à mener dès aujourd’hui, mais aussi à « prendre la température » sur l’appropriation des enjeux à venir par un public.

 

Parce que les trajectoires posées par les fictions soulèvent davantage de questions qu’elles n’apportent de réponse, il convient de les mettre en débat pour en évaluer la plausibilité et la préférabilité.

Organiser une confrontation entre les futurs et le présent

La « confrontation » est ce moment magique où les futurs entrent en collision avec le présent. Une vision de demain, racontée à travers un récit, un objet ou une expérience fictionnels, rencontre le vécu bien réel de son audience. Dans le même temps, les réalités concrètes de ce public se frottent aux perspectives possibles pour demain, générant ainsi une tension fertile entre actualité et anticipation. 

Au sein du studio, nous avons pris l’habitude de considérer qu’imaginer et prototyper un scénario du futur ne représente que 50 % de la démarche. L’autre moitié consiste en ce «design de la confrontation», visant alors à créer les conditions propices à la mise en discussion et à l’appropriation de ces perspectives.

Raconter une vision du futur sans penser son mode de confrontation, c’est prendre le risque de se lancer dans un exercice sans ancrage ni résonance.

Pour réussir cette confrontation, une bonne pratique consiste à penser en parallèle la scénarisation des futurs et le dispositif qui permettra la mobilisation de ces fictions.

Ce dispositif peut prendre différentes formes : 

  • Une session de débat quant à la souhaitabilité des perspectives,
     
  • Un atelier d’analyse de la plausibilité des trajectoires, 

  • Une exposition participative pour démocratiser la réflexion ou le débat,

  • Un kit d’outils pour (re)mettre en discussion ou en action ce scénario de demain. 

Le développement d’un scénario de futur possible et son mode d’«exploitation» sont ainsi interdépendants, l’un influençant le fond et la forme de l’autre.

Pour structurer cette dynamique en parallèle, nous essayons d’articuler nos scénarios, leurs prototypes et leur confrontation selon trois paramètres : 

  1. Quel est le public engagé (son profil sociologique, ses imaginaires, son éventuelle expérience passée avec l’exploration des futurs) ? 

  2. Dans quel contexte cette vision du futur est présentée (quels tensions et jeux de pouvoir préexistants, actualités dans l’air, durée et lieu pour la projection) ? 

  3. Quel est l’objectif visé par cette confrontation des futurs ?

Ce triangle « Public <> Contexte <> Objectifs » amène à des arbitrages méthodologiques et éthiques qui façonnent l’écriture des scénarios autant que leur diffusion. Nous l’évoquions dans un précédent article autour de la mobilisation du jeu pour l’exploration des futurs, le design de la confrontation nécessite lui aussi sa part de réflexivité pour bien cadrer l’outillage participatif. Il s’agit d’appuyer la projection et la réflexion des publics sans pour autant les influencer.

Les arbitrages induits par le triangle PCO impliquent aussi d’imaginer des formats qui prennent en compte une forme de «fatigue participationnelle» : comment mobiliser des publics déjà fortement sollicités, défiants, occupés, autour de situations qui n’existent pas (encore) ?

 

Raconter une vision du futur sans penser son mode de confrontation, c’est prendre le risque de se lancer dans un exercice sans ancrage ni résonance.

Un zoom sur les archétypes de publics auxquels les scénarios peuvent se confronter.

Concevoir ses formats de mobilisation des scénarios dans une optique d’inclusivité et de dissémination de la démarche 

 

Pour la démarche participative de Futurs Vivants, une ligne directrice était de varier la nature des fictions et des formats participatifs, en privilégiant l’inclusivité de l’expérience pour les personnes participantes et la flexibilité pour celles et ceux qui l’animent. 

Nous nous sommes appuyés sur notre typologie d’objectifs de confrontation pour proposer différents modes d’exploitation des scénarios spéculatifs.

En ressort une boîte aux futurs qui incluait notamment :

  • Une activité de débat mouvant pour discuter de la souhaitabilité de ces perspectives,
     
  • Des cartes postales des futurs pour raconter son propre vécu en 2040 et enrichir le scénario,
     
  • Une frise de Rétrospéculation pour imaginer comment on en est arrivé à chaque scénario, 

  • Une matrice collaborative pour faire atterrir des pistes d’action pour la résilience et l’adaptation du territoire. 
La frise de Rétrospéculation racontant les facteurs ayant pu amener à l’émergence du scénario de « La Règle du 50/50 »
The Retrospeculation timeline narrating the factors that may have led to the emergence of the “50/50 Rule” scenario.

Loin de nous lancer dans une énième réinvention de la roue, nous nous sommes volontiers inspirés des outils, des pratiques et des postures de l’éducation populaire afin de les adapter à l’exercice prospectif pour favoriser l’engagement de toutes et tous.

Et à raison : la mise en débat ou l’enrichissement d’un scénario de Design Fiction doit s’inscrire dans une logique de « care » ; à savoir porter une attention toute particulière aux vulnérabilités et aux relations en mettant l’accent sur l’éthique de la sollicitude, l’empathie et la responsabilité envers autrui. 

Il s’agit dès lors de « prendre soin » du ressenti des unes et des autres face à ces futurs possibles, autant que de prendre en compte le dilemme insoluble de «la fin du monde contre la fin du mois».

Proposer une brève parenthèse par le design fiction ou l’anticipation est un modeste premier pas pour faire en sorte que l’acte de penser (et de panser) les futurs tienne davantage du droit que du privilège ; comme le souligne avec justesse le futuriste Stuart Candy. C’est aussi ce que nous cherchons à faire, à notre échelle, en accompagnant des démarches participatives comme Futurs Vivants.

Pour aller plus loin sur ce sujet, nous ne pouvons que recommander la thèse “Design for Debate«  de Max Mollon qui approfondit pourquoi et comment diffuser de mettre en débat des scénarios prospectifs ou des travaux design fiction.

Q293 | To ‘anti-sprint’

Designing how to mobilise a speculative scenario as you develop it

What should we do with our futures scenarios or speculative artefacts? What is the best way to spark meaningful conversations around these visions of tomorrow?

These are essential questions for any futures exploration, because storytelling is only the beginning of the anticipatory process. This Exploration Review delves deeper into the notion of “designing confrontation” — that is, how to create formats that support the activation and appropriation of (design) fictions.

The exploration

Futurs Vivants is an initiative by the City of Paris aimed at raising awareness among residents about how biodiversity loss could affect their everyday lives by 2040.

We designed a “Futures box” — including educational materials, fictional narratives, and speculative artefacts — to support the facilitation of immersive, participatory workshops that prompt reflection on the systemic issues affecting the living world in Paris.

By confronting residents and service users with four radical scenarios, the aim was to create a thermometer for measuring how people understand and engage with biodiversity challenges — while helping to imagine resilient and desirable alternatives for all forms of life in the capital.

Discover Futurs Vivants in pictures and in detail: https://design-friction.com/en/futurs-vivants-en/ 

Dans le scénario « La Règle du 50/50 », un accessoire de mode est pensé pour accueillir des végétaux sur soi, et ainsi contribuer avec élégance au réensauvagement de la Capitale dans la vie de tous les jours.
In the "50/50 Rule" scenario, a fashion accessory is designed to hold plants on the wearer, thereby contributing elegantly to the rewilding of the capital in everyday life.

THE INSIGHT

Before asking how to mobilise a design fiction scenario or a foresight narrative, we should first ask ourselves: why do it?

In an awareness-raising initiative like Futurs Vivants, the answer lies first and foremost in the democratic dimension of such an exercise. Because the trajectories outlined by fictions tend to raise more questions than they provide answers, it becomes essential to bring them into public debate — to assess their plausibility and desirability. Should we head towards this future? How? Or should we avoid it altogether?

Opening these scenarios up to discussion helps uncover strategies and actions that can be undertaken today, while also taking the pulse of how a given audience is engaging with future challenges.

Organising a confrontation between futures and the present

Confrontation is that magical moment when futures collide with the present. A vision of tomorrow — conveyed through a story, an object or a fictional experience — meets the lived reality of its audience. At the same time, the audience’s concrete circumstances rub up against possible futures, creating a fertile tension between present concerns and forward-looking projections.

At our studio, we’ve developed the habit of saying that imagining and prototyping a future scenario is only 50% of the job. The other half lies in what we call “the design of the confrontation”: creating the right conditions for engagement and appropriation.

Telling a story of the future without designing its confrontation runs the risk of a disconnected exercise that fails to resonate.

To make this confrontation successful, it’s best to develop the scenario and the engagement device in parallel.

This mobilisation device can take many forms:  

  • A deliberative session to explore the desirability of possible futures
  • A workshop examining the plausibility of proposed trajectories
  • A participatory exhibition to open up reflection and debate
  • A toolkit to put a futures scenario back into action or discussion

The development of a scenario and the way it is “activated” are interdependent — each shaping the content and form of the other. To coordinate these in tandem, we work to articulate our scenarios, their prototypes, and their confrontation strategy around three parameters:

  1. Who is the audience? (their sociological profile, collective imaginaries, and any prior experience with futures exploration)
  2. In what context is the future vision being presented? (existing tensions or power dynamics, current affairs, timing and location of the experience)
  3. What is the intended objective of the confrontation?

This “Audience <> Context <> Objectives” triangle requires methodological and ethical trade-offs, shaping both how scenarios are written and how they are shared. As we discussed in a previous article about using games to explore futures, the design of confrontation also calls for a reflexive approach to participatory tools: the aim is to support audiences in their thinking, without steering them in a particular direction.

These trade-offs must also take into account what we might call “participation fatigue”: How can we meaningfully engage publics who are already over-solicited, sceptical, or time-poor — especially around situations that do not (yet) exist?

 

Telling a story of the future without designing its confrontation runs the risk of a disconnected exercise that fails to resonate.

Designing mobilisation formats for speculative scenarios

In Futurs Vivants, one of our guiding principles was to diversify the nature of both the fictions and the participatory formats — with the dual aim of making the experience inclusive for participants and adaptable for facilitators.

We based our work on a typology of confrontation goals to offer a range of ways to activate speculative scenarios.

This gave rise to the Futurs Vivants toolbox including:

  • A playful debate exercise to discuss the desirability of different futures.
  • Postcards from the future, inviting participants to enrich scenarios by describing their own lived experience in 2040.
  • Retrospeculation timeline to explore how we might plausibly arrive at each scenario.
  • A collaborative matrix for generating action pathways to support territorial resilience and adaptation.
La frise de Rétrospéculation racontant les facteurs ayant pu amener à l’émergence du scénario de « La Règle du 50/50 »
The Retrospeculation timeline narrating the factors that may have led to the emergence of the “50/50 Rule” scenario.

Rather than reinventing the wheel, we drew inspiration from the tools, practices and values of popular education, adapting them to foresight work to encourage broad-based engagement. And rightly so: the discussion and enrichment of a design fiction scenario must operate within a logic of care — paying particular attention to vulnerability and relationships, with an emphasis on empathy, attentiveness, and responsibility towards others.

It is about caring for how people feel when confronted with possible futures, as well as acknowledging the difficult trade-off between “the end of the world” and “the end of the month”.

Offering a brief moment of anticipation or design fiction can be a modest yet meaningful way to make thinking (and tending) to the future less a privilege and more a right — as futurist Stuart Candy rightly puts it. This is also what we seek to do, in our own way, by supporting participatory processes such as Futurs Vivants.

To explore this subject further, we highly recommend Max Mollon’s thesis “Design for Debate« , which offers a deep dive into why and how to open up speculative scenarios and design fiction projects to critical public engagement.

Et vous, qu’en pensez-vous ?
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