Kyiv pendant un black-out - Crédits : UN Women Europe and Central Asia
Kyiv pendant un black-out - Crédits : UN Women Europe and Central Asia

« Comme un couteau suisse » – Dossier Tech Fringe

26 juin 2026
6 mins de lecture

[Dossier] Tech Fringe – Inventeurs d’autres numériques

A l’heure des nouveaux impérialismes, le numérique est un vecteur de puissance voire d’asservissement économique et politique, surtout quand il est opéré par des entreprises plus puissantes que des États. Ce sujet étant largement discuté, déplaçons intentionnellement la focale. Partons à la rencontre de celles et ceux qui tentent de se réapproprier le numérique, aux marges de celui-ci. Un numérique qui n’est pas pour consommer ou se distraire. Un numérique qui est vecteur d’émancipation, un facteur de résilience personnelle et démocratique.


Comme un couteau suisse

Le premier reportage de ce dossier nous emmène auprès de ceux qui pensent le monde d’après ou d’à côté. Celui de la rupture, du dysfonctionnement massif, que certains qualifieront « d’effondrement » par abus de langage ou pour se faire frissonner. Hubert Guitaut, hacker, designer et journaliste spécialisé sur les pratiques du numérique, préfère parler d’« un effondrement de nos habitudes », mais pas d’un effondrement de la vie en société. Depuis février 2022, par ses allers-retours fréquents entre la France et l’Ukraine, Hubert Guitaut documente les aspects numériques du conflit sur son blog et de médias d’investigations. Il nous embarque ici à la découverte d’un moyen de communication alternatif : l’Alternet.

Kyiv pendant un black-out - Crédits : UN Women Europe and Central Asia
Kyiv pendant un black-out - Crédits : UN Women Europe and Central Asia

Comment éviter la rupture, le dysfonctionnement massif des infrastructures numériques, en temps de guerre ou de conflit gelé ? A cette question de fond, en arrière plan du conflit russo-ukrainien, un ami reporter de guerre de retour du Donbass me répond du but en blanc.

« Va voir comment travaillent les start-up ukrainiennes du hardware ! ». Piqué au vif, j’ai tenté de me renseigner, mais ces acteurs sont discrets, même sur Telegram. Pour en savoir plus, j’attends d’être de retour à Kyiv, dans quelques jours. Et au sortir de l’aéroport, j’en parle à mon fixeur.

« Tu as entendu parler de cette initiative qui équipe les citoyens en prévision d’une rupture massive des communications ? Des start-up ukrainiennes travailleraient dessus… »

Ivan*, mon fixeur, est un blessé de guerre désormais inapte au combat physique. Il tente de joindre les deux bouts et de soutenir sa patrie, à sa façon, en guidant les journalistes étrangers à travers le pays. Taciturne et distant, il est très bien informé, c’est l’essentiel. Comme à son habitude, il ne répond pas immédiatement à ma question. Je le suspecte de ménager son effet. Il sort délicatement de sa poche un petit appareil noir en plastique bas de gamme.

 « Ça, c’est Alternet. » J’inspecte minutieusement l’objet en apparence anodin, un peu plus gros qu’une clé USB avec une antenne sur le côté. Il se connecte via un port USB-C ; un adaptateur Micro-USB est fourni pour les vieux téléphones.

Ça sert à communiquer sans Internet, sans Starlink, de façon presque totalement sécurisée pour l’instant.

 

Dongle Alternet
Dongle Alternet
Scène de vie quotidienne, KyiV - Crédits : Mykhailo Volkov

« Depuis quelques semaines, tu en trouves un peu partout, dans les bureaux de tabac, les épiceries. Ça sert à communiquer sans Internet, sans Starlink, de façon presque totalement sécurisée pour l’instant. Un fond d’investissement technologique souverain et militant de l’open source a rendu cela possible en investissant dans quelques start-ups audacieuses. Et la fabrication est évidemment ukrainienne, pour éviter toute dépendance.» Intrigué, je cherche à en savoir plus. Je voudrais rencontrer les responsables de l’entreprise. Mais Ivan douche mes espoirs. « La semaine dernière, nous avons tenté de les approcher pour le magazine américain Wired, ils ont refusé, ils veulent rester discrets. Même s’il est possible que cela change dans les mois à venir… Le ministère de la Défense cherche à mettre les initiatives ukrainiennes en avant. »

L’emballage est sommaire, l’étiquette imprimée « comme à la maison ». Pas de quoi faire un unboxing sur Instagram…

Je dois me faire ma propre idée : me mettre dans la peau d’un citoyen ukrainien pour tester. On s’arrête au premier bureau de tabac, j’achète deux dongles Alternet. L’emballage est sommaire, l’étiquette imprimée « comme à la maison ». Pas de quoi faire un unboxing sur Instagram… Il est juste indiqué en ukrainien et en anglais : Dispositif de communication sécurisé point à point entre deux téléphones. Utilise votre smartphone comme batterie et clavier numérique. Avantages : fonctionne en autonomie, sans Internet. Mise à jour possible du firmware via internet. Firmware version 0.12.4.

 

C’est un peu comme un talkie-walkie, mais par sms. 

Test de l'Alternet dans un café

Ivan m’explique que « c’est un peu comme un talkie-walkie, mais par sms. » Je veux tester. Arrivés dans un café, on s’installe. Je branche le dongle sur mon téléphone. L’écran s’éteint. Puis le téléphone redémarre. Au bout de quelques secondes, une interface sommaire indique que toutes les communications sont coupées (wifi, 5G, Bluetooth). Je me garde d’exprimer tout sarcasme devant Ivan : visiblement, il n’y a pas de designer dans l’équipe. Mais je le pense très fort…

L’interface m’invite ensuite à saisir un identifiant noté sur la clé. Puis celui de mon correspondant. Je tape celui d’Ivan. Après quelques étapes de vérification, j’arrive sur une interface de type messagerie, comme WhatApp ou Telegram.

Ce qui me frappe le plus avec Alternet, c’est l’impression qu’ils n’ont rien inventé de nouveau.

Je commence à envoyer quelques messages à Ivan pour tester. La frappe est un peu lente, le clavier numérique mal conçu, mais ça fonctionne. Impossible d’envoyer des audios, photos ou vidéos. Que du texte, sans emojis. « C’est volontaire », me dit Ivan. C’est pour que les informations restent brutes sur Alternet, pas d’émotions, pas de sous-entendu. Et ça limite les paquets de données inutiles. » J’entends, mais je me questionne : est-ce que dans des moments de rupture, de tension maximale, nous n’avons justement pas besoin d’autres vecteurs d’expression de nos émotions ? Je garde cette question en tête pour un neuro-scientifique.

 On commande un deuxième café avec Ivan pour prolonger l’échange. Ce qui me frappe le plus avec Alternet, c’est l’impression qu’ils n’ont rien inventé de nouveau. Mais je tente de me défaire de ce biais de la nouveauté qui me hante. « Il n’y pas de buzz autour d’Alternet. C’est vécu comme un outil de résilience, voire de survie. Comme un couteau suisse quand tu pars en camping. Tu ne vas pas forcément t’en servir, mais il faut l’avoir avec toi. » 

Et techniquement, comme ça fonctionne ? « C’est un concentré de technologies de communication existantes. Elle sont combinées pour être redondantes, en mêlant de l’analogique (radio) et du numérique en gérant l’asynchrone. La seule nouveauté vient des aspects de sécurité. » Ivan m’apprend qu’il a fait partie des vétérans béta-testers d’Alternet. « C’est pas shinny ! La grande force, c’est que ça marche ! That’s it ! »

J’attends d’être en zone blanche pour tester tout le potentiel. Après plusieurs sessions de test, je peux affirmer que la promesse d’Alternet est tenue. Je clôture cette séquence de mon voyage avec une question pour les communautés d’ingénieurs et de designers : en quoi cette austerity by design, tant sur l’interface que sur le service, renforce notre confiance dans la solution proposée ? J’attends vos retours sur les réseaux @Hubo_Gito.

*Son prénom a été modifié.

A l'abri dans le métro de Kyiv - Crédits : UN Women Europe and Central Asia
A l'abri dans le métro de Kyiv - Crédits : UN Women Europe and Central Asia

Cette fiction fait partie du premier exemplaire de la revue Spectral.

Une fiction rendue possible grâce aux réflexions de Cléo Collomb, Quentin Ladetto, Luc Legay, Vincent Lassègue, Romain Laugenie, André de Saint-Affrique et Louis Pernotte.

Et vous, qu’en pensez-vous ?
N’hésitez pas à :

1. partager votre avis ?
2. nous laisser un petit mot ?
3. rédiger un article ?

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Catégories

Même catégorie

Découvrez

Nouveaux artisanes et artisans des futurs

Dernières parutions

Sur les traces d’un réserviste amoureux

Rencontre avec l’œuvre d’un helvético-lituanien qui nous ouvre les portes de la société lituanienne à travers des expériences peu communes : l’immersion dans la réserve…