Q055-Comment les inventions et les innovations transforment-elles une civilisation?

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Source de l'illustration: https://fr.m.wikipedia.org/

Ce billet est le deuxième d’une série consacrée à la question : comment peut-on modéliser une civilisation ? Pendant 7 semaines, un nouvel article sera publié chaque lundi. Ensemble, ils vous permettront de découvrir le modèle civilisationnel des “pace layers”, imaginé par Stewart Brand.

Partons maintenant à la découverte de la couche la plus rapide, celle des inventions et des innovations.

Dans le modèle des pace layers, les six couches qui, ensemble, composent une civilisation, sont classées par ordre décroissant de vitesse d’évolution. Il s’agit de la “mode” (fashion dans le texte d’origine) à laquelle nous substituons les activités d’invention et d’innovation ; l’économie (et les modèles économiques) ; les infrastructures ; la gouvernance (et les modèles de gouvernance) ; la culture ; le vivant.

Dans le modèle des pace layers, les six couches sont classées par ordre décroissant de vitesse d’évolution.

Commençons notre exploration du modèle des pace layers par la couche dotée de la vitesse d’évolution la plus rapide. Ici, on trouve les inventions et les innovations que l’on doit parfois à des acteurs individuels (par exemple, un romancier) et souvent à des collectifs plus ou moins structurés (des associations, des laboratoires de recherche, des entités publiques, des entreprises, etc.).

Invention, innovation : quèsaco ?

Une invention est “[une] méthode, [une] technique [ou un] moyen nouveau par lequel il est possible de résoudre un problème pratique donné”.

Une innovation est un “nouveau produit ou service pouvant être directement implémenté dans l’appareil productif et répondant aux besoins du consommateur”. À la différence d’une découverte ou d’une invention, une innovation a le potentiel d’être “immédiatement mise en oeuvre par les entreprises dans le but d’obtenir un avantage compétitif”.

La profusion d’inventions et d’innovations, qui se succèdent les unes aux autres, plus ou moins rapidement, contribue à fournir l’énergie nécessaire au fonctionnement de l’économie et à la création de nouveaux modèles économiques.

Parfois, certaines ne s’arrêtent pas à la couche de l’économie ; elles « percolent » et mettent en mouvement les couches plus profondes.

[De l’innovation à la gouvernance]
Quand les sondages politiques façonnent la politique

Prenons l’exemple des sondages d’opinion. Légalement, un sondage d’opinion (ou sondage politique) est “une enquête statistique visant à donner une indication quantitative, à une date déterminée, des opinions, souhaits, attitudes ou comportements d’une population par l’interrogation d’un échantillon”.

Le premier sondage politique fut organisé en France en 1938 par Jean Stoetzel, qui fonde la même année l’Institut français d’opinion publique, l’IFOP, dont les sondages sont encore aujourd’hui attendus avec beaucoup d’impatience tout au long de l’année et plus encore en période électorale. D’abord innovation donc, le sondage d’opinion est une technique qui a fini par peser de manière significative sur les décisions prises par les élus politiques. En d’autres termes, le sondage politique contribue désormais à façonner la couche de la gouvernance, au même titre que les organisations non gouvernementales, les lobbys, etc.

[De l’innovation à la culture]
Quand la création devient libération

Prenons maintenant l’exemple d’une innovation dans le monde de la mode. L’histoire du siècle dernier regorge d’exemples qui témoignent du rôle essentiel qu’ont joué plusieurs créateurs dans les évolutions (certains diront les révolutions) de la mode. Il en va ainsi de Coco Chanel qui fut, au début du 20ème siècle, l’une des premières stylistes à favoriser la liberté de mouvement des femmes grâce à des créations d’avant-garde.

Plus tard, dans les années 1960, c’est à une créatrice britannique, Mary Quant, que l’on doit le succès populaire de la minijupe, qu’elle-même qualifiait alors volontiers d’“arrogante, agressive et sexy”. Au même moment, les femmes commencent enfin à jouir d’une plus grande liberté sexuelle, notamment grâce à l’invention de la pilule contraceptive.

Nouvelle tendance ou faux départ ? L’année 2020, marquée par de longs mois de confinement, distanciation sociale et autres mesures drastiques imposées par les autorités publiques en réponse à la pandémie de Covid-19, aura vu la pratique du “No Bra” (pas de soutien-gorge) convaincre un pourcentage inédit de la population féminine. Selon un sondage réalisé en France en juin 2020, “une jeune fille sur six (18%) de moins de 25 ans ne porte jamais de soutien-gorge, soit une proportion quatre fois supérieure à celle mesurée avant le confinement (4%)”. Une jeune sur trois explique son choix par son “souhait de lutter contre la sexualisation des seins féminins qui impose de les cacher au regard d’autrui”.

En résumé, la mode, à travers ses créateurs et ses influenceurs, agit sur la couche de la culture ; en retour, elle est elle-même influencée par les nouveaux gestes quotidiens, les nouveaux rituels et les nouvelles envies que cherchent à capter les chasseurs de tendances.

[De l’innovation à la gouvernance… en passant par les infrastructures]

De la découverte de la pénicilline à la révolution antibiotique

Été 1928. Alexander Fleming, chercheur en bactériologie au Saint Mary’s Hospital de Londres, passe le mois d’août en vacances en famille. À son retour dans son laboratoire, il remarque que les boîtes de Pétri dans lesquelles il faisait pousser des cultures de staphylocoques afin d’étudier les effets antibactériens d’une enzyme avaient été contaminées par un champignon microscopique, penicillium notatum, sur lequel travaillait alors son voisin de paillasse. Curieux, Fleming observe qu’à proximité des moisissures, il n’y a aucune trace du staphylocoque, incapable, semble-t-il, de s’établir en présence du champignon. Fleming émet alors l’hypothèse selon laquelle ce serait bel et bien ce champignon qui interdirait à la bactérie de se développer, grâce à une substance qu’il produirait et que le chercheur décida d’appeler : pénicilline.

Après la publication des résultats de Fleming, il faudra attendre une dizaine d’années avant que deux autres chercheurs, l’australien Howard Florey et le britannique d’origine allemande Ernst Chain, parviennent à purifier la substance puis, en 1943, à conduire des essais cliniques sur des blessés britanniques.

En 1945, les trois chercheurs se partageaient le prix Nobel de médecine : la révolution antibiotique était en marche. Aujourd’hui, c’est une autre révolution, cette fois-ci inquiétante, qui s’annonce. Comme l’explique l’Organisation mondiale de la santé, “la résistance aux antibiotiques constitue aujourd’hui l’une des plus graves menaces pesant sur la santé mondiale, la sécurité alimentaire et le développement”. Elle complète : “la résistance aux antibiotiques est un phénomène naturel mais le mauvais usage de ces médicaments chez l’homme et l’animal accélère le processus”.

Retracer les temps forts du règne des antibiotiques, depuis la découverte heureuse et fortuite de Fleming jusqu’à la menace grandissante de la résistance aux antibiotiques, en passant par la mise en place à grande échelle de systèmes de santé publique largement tributaires de ces mêmes antibiotiques, c’est mettre en évidence les multiples interrelations entre les couches de l’invention et de l’innovation (pénicilline), des infrastructures (hôpitaux), de la gouvernance (systèmes nationaux de santé publique, Organisation mondiale de la santé), de l’économie (traitement antibiotique des animaux d’élevage), de la nature (pollution aux antibiotiques des eaux et des sous-sols), etc.

Dans le prochain billet, nous nous pencherons sur la deuxième couche, celle de l’économie et des modèles économiques. Nous verrons que pour fonctionner et se développer, l’économie s’appuie sur un réservoir, apparemment illimité, d’inventions, de créations et d’innovations : supply chains mondialisées, instruments financiers de plus en plus sophistiqués, technologies de l’information et de la communication, etc.

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