Q038-Pourquoi un prospectiviste doit-il toujours rester un activiste ?

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Source de l'illustration : https://www.litmusbranding.com

Nous avions dans un précédent billet essayé de décrire les compétences attendues pour un prospectiviste. Étant conscient que le terme «prospective» pouvait à lui seul susciter une image mentale bien précise de l’activité, nous avons changé l’identité de ce site afin de nous focaliser sur des réflexions et des méthodologies portant à l’action. Même si le résultat attendu est pour un proche ou lointain futur, l’action doit bel et bien avoir lieu dans le présent. Le prospectiviste tel que nous le concevons est donc un acteur du changement. En cela il se confond avec l’activiste tel que décrit par Saul. D. Alinsky dans «Rules for Radicals». Nous revenons sur le sujet à la fin de ce billet.

Pour le meilleur ou pour le pire, le monde à venir post 24 février 2022, après deux années de pandémie et le début de la guerre en Ukraine ne sera plus jamais comme celui que nous avions connu. Admettons-le, nous nous trouvons en plein inconnu, en pleine incertitude, et si nous ne sommes pas responsables de la cause, chacun de nous est responsable de la manière dont il ou elle va affronter ce changement.

Dans le cadre d’un programme de prospective tel que deftech d’armasuisse Sciences et Technologies, actif dans le monde de la défense et de la sécurité, le conflit en Ukraine a provoqué une série d’ajustements dont nous essayons ici de généraliser les enseignements. Toutefois, après presque 9 ans d’existence du programme à la rédaction de ce texte, le doute subsiste si ces ajustements auraient vu de toute façon le jour. Une chose est cependant sûre: la situation géopolitique actuelle a certainement accéléré le processus.

Les parties prenantes

Si une grande partie des parties prenantes sont restées les mêmes en tant que structures administratives ou sociétés, les personnes y travaillant ont certaines fois complètement changé. La conséquence directe est que dans le meilleur des cas, certaines personnes ont entendu parler des activités de prospectives et le contact se renoue petit à petit; dans le pire des cas plus personne n’est au courant des activités, ni comment interagir avec celles-ci.

Réponse apportée:

Il y a une expression dans le monde du hockey qui résume bien ce qu’il faut faire: il faut aller au contact ! Nous avons donc repris notre bâton de pèlerin et sommes allés visiter à nouveau les diverses parties prenantes afin de leurs présenter les activités et discuter également leurs (nouveaux?) besoins. Effectivement, cela prend du temps, mais c’est du temps bien investi. Comme le mentionne M. Philippe Silberzahn dans son livre «Petites victoires» (p. 112) : «… la propagation d‘un changement dans un système collectif s’effectue sur une base humaine. Elle tient aussi au fait que l’association crée un lien solide sur lequel on peut bâtir quelque chose de nouveau ultérieurement.»

Cet effort a non seulement permis de relier des liens avec parties prenantes existantes, mais également d’en trouver de nouvelles, car en parlant et présentant les activités, les idées naissent, les langues se délient et les contacts se créent!

L’horizon temporel

L’horizon dans lequel évolue le programme de prospective est d’environ +15 ans. Plus empiriquement et comme les développements varient fortement par domaine technologique, on pourrait exprimer cela par «Un horizon temporel où il est possible d’imaginer et de rêver un peu !». Naturellement lorsqu’une guerre éclate, on se rend bien compte que l’intérêt est plus pour des questions portant sur «aujourd’hui, tout de suite».

Réponse apportée:

Indépendamment d’une situation géo-politique précise, les besoins en anticipation demeurent les mêmes. A ceux-ci s’ajoutent naturellement des questions plus urgentes, mais le besoin est toujours présent. Afin de combler l’écart, nous essayons de partir de situations ou de systèmes présents et d’illustrer comment ceux-ci pourraient bénéficier de nouvelles percées technologiques. Le point d’ancrage est donc dans le présent et l’évolution d’avantages ou de menaces se déploient ensuite dans des horizons plus ou moins lointains.

Attention, nous ne faisons ici aucune prédiction et nous nous contentons d’estimer ce qui devrait être technologiquement réalisable, non quand ceci sera commercialement disponible!

Les thèmes traités

Alors que nous avions beaucoup travaillé sur la mise en contexte via des narratifs de développements technologiques futuristes, le besoin de se recentrer sur les domaines technologiques s’est fait sentir. Il s’agit plus ici d’une perception que d’une mention directe, mais les technologies étant la raison d’être d’armasuisse S+T, il semblait normal de repartir des racines.

Réponse apportée:

Nous avons explicités les domaines technologiques d’intérêt afin que les personnes intéressées par l’aspect technologique s’y retrouvent facilement. Nous avons également explicité sous forme de cas d’usages pourquoi ces technologies sont d’intérêt. Cela devrait faciliter les échanges, les questions et permettre également une priorisation de ceux-ci.

Les formats proposés

Travaillant principalement sur des concepts et des éléments n’existant pas encore, nous avions principalement recherché une illustration abstraite de ceux-ci. De même dans les descriptions, l’aspect narratif et descriptif a toujours pris une place importante, rendant parfois les traductions dans les différentes langues nationales très chronophages.
Les nouvelles technologies étaient également généralement présentées comme telles sans réelles informations sur ce qu’elles pouvaient faciliter ou rendre possible sur le plan opérationnel.

Réponse apportée:

Mettant en pratique le design fiction, cela a permis de donner une forme concrète à de nouveaux concepts et par là-même, en bonus, découvrir de nouvelles questions et de nouvelles pistes à traiter !
De nouveaux formats plus compacts ont vu le jour. Moins de narratif (exemple) et plus de factuel (exemple) permet une lecture plus rapide des documents ainsi que facilité de traduction par l’intermédiaire d’applications telles que deepl.com.
L’usage de terminologies métiers sous forme d’indicateurs permet une meilleure compréhension et par là-même une meilleure interaction avec différentes parties prenantes.

Les mises en œuvre de ces adaptations ont pu être rapidement effectuées grâce à la structuration du programme de prospective en petits projets. L’interaction permanente avec les projets en cours a rendu possible également l’ajustement de ceux-ci dont les produits sont encore à venir.

Mais qu’en est-il de l’activiste ?

Eh bien toutes ces adaptations n’arrivent pas par miracle et requièrent une énergie certaine pour être déployées. La posture de l’activiste au sens d’Alinsky décrite en 1971 nous semble la plus appropriée et proche de ce que devrait être le prospectiviste contemporain:

Les activistes doivent être résilients, s’adapter à des circonstances politiques changeantes et être suffisamment sensibles au processus d’action et de réaction pour éviter d’être piégés par leurs propres tactiques et d’être forcés à emprunter une voie qu’ils n’ont pas choisie. En bref, les activistes doivent avoir un certain contrôle sur le cours des événements. […]

Il doit constamment examiner la vie, y compris la sienne, pour se faire une idée de ce qu’elle représente, et il doit remettre en question et tester ses propres observations. L’irrévérence, indispensable au questionnement, est une condition sine qua non. La curiosité devient compulsive. Son mot le plus fréquent est «pourquoi».

Pourquoi? Comment? Quoi? Qui? Quand? Toutes ces questions et bien d’autres font partie du quotidien du prospectiviste. Dérangeant et mouvant, incertain mais prometteur, l’anticipation du futur ne commence-t-elle pas par la meilleure connaissance possible du présent ?

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