C’est un plaisir que de donner la plume à Lidia Zuin, co-auteure entre autre de « The Definitive Guide to Thriving on Disruption », pour un billet sur la naissance et l’évolution de ce que l’on appelle aujourd’hui la prospective.
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Plus souvent reconnu pour ses travaux sur la mort en Occident, Georges Minois a prouvé que l’histoire ne concerne pas seulement le passé, mais aussi le présent et l’avenir avec la publication de « Histoire de l’avenir : Des prophètes à la prospective« . Dans ce livre, l’historien français construit une rétrospective qui traite de la manière dont nous, en tant qu’espèce, avons toujours été curieux (pour ne pas dire inquiets) de l’avenir, ce qui implique nos tentatives de prédiction ou tout simplement d’anticipation pour mieux nous y préparer.
Minois remonte à la Grèce antique, lorsque les oracles de Delphes étaient consultés pour leurs dons de vision de l’avenir. Ces prévisions pouvaient être utiles à la fois sur le plan personnel et à des fins militaires, les dirigeants ayant recours aux oracles en temps de guerre. Cependant, d’un point de vue plus philosophique, Platon s’est concentré sur « La République« , une œuvre qui ne porte pas sur le futur en temps que tel, mais qui se révèle très visionnaire. Ces efforts inspireront plus tard Thomas More, qui, au 16e siècle, écrira l’Utopie non pas comme un traité futuriste, mais comme une proposition ou même un plan d’une société (future), selon l’interprétation de certains lecteurs.
À la Renaissance, les recherches scientifiques en physique et en chimie coexistaient avec la voyance, l’astrologie, l’alchimie et les nombreuses sorcelleries (comme la pyromancie ou la nécromancie), qui étaient pratiquées par ceux qui voulaient entrevoir l’avenir. C’était une époque où des mystiques comme Maître Eckhart et des prophètes comme Nostradamus proposaient de nouvelles perspectives et où l’Église persécutait ceux qui étaient considérés comme des hérétiques.
Avec le siècle des Lumières, un état d’esprit plus rationaliste s’est établi en opposition à ce que l’on appelait l’obscurantisme. Pourtant, toutes ces pratiques ésotériques n’ont jamais été vraiment éteintes. Minois mentionne comment des lois gouvernementales ont tenté de rendre la divination illégale dans toute l’Europe, alors que des dirigeants tels que Napoléon Bonaparte conservaient leur médium personnel. Il était de notoriété publique que l’empereur français consultait avant les campagnes militaires, un fait qui fait prendre conscience que les voyants n’étaient pas de simples professionnels mystiques offrant un divertissement, mais plutôt des acteurs influents de l’histoire.
Étant donné que ces méthodes n’ont jamais été réellement fiables ou même scientifiquement fondées, elles ont fini par atteindre une catégorie similaire à celle des passe-temps. Au cours de l’ère victorienne, non seulement le Royaume-Uni a connu un regain d’intérêt pour l’égyptologie, mais les spiritualistes ont également intégré les nouvelles découvertes scientifiques telles que la radioactivité ou l’électricité aux séances de spiritisme. Tout comme l’alchimie l’a été pour la chimie et l’astrologie pour l’astronomie, les recherches scientifiques ont évolué parallèlement à l’expérimentation mystique dans l’intérêt commun d’expliquer le monde.
Avec l’avènement de la révolution industrielle au 19e siècle, Mary Shelley a inauguré la science-fiction avec le conte d’avertissement prométhéen Frankenstein (1818), tandis qu’aux États-Unis, Scientific American commença à publier des histoires sur l’avenir en complément de ses rapports intitulés » nouvelles inventions, principes scientifiques et travaux curieux ». En Allemagne, Marx et Engels ont écrit le Manifeste du parti communiste pour proposer un nouveau point de vue sur la société et l’économie, tandis que Jules Verne (voir à ce propos La Méthode à Jules) imaginait des moyens de transport aériens, sous-marins et interstellaires.
Ce que Minois suggère, c’est que dans les périodes de perturbation, comme la révolution industrielle, les récits sont une ressource précieuse pour évaluer et reconnaître la réalité. Il n’est pas étonnant que le XXe siècle nous ait ainsi gratifiés de dystopies telles que Le meilleur des mondes – Brave New World – Nous et 1984, qui imaginaient les développements des technologies émergentes et des poursuites scientifiques contemporaines.
Cependant, alors que les auteurs de science-fiction utilisaient l’art pour communiquer une idée ou la possibilité d’un scénario futur, les philosophes et les idéologues faisaient la même chose, mais d’une manière plus affirmative, tandis que les scientifiques adoptaient une approche plus pratique de la recherche et de l’expérimentation.
L’étude des futurs, ou plus précisément la futurologie, a ensuite été proposée par Ossip K. Flechtheim dans les années 1940, comme une tentative de concilier toutes ces influences en une discipline qui engloberait « le destin de l’homme, l’avenir de sa société et le lendemain de sa culture, elle doit traiter non seulement de son évolution biologique et psychologique prospective, mais aussi de toute la gamme de ses activités culturelles futures ».
C’était une démarche très symptomatique si l’on considère qu’il y avait des gens comme Arthur C. Clarke qui écrivaient des histoires grandioses sur l’exploration spatiale tout en développant des satellites géostationnaires en laboratoire. Il en va de même pour les expérimentations politiques de Robert Heinlein dans la science-fiction et la structuration par Isaac Asimov des Trois Lois de la Robotique, une proposition qui est encore influente aujourd’hui, autant qu’elle était zeitgeisty à l’époque où les Conférences Macy développaient la cybernétique comme un nouveau domaine.
La fondation de la World Futures Studies Federation en 1967 a donc représenté une étape supplémentaire dans l’institutionnalisation de la discipline. Ses idées culmineront et se répandront grâce au livre Le Choc du Futur (1970) d’Alvin Toffler, tandis que dans le milieu universitaire, Hans Jonas proposera une futurologie comparative. Dès lors, la Silicon Valley et les grandes entreprises technologiques telles que Microsoft et Apple ont ouvert une nouvelle ère pour la réflexion et la pratique de la prospective. La technologie et la réflexion sur l’avenir se sont normalisées au point que Ray Kurzweil a suggéré que nous atteindrions finalement (et bientôt) ce qu’il appelle la singularité.
Aujourd’hui, le fait que des historiens comme Yuval Noah Harari, qui s’est spécialisé dans l’histoire médiévale, parlent de l’avenir et fassent des propositions aussi audacieuses que dans Homo Deus ne fait que renforcer les efforts de Minois pour consolider une « histoire du futur ». Après tout, les études sur le futur ne s’intéressent pas seulement à l’identification des tendances pour la planification stratégique, mais aussi à la réflexion sur l’impact à long terme de l’action humaine dans une perspective qui englobe le passé, le présent et ce que l’on pense de l’avenir.
Le futur est donc un concept en constante évolution qui doit être constamment évalué et découvert, pouvant apparaître sous de nombreuses formes telles que la fiction, l’idéologie, l’art, la recherche scientifique et l’innovation technologique. Par conséquent, les études sur le futur sont une tentative de formaliser une préoccupation présente dans l’humanité depuis son tout début : l’idée de ce que pourrait être le futur ainsi que les attentes à son égard.
C’est pour équilibrer ces deux forces que les praticiens et les penseurs de la prospective devraient s’appuyer plus souvent sur l’histoire pour obtenir une perspective globale et contextualisée de ce que nous sommes et de ce que nous souhaitons devenir. Non pas simplement parce que l’histoire est, sous certains aspects, cyclique, mais parce que la connaissance de ses mécanismes pourrait en fin de compte être efficace pour évaluer l’avenir.